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Si l’Inde déborde de potentialités et d’énergies – y compris sur le terrain des luttes sociopolitiques, et pas seulement dans les domaines technologiques –, la ligne ­politique du Premier ministre Narendra Modi, de l’aile d’extrême droite du Parti du peuple indien, enfonce le pays dans une crise économique et politique.

Les taux de croissance du produit intérieur brut relativement soutenus enregistrés par l’Inde au cours des dernières décennies – en dépit de quelques années exceptionnellement récessives – révèlent l’indéniable potentiel de ce pays et lui ont permis de se hisser aujourd’hui au troisième rang mondial des PIB (mesurés en parités de pouvoirs d’achat). D’aucuns, sans doute fascinés par les réussites de la Silicon Valley à Bangalore ou de Bollywood, évoquent à ce propos une start-up India et de sa success story en ce début de XXIe siècle ; certains parlent de récente « émergence » (au sujet de cette civilisation imposante et de culture multimillénaire !) ; d’autres encore voient l’Inde détrôner la Chine comme « usine à main-d’œuvre bon marché »… Pourtant, divers blocages entravent son développement.

 

Taille territoriale et poids démographique

Évoquons-en quelques-uns – même s’il paraît vain de vouloir synthétiser en si peu de lignes les traits principaux de ce pays de la superficie d’un continent (3,29 millions de km2) et désormais le plus peuplé du monde (près de 1,5 milliard d’habitants, soit 18 % de la population mondiale totale). Cette taille territoriale et ce poids démographique constituent à l’évidence de très précieux atouts dans les rapports de force internationaux actuels comme aussi pour dynamiser l’économie domestique. Mais ils peuvent également se transformer en désavantages quand l’unité nationale – ou plutôt l’union de multiples nationalités – est menacée par les haines communautaristes et religieuses exacerbées par l’extrême droite au pouvoir, ou quand la politique de contrôle des naissances qui est menée ne parvient pas à empêcher la population de continuer à croître à un rythme élevé. L’offre d’alimentation, de services publics (santé, éducation, transports, entre autres), mais aussi de logement et d’emploi, doit suivre cette tendance démographique ascendante – ce qui n’est pas ou trop insuffisamment le cas. Voilà des premiers défis à relever.

« Le principal obstacle au développement de l’Inde n’est autre que le capitalisme. La voie à suivre reste bien celle de la transition socialiste. »

Poids de l’histoire et choix stratégiques

La pesanteur de l’histoire longue, mais également l’évolution de la « stratégie » adoptée par les gouvernements indiens successifs seraient à examiner. En 1947, année de l’indépendance, l’Inde hérita de la colonisation britannique (à peu près achevée en 1819) une économie aux structures inadaptées aux besoins de développement du pays. En quête d’une voie intermédiaire entre soviétisme et capitalisme, une politique volontariste dota l’État de puissants instruments d’intervention afin d’impulser l’accumulation du capital, notamment dans l’industrie lourde. Un virage fut pris au début de la décennie 1980, entamant des « réformes » de libéralisation, puis avec l’acceptation d’un programme d’ajustement structurel, sous l’égide du FMI, en 1991. Depuis cette date se sont approfondies les transformations structurelles de l’économie, ouverte peu à peu aux investissements étrangers à mesure que les dirigeants politiques se convertissaient au néolibéralisme et plaçaient leur pays dans l’orbite des États-Unis – rompant ainsi avec le non-alignement autrefois défendu par Nehru et avec la doctrine de la non-violence de Gandhi. Ces choix stratégiques sont peu favorables au développement.

 

Inégalités de classes et de castes

À l’intérieur, le système précapitaliste des castes – juridiquement prohibé par la Constitution de 1950 (laquelle fut rédigée par un « intouchable », Ambedkar, à l’époque fort critique de la modération de Gandhi sur la question des castes) – reste pratiqué à l’heure présente, et impose toujours une ségrégation implicite au sein de la population indienne. Viennent s’y ajouter les abyssales disparités de revenus qui caractérisent le pays. Inégalités de classes et de castes superposent donc leurs méfaits – sans oublier bien sûr les inégalités de genre – pour accabler les plus défavorisés et spécialement les pauvres dits « hors castes » (dont notamment les dalits, dont le nombre dépasse les deux cents millions d’individus). L’Inde est aujourd’hui le pays qui compte le plus de personnes en situation d’extrême pauvreté. Près des deux tiers des habitants disposent aujourd’hui de moins de deux dollars par jour. La plupart d’entre eux appartiennent à des familles paysannes ou tentant de survivre dans les gigantesques bidonvilles des mégapoles. Des chercheurs progressistes (Alternative Survey Group et Delhi Science Forum) ont remis en cause les thèses du gouvernement indien et des organisations internationales selon lesquelles la pauvreté aurait tendance à se réduire. Il s’agit aussi du pays où le travail des enfants est le plus répandu (quatre-vingts millions, selon nos calculs) et où persistent certaines formes d’esclavage (pour dette, par exemple). Dans le même temps, les milliardaires indiens entraient en force dans les classements des grandes fortunes. Ajoutons à ceci que, depuis 2014, la ligne politique du Premier ministre Narendra Modi, de l’aile d’extrême droite du Parti du peuple indien, enfonce le pays dans une crise d’accumulation à la fois économique – entre néolibéralisme entêté, soumission à la finance globalisée parasitaire et expérimentation monétaire ratée, mais aussi désindustrialisation, chômage de masse et ampleur de l’informel – et politique – l’autoritarisme du gouvernement actuel, aggravé par un intégrisme religieux et des discours racistes, abîmant les institutions capitalistes dites « laïques et démocratiques ». Autant de contradictions internes et de handicaps supplémentaires pour le développement.

 

Libéralisation poussée de l’agriculture

L’Inde moderne demeure largement agraire. L’agriculture représente un peu moins de la moitié de l’emploi total, et plus des deux tiers de la main-d’œuvre vivent dans les campagnes. La propriété foncière agricole est très concentrée. Les paysans sans terre, aux conditions de vie et de travail extrêmement dures, sont plus nombreux que les ruraux possédant des terres. Combinée à une réorientation des cultures vivrières vers celles d’exportation, la libéralisation poussée de l’agriculture a réalisé l’exploit de faire passer des régions fortement peuplées jadis autosuffisantes pour des produits de base (riz ou blé) en position de dépendance alimentaire. Le blocage de l’accès à la terre et l’expropriation de familles paysannes, sous la pression des gros propriétaires étendant leurs domaines, de firmes transnationales imposant l’utilisation de semences OGM ou d’usuriers exigeant le remboursement de dettes, ont accéléré l’exode rural. Après l’échec de la « révolution verte », et malgré des progrès dans les États où les communistes ont gouverné localement (Kerala, Bengale occidental), la redistribution de la propriété foncière par une vraie réforme agraire, à mener jusqu’à son terme, reste la revendication du paysannat.

« Le blocage de l’accès à la terre et l’expropriation de familles paysannes, sous la pression des gros propriétaires étendant leurs domaines, de firmes transnationales imposant l’utilisation de semences OGM ou d’usuriers exigeant le remboursement de dettes, ont accéléré l’exode rural. »

Les relations internationales

À l’extérieur, des conflits, hérités du découpage effectué par la puissance coloniale britannique, perdurent, particulièrement avec le Pakistan, et enveniment les tensions (et risques de guerre) – le fardeau militaire s’en trouve par conséquent alourdi, pesant sur les comptes publics et gênant les perspectives de développement. D’autres, notamment celui avec le grand et ancestral rival chinois, paraissent en cours de résolution. La relative ambiguïté entretenue par les gouvernants indiens successifs dans leurs relations internationales, ce depuis les années 1990, et que l’on perçoit nettement maintenant dans la tentative de trouver un chemin médian entre le suivisme plat de l’impérialisme étasunien et l’énorme espoir d’émancipation du Sud avec les BRICS, portera-t-elle ses fruits en ouvrant marges de manœuvre et opportunités de développement, ou replongera-t-elle le pays dans l’impasse de la voie tentée après l’indépendance ?

 

Remettre en question radicalement les structures inégalitaires de cette société 

Force est cependant de reconnaître que l’Inde déborde de potentialités et d’énergies – y compris sur le terrain des luttes sociopolitiques, et pas seulement dans les domaines technologiques. Les effets douloureux de la crise actuelle, qui se démultiplieront à mesure qu’ils s’articuleront avec les dimensions alimentaire, énergétique, climatique ou migratoire de la crise globale, rendront la tâche d’autant plus difficile que les dirigeants se refuseront à abandonner le dogme néolibéral qu’ils suivent aveuglément depuis plus de trois décennies. Comment envisager en effet un avenir meilleur pour la jeunesse indienne (plus de la moitié de la population a moins de 25 ans), en lui apportant une vie digne en termes de santé, d’éducation, d’alimentation, d’emploi, de logement ou de transports, sans remettre en question radicalement les structures inégalitaires de cette société ? À défaut, la Shining India demeurera un mirage trompeur. Car, au fond, le principal obstacle au développement de l’Inde n’est autre que le capitalisme. La voie à suivre reste bien celle de la transition socialiste.

Rémy Herrera est économiste. Il est directeur de recherche au CNRS.

Cause commune43 mars/avril