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Sous nos latitudes, évoquer l’Inde, c’est encore convoquer des images orientalistes. Celles d’un peuple pacifiste, guidé par M.K. Gandhi, grande âme (« Mahatma ») « à demi nu », pour paraphraser W. Churchill, dont la pauvreté exotique est faite vertu par l’œil de Louis Malle, et qui serait tout entier dévoué au yoga et à la spiritualité. Parallèlement, les gouvernements des pays du Nord se montrent très conciliants à l’égard de l’autoproclamée « plus grande démocratie du monde », qu’ils projettent comme contrepoint parfait à l’autoritaire République populaire de Chine (RPC).

Une Inde « hindouiste », un retournement de l’histoire

De fait, dès sa première élection au poste de Premier ministre de l’Union indienne en 2014, Narendra Modi a nourri cette image, activant sa diplomatie aux Nations unies pour faire reconnaître le yoga comme « pratique transformatrice, représentant l’harmonie entre le corps et l’esprit » et instaurer une Journée internationale du yoga le 21 juin. Or, pour le nouveau dirigeant élu sous les couleurs du Bharatiya Janata Party (BJP, Parti du peuple indien), l’enjeu était avant tout national. Grâce à cette légitimité acquise par le détour à l’international, Narendra Modi a en réalité tenté d’imposer le yoga dans les écoles dirigées par les minorités chrétienne et musulmane (Minority schools). Il s’agit ainsi d’effacer la dimension cultuelle hindoue du yoga afin d’en faire une pratique culturelle indienne. Cette hindouisation de la culture s’accompagne de l’invisibilisation des apports pluriséculaires des chrétiens et des musulmans, respectivement présents dans le sous-continent depuis les Ier et VIIe siècles : localités rebaptisées, livres d’histoire expurgés, etc. Car transformer l’Inde séculariste, telle qu’elle est née de la décolonisation, en Inde hindouiste, est au cœur du projet du BJP qui a toujours été opposé à l’égale reconnaissance des groupes religieux, consacrée dans la Constitution de 1950. Ce parti est en effet issu du Rashtriya Swayamsevak Sangh (RSS, Corps des volontaires nationaux) fondé en 1925 sur le modèle des phalanges fascistes, dont il emprunte d’ailleurs les uniformes. Formation martiale, revendiquant la violence et pratiquant l’entraînement aux armes, le RSS a en son cœur l’hindutva, l’« hindouité ». Cette idéologie fait de l’Inde le pays des seuls hindous et des religions qu’elle s’approprie : le jaïnisme, le bouddhisme et le sikhisme. Cette cooptation autoritaire relève d’un retournement de l’histoire puisque les deux premiers cultes sont nés au Ve siècle avant J.-C. en réaction à la hiérarchisation de la société en castes et à l’alimentation carnée prévalente au sein du brahmanisme, ancêtre de l’hindouisme. Les autres groupes religieux sont appréhendés comme des éléments étrangers incrustés dans le corps organique de la Mère Inde (Bharat Ma). Ils en affectent la pureté et menacent de « remplacer » les hindous. Ils doivent donc partir par la conversion, l’exil ou la mort. C’est en raison de cette instrumentalisation politique de la religion que l’on ne parle pas d’ « hindous », adeptes de la religion, mais d’« hindouistes ». Ces derniers veulent instaurer le Hindu Rashtra, le royaume des hindous, gouvernement « naturel » d’une Inde essentialisée et réinventée. À cet égard, la défense de la vache au nom de laquelle sont perpétrés les lynchages (parfois à mort) des musulmans par les milices hindouistes, est l’un des exemples les plus frappants de cette réécriture de l’histoire puisque le brahmanisme n’était pas végétarien. Peu soucieux de la contradiction, le Hindu Rashtra implique la colonisation d’autres territoires. Il n’est pas contenu dans les frontières de l’actuelle Union indienne, mais repose sur une dimension impérialiste à l’échelle du continent : l’Akhand Bharat, « l’Inde indivisée », dont l’objectif est de « libérer », par la conquête, les hindous de l’Iran à l’Indonésie.

« L’opposition médiatique, paysanne, syndicale, politique, associative, estudiantine, est criminalisée par un détournement du droit sans précédent : harcèlement administratif, emprisonnements arbitraires, interdictions de financement, saccages de locaux, etc. »

Une politique identitaire autoritaire

Réélu en 2019 et 2024, Narendra Modi incarne parfaitement cette politique identitaire autoritaire. Formé au RSS, il a dirigé l’État du Gujarat de 2001 à 2014, période au cours de laquelle il est soupçonné d’avoir organisé des pogroms antimusulmans (deux mille morts, cent cinquante mille déplacés internes) au point d’être interdit de visa en Union européenne et aux États-Unis jusqu’en 2013. Depuis son élection nationale, l’État indien s’est transformé. Les législations discriminant les minorités religieuses se sont multipliées aux niveaux fédéral et fédéré, la Cour suprême se rangeant presque systématiquement du côté du pouvoir lors des appels, en dépit de la violation manifeste de l’article 14 de la Constitution. La prochaine étape souhaitée par le BJP est l’instauration d’un code civil unique calqué sur les pratiques sociales hindoues, aux dépens des chrétiens et des musulmans. Ceci impliquerait une modification de la Constitution pour laquelle le BJP n’est, pour l’heure, pas suffisamment majoritaire au Parlement. Toutefois, cheval de bataille depuis l’Indépendance, le parti s’active pour contourner cet obstacle.

L’objectif n’est donc plus l’élimination physique des minorités : Narendra Modi a compris que cela nuisait à l’image internationale de la « plus grande démocratie du monde ». Plutôt qu’être tuées, elles sont désormais discriminées, marginalisées et ségréguées jusqu’à devenir des citoyennes et des citoyens de seconde zone, si ce n’est par le droit, à tout le moins dans la pratique. Par exemple, dans l’État d’Assam, des hommes et des femmes de confession musulmane, déchus de leur nationalité et rendus apatrides pour n’avoir pu prouver leur installation en Inde avant la guerre d’Indépendance du Bangladesh en 1971, sont emprisonnés dans des camps sans perspective de sortie. La répression ne s’arrête pas aux musulmans et aux chrétiens. L’opposition médiatique, paysanne, syndicale, politique, associative, estudiantine, est également criminalisée par un détournement du droit (lawfare) sans précédent : harcèlement administratif, emprisonnements arbitraires, interdictions de financement, saccages de locaux, etc. Ces actes sont le fruit de la puissance publique, mais parfois aussi de milices privées qui se savent protégées – quand bien même elles tuent en pleine rue. La violence est ainsi quotidiennement utilisée par les hindouistes contre une partie de la société indienne. La presse dominante s’en émeut peu : son rachat par les industriels proches de Narendra Modi l’a mise au pas. Les principales chaînes de télévision sont à présent consacrées à vanter les actions du gouvernement et à diffuser l’idéologie hindouiste. En matière institutionnelle, la violence hindouiste se traduit par l’autoritarisme croissant de Narendra Modi dans sa pratique du pouvoir. Il s’illustre, entre autres, par la torsion faite à la pratique du fédéralisme indien des origines. Les États fédérés sont déchus de facto de certaines de leurs prérogatives et le Premier ministre souhaite aligner la tenue des élections régionales et nationales car ces dernières lui sont structurellement plus favorables.

« Narendra Modi met en œuvre des politiques économiques néolibérales au profit des grands groupes finançant le BJP : privatisation et libéralisation en sont les maîtres-mots – corruption et clientélisme également. »

Enfin, la compréhension de l’hindouisme politique contemporain serait incomplète sans la mention des politiques économiques néolibérales que Narendra Modi met en œuvre au profit des grands groupes finançant le BJP : privatisation et libéralisation en sont les maîtres-mots – corruption et clientélisme également. Sans surprise, ces mesures produisent une croissance sans emplois ne répondant pas aux promesses électorales du Premier ministre. Or plus il échoue sur le plan économique, plus Narendra Modi défend une politique identitaire suprémaciste virulente, comme l’a illustrée l’inauguration du controversé temple d’Ayodhya en 2024. Par conséquent, l’Inde s’éloigne des rivages de la démocratie moderne dont les attributs manifestes sont l’état de droit, l’égalité des citoyens et des citoyennes ou encore la liberté d’expression. Quoique ces classements normatifs doivent être appréhendés avec force recul critique, l’ONG étatsunienne Freedom House considère ainsi que le pays n’est plus que « partiellement libre », tandis que pour l’institut suédois V-Dem, il est une « autocratie électorale ».

À cette aune, l’idée d’une Inde pacifiste et démocratique relève du construit. D’ailleurs, au niveau international, la position multialignée de New Delhi n’a pas vocation à transformer l’ordre mondial comme l’était jadis le non-alignement défendu par les pays des Suds, mais uniquement à tirer le maximum de profits en s’extrayant des logiques « campistes ». Narendra Modi est lucide : il ne peut s’aliéner les États-Unis avec lesquels il a un fort excédent commercial. Toutefois, son premier partenaire en Asie demeure la Chine et le maintien de relations diplomatiques avec Pékin est crucial pour son intégrité territoriale. De même, le commerce avec la Russie est florissant, notamment depuis l’embargo européen sur le pétrole qui transite désormais par l’Union indienne avant d’être acheté par les capitales européennes. Se présenter comme la « plus grande démocratie du monde » est donc purement instrumental en ce que cela permet à l’Inde de s’inscrire dans le récit de la guerre du « Bien » contre le « Mal », faux nez ne dissimulant pas l’affrontement purement commercial que les États-Unis, et « l’Occident » derrière eux, mènent contre la RPC et dont l’Asie Pacifique est devenue le point chaud. À ce titre, tout lui est permis ou presque : exterminer un peuple premier pour y bâtir une base militaire, asphyxier ses voisins ou encore s’ingérer dans leurs affaires internes. Tout cela, devant les yeux grands fermés de « l’Occident » qui, fidèle à lui-même, sacrifie les droits humains sur l’autel des profits.

Charlotte Thomas est politiste. Elle est docteure de Sciences-Po en sciences politiques.

Cause commune43 mars/avril