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Présentation du dossier : Le siècle de Marx !

Le temps a passé depuis la naissance de Karl Marx : deux cents ans ! Et il est tentant – gardons-nous toutefois de la grandiloquence que ce genre d’exercice appelle – de dire que sa pensée n’a pas pris une ride. Pourtant, le communisme n’a-t-il pas été déclaré à maintes reprises mort et enterré ? Comment ce mouvement, présenté avec obstination comme la relique recroquevillée d’un mouvement précipité du côté des vaincus de l’histoire, pourrait-il contribuer aux aspirations humaines du présent et éclairer les enjeux du futur ?

par Florian Gulli et Constantin Lopez

mon-oeil.jpgAffiche de Jean Solé

.Ceux qui veulent réduire Marx au rang de penseur du passé disposent d’un argument massue : son héritage politique et les « réalisations du communisme », autrement dit le bilan politique, social, économique et environnemental des régimes qui se sont revendiqués de Marx. Il est indéniable que cet argument porte, surtout à propos d’un homme qui revendiquait la primauté de l’action consciente sur la stérilité des discours sans visée transformatrice. « Marx est mort car les régimes qui se sont revendiqués du marxisme ont échoué », disent-ils en substance. Mais le bilan du communisme (et, à travers lui, des idées politiques de Marx) ne se réduit pas à ce verre d’eau à moitié vide : le communisme au XXe siècle, c’est aussi les grandes conquêtes sociales et démocratiques obtenues au prix des luttes, et dont la remise en question par la bourgeoisie est ardue ; et la démonstration qu’il est possible de « régler la production nationale selon un plan commun [...] mettant fin à l’anarchie constante et aux convulsions périodiques qui sont le destin inéluctable de la production capitaliste » (Karl Marx, La Guerre Civile en France, 1871). Cette démonstration a même fait école dans les pays capitalistes, qui se sont presque tous dotés – avec plus ou moins de succès – d’outils destinés à mieux encadrer les phénomènes économiques afin de les stabiliser. Si l’idée d’un capitalisme moralisé, parfaitement encadré et stabilisé grâce à de nouvelles institutions apparaît comme de plus en plus chimérique au fur et à mesure que s’aggrave la crise du capitalisme, ne peut-on pas imaginer que ces efforts de régulation posent involontairement les bases de nouvelles régulations post-capitalistes, éloignées de la logique du profit ?

« La perspective politique de Marx, l’émancipation du genre humain,
reste l’horizon que nous nous fixons. »

Un autre argument, symétrique, consiste à minimiser la portée du marxisme. Marx serait un homme du XIXe siècle et sa pensée serait, par conséquent, datée. Or qu’observe-t-on ? Sur le plan politique, les analyses de Marx, ses critiques de l’exploitation, de l’aliénation, des multiples formes d’oppression, sont plus que jamais d’actualité. Les luttes féministes et écologiques ont trouvé, et trouvent toujours, dans les écrits de Marx et d’Engels, des armes théoriques puissantes et permettant de dessiner des chemins pour l’action. Leur dénonciation de la domination masculine, qui s’appuie sur une critique matérialiste de la famille – maillon essentiel des modes de production précapitalistes – permettait de fixer à l’émancipation féministe des perspectives concrètes. La critique des ravages de l’écosystème dus au capitalisme dans les villes industrielles d’Angleterre, ainsi que la critique de la surexploitation de la terre (appuyée sur les travaux du chimiste et agronome Liebig) ouvrent chez Marx la voie à une critique écologiste du capitalisme. Marx reste également une référence incontournable sur le plan scientifique. Les sciences sociales restent tributaires des apports de Marx, qui a su conjuguer les dimensions économique, sociale, historique, voire écologique, dans le cadre d’une étude totalisante des sociétés humaines – cette dette est souvent ignorée des chercheurs eux-mêmes. C’est notamment le cas en économie où, souvent par ignorance ou par autocensure, des chercheurs « redécouvrent » des concepts ou des résultats de Marx, les développent et se les approprient.
Si le communisme du XXe siècle est mort, écrions-nous donc : « Vive le communisme du XXIe siècle ! » Car, une fois n’est pas coutume, l’histoire semble avoir progressé de façon contradictoire. Les sociétés humaines portent toujours en elles les germes disséminés par le communisme défunt – ou plutôt, endormi. Le spectre du communisme qui hantait déjà l’Europe façonnée par le congrès de Vienne (1815) avant le Printemps des peuples (1848) a donné naissance à un génie, auteur de transformations politiques et sociales majeures à l’échelle mondiale. Il est aujourd’hui retourné dans la lampe, mais pour combien de temps ? La société française de la Restauration portait en elle des tendances qui devaient l’amener à se muer en république – ou du moins, en régime bourgeois débarrassé définitivement des oripeaux surannés de l’Ancien Régime. La Révolution française a duré un siècle. Ne pourrait-il pas en être de même de la révolution communiste ?

Pour tuer Marx, il faudra d’abord tuer le capitalisme
Enterrons Marx : chiche ! Mais donnons-nous les moyens pour que cette entreprise soit couronnée de succès. Pour tuer Marx, il faudra d’abord tuer le capitalisme. Et ce dernier est coriace. Car, à chaque nouvelle crise, on constate que les experts et autres commentateurs médiatiques peinent à rendre raison des tenants et des aboutissants des difficultés dont ils doivent rendre compte. Le constat, limpide, qui se dessine, est toujours le même : les peuples paient la crise, les puissants y font des affaires. Difficile également d’expliquer la persistance de difficultés économiques non résolues depuis les années 1970. Un demi-siècle de crise structurelle du capitalisme : ça se fête ! Et quiconque considère un peu sérieusement les problématiques sociales, économiques et environnementales actuelles, dans une perspective historique longue, ne peut qu’être frappé par l’actualité des analyses marxistes : suraccumulation de capital, fluctuations du taux de profit et tendances à la baisse de plus en plus difficiles à contrer dans les activités productives, aliénation, lutte des classes, armée de réserve… Les catégories marxistes, les théories de Marx ne peuvent être éludées qu’au prix d’un énorme effort de refoulement tant elles semblent puissamment explicatives des difficultés du système capitaliste à se maintenir aujourd’hui. En ce sens, le marxisme est, comme l’a dit Jean-Paul Sartre, une philosophie indépassable de notre temps.

« Les sciences sociales restent tributaires des apports de Marx, qui a su conjuguer les dimensions économique, sociale, historique, voire écologique, dans le cadre d’une étude totalisante des sociétés humaines. »

Faut-il pour autant prôner le « retour à Marx » ? Certainement, pour se réapproprier ses théories, ses concepts et surtout ses méthodes ; et construire à partir de lui des analyses valables dans le contexte actuel. Certainement pas, s’il s’agit de sacrifier « l’analyse concrète des situations concrètes » à l’exégèse de textes sacrés de la marxologie. De l’analyse de Marx subsistent deux impressions contradictoires : l’idée que nous sommes des nains, assis sur les épaules d’un géant. Mais aussi que certaines de ses analyses sont dépassées. Par exemple, l’idée que la socialisation des moyens de production permettrait de produire directement des valeurs d’usage non marchandes, directement et exactement conformes aux besoins des con­som­mateurs, a fait long feu. Quand la production et la consommation sont séparées, il faut nécessairement une « médiation sociale des valeurs d’échange », telle la monnaie, même en régime socialiste. Les expériences soviétique, cubaine, chinoise, vietnamienne… montrent aussi que la suppression totale du marché ne semble pas non plus possible (ni souhaitable) : la planification socialiste n’a pu, là où elle a été mise en place, remplacer totalement les mécanismes marchands décentralisés par des chaînes de commandement administratif, ce qui a conduit dans les pays concernés à l’apparition de nouvelles façons d’appréhender la planification et son rapport au marché.
Marx n’est pas seulement un théoricien pour universitaires subversifs, il est un acteur politique situé historiquement. Comment Marx vit-il toujours politiquement aujourd’hui, dans le champ politique, celui dans lequel lui-même s’inscrivait ? C’est le questionnement dans lequel s’inscrit ce numéro de Cause commune. La perspective politique de Marx, l’émancipation du genre humain, reste l’horizon que nous nous fixons. Faire vivre la pensée de Marx, c’est permettre l’action politique populaire, internationaliste, universelle, que celui-ci appelait de ses vœux. La crise structurelle du capitalisme ne trouve pas de réponses à l’intérieur du système, dont les contradictions paraissent au contraire s’aiguiser de façon alarmante. Les rapports sociaux capitalistes doivent être brisés pour répondre aux exigences d’émancipation de l’humanité. Alors que la crise écologique, économique, sociale et anthropologique du capitalisme met au jour l’exigence fondamentale de nouvelles perspectives pour l’avenir de nos sociétés, il est grand temps de mettre à profit les potentialités de notre époque pour organiser les solidarités qui nous font tant défaut. À l’heure de l’Internet, des biotechnologies et de l’automation, il est extravagant de prétendre que les solutions techniques aux problèmes de l’humanité n’existent pas : c’est au niveau des rapports sociaux, et notamment des rapports de propriété et de production, que se situent les blocages qui interdisent aux forces productives de prendre un nouvel essor favorable à l’émancipation du plus grand nombre. Les luttes sociales et politiques joueront un rôle déterminant pour faire en sorte que ce qui n’est que potentiel en germe devienne élément constitutif de notre réalité.

Florian Gulli et Constantin Lopez sont membres de la rédaction de Cause commune. Ils ont coordonné ce dossier.

Cause commune n°8 • novembre/décembre 2018