
Il est des chiffres dont on parle trop peu dans le débat public. Ainsi de ceux concernant la répartition des richesses. En 2017, quoique la France sortît de cinq ans de hollandisme et de dix ans de chiraco-sarkozysme, les inégalités en matière de revenu disponible des ménages étaient plus faibles dans notre pays qu’elles ne l’étaient en Allemagne ou dans la moyenne des pays de la zone euro ou de l’Union européenne entière. Cela, chacun le sait sans doute car, côté face, on ne cesse de nous rabâcher que la France est le dernier pays bolchevique avec un taux d’imposition ahurissant, des entreprises accablées par les « charges », un État obèse nourrissant des hordes de fonctionnaires superflus et des masses d’assistés. Côté pile, on sait que la France a une très riche histoire de lutte des classes et que l’égalité n’est pas arrivée par hasard au cœur de notre devise nationale. Pour beaucoup, la France, c’est la Sécurité sociale et une certaine idée de la dignité humaine. Pourtant, si on recourt à certains outils statistiques destinés à mesurer les inégalités comme l’indice de Gini, force est de constater que notre pays était, en 2017, beaucoup plus inégalitaire que la Slovaquie ou la République tchèque – pourtant déjà très éloignées de leur passé de démocratie populaire –, ou même de la Belgique et de l’Autriche.
La France est beaucoup plus inégalitaire aujourd’hui qu’elle ne l’était avant l’arrivée au pouvoir d’Emmanuel Macron.
Ce qu’on sait moins, sans doute, c’est qu’en 2025 (dernières données disponibles), la France est désormais plus inégalitaire que l’Allemagne (un peu), plus que la moyenne des pays de la zone euro (assez nettement), plus que la moyenne des pays de l’Union européenne (nettement). Ne présageons pas de l’avenir – 2026 n’est pas fini – mais l’Espagne, si loin derrière la France en 2017, est bien partie pour devenir moins inégalitaire que nous. Progrès des autres ? Oui, dans certains cas, comme celui que je viens de citer, de l’autre côté des Pyrénées. Mais surtout régression du nôtre : La France est beaucoup plus inégalitaire aujourd’hui qu’elle ne l’était avant l’arrivée au pouvoir d’Emmanuel Macron. Autrement dit, avec ses formules façon « quoi qu’il en coûte », ses grands discours au Panthéon à la gloire de la Résistance, de la République et de la Justice, les lourds déficits qu’il nous laisse, Emmanuel Macron échafaude une image de lui-même et de son action fort éloignée de la réalité. Il restera bien, dans les faits, comme ce « président des riches » selon la juste formule forgée dès les premiers mois de son premier mandat : toujours plus de cadeaux aux plus fortunés, toujours plus d’efforts demandés à la grande majorité d’entre nous, une intervention publique toujours plus dégradée au profit du capital et au détriment de notre peuple. Emmanuel Macron a un bilan de classe et ce n’est certainement pas au service de la nôtre qu’il a œuvré dix ans durant.
Laisser prospérer les milliardaires, c’est nécessairement, laisser grandir les menaces sur tout régime démocratique – sans qu’il soit même besoin d’évoquer toute perspective plus ambitieuse ou révolutionnaire !
On dira peut-être : oui, il y a des inégalités de revenus, mais il y a des inégalités de mérite, certains faisant plus et/ou mieux que d’autres. Il y a matière à discussion dès lors qu’on ne considère pas le seul résultat mais les conditions de production de ce résultat (quel milieu social ? quelle formation ? etc., etc.) mais, par hypothèse, admettons que cela légitime une différence de revenu. Cela n’éteint pas la question de l’ampleur de la différence du mérite supposé : de combien est l’écart de qualité ? 20 %, 50 %, un rapport de 1 à 2, à 3, à 4, à 5 ? Vous connaissez peut-être certains sites qui proposent des « convertisseurs de revenus en unités Bernard Arnault » : c’est amusant mais, malgré tout, assez parlant quand vous voyez que le premier de « nos » milliardaires met moins de quinze minutes pour gagner votre salaire annuel, que le prix d’une baguette rapporté à votre salaire correspond à votre salaire annuel rapporté aux revenus de Bernard Arnault, qu’il vous faudrait des centaines de générations (toutes choses égales par ailleurs) pour percevoir une année des revenus du milliardaire, etc. Bref, quel que soit l’incomparable talent de Bernard Arnault, son apport incommensurable à l’humanité, on voit bien qu’on est très au-delà d’un écart raisonnable, justifiable, sensé. On peut le prendre comme on veut : même en concédant bien des choses à l’idéologie dominante sur les différences de mérite et tutti quanti, les inégalités contemporaines ont pris des proportions qui dépassent le pensable. Elles sont en soi un gigantesque problème.
Mais les inégalités de revenus ne défigurent pas simplement notre pays en ce qu’elles amoindrissent des millions de vies et finissent par écraser toute idée de justice sociale, elles posent aussi des problèmes d’autres natures. Une chose – et une sacrée chose ! – est de gagner quatre fois, dix fois, vingt fois, cinquante fois ce que gagne celui qui gagne le moins. Autre chose est cette faune de milliardaires qui prospère aux côtés (au-dessus ?) de nous. Imaginez qu’un ou deux se piquent sérieusement de politique… Toute la vie démocratique s’en trouve faussée. Les inégalités portent bien sûr en elles le germe de mille corruptions possibles et c’est déjà un défi titanesque pour tout régime qui n’est pas fondé sur l’argent-roi. Au-delà, et on ne le voit que trop nettement ces temps-ci, elles portent aussi la possibilité d’interventions décisives dans la construction même du débat public, de l’atmosphère générale. C’est Vincent Bolloré, la presse, la télévision, l’édition, le cinéma (j’en passe !). C’est aussi, peut-être plus pernicieusement, Pierre-Édouard Stérin et les millions qu’il déverse dans le secteur de la culture, du divertissement, de l’éducation. C’est Elon Musk et son soutien à toutes les extrêmes droites du monde. Laisser se développer des inégalités extrêmes dans nos sociétés, c’est aussi donner à quelques individus un pouvoir considérable dans tous les domaines ; c’est soumettre les régimes démocratiques à des pressions auxquelles ils ne peuvent pas toujours résister ou résister sans dommages graves. Bien sûr, les plus anciens se souviendront de Jean-Baptiste Doumeng, « le milliardaire rouge » ; d’autres évoqueront Matthieu Pigasse, le banquier d’affaires décidé à résister aux offensives de l’extrême droite et qu’une candidature à l’élection présidentielle semble démanger. Mais ce ne sont là que des exceptions – d’ailleurs de natures différentes – car la règle est moins romantique : les très riches, quand ils interviennent dans le débat public, le font le plus souvent pour défendre étroitement leurs intérêts… et leurs intérêts, on le comprend aisément, ne sont pas exactement ceux du plus grand nombre. Aussi, laisser prospérer les milliardaires, c’est nécessairement, laisser grandir les menaces sur tout régime démocratique – sans qu’il soit même besoin d’évoquer toute perspective plus ambitieuse ou révolutionnaire !
La lutte résolue contre les inégalités est une grande question, pour le communisme, bien sûr, mais aussi pour la démocratie, même dans la forme bien faible qui est celle que nous connaissons pour l’instant.
Assurément, la dénonciation des inégalités ne fait pas une politique communiste : nous ne voulons pas seulement corriger, en aval, les inégalités qu’une structure ne manque pas de créer, nous voulons changer l’ensemble du mode de production. Il n’en demeure pas moins que la lutte résolue contre les inégalités est une grande question, pour le communisme, bien sûr, mais aussi pour la démocratie, même dans la forme bien faible qui est celle que nous connaissons pour l’instant. N’est-il pas temps pour l’ensemble des forces démocratiques de s’en préoccuper très sérieusement ?
Guillaume Roubaud-Quashie, directeur de Cause commune.