Par

guillaume-edito.jpg

« C’est un extrême malheur dêtre sujet à un maître, duquel on ne se peut jamais assurer quil soit bon, puisquil est toujours en sa puissance dêtre mauvais quand il voudra ». Ces motsqui sont de La Boétieont plus de quatre cents ans et pourtant on a l’impression qu’ils n’ont jamais été profondément assimilés par les classes qui dominent notre pays. On parle, avec paresse et un zeste mal avoué de satisfaction, de « l’arrogance française », beau morceau de la panoplie réputée nationale entre la baguette et la haute couture. Pourtant, dans les hautes sphères, de Coblence (refuge promptement rallié par l’aristocratie pendant la Révolution) en Sigmaringen (repaire des collaborateurs à l’heure de l’Occupation finissante), quel goût stupéfiant de l’aplatissement au profit de la force dominante du moment !

Que l’extrême droite qui n’a que le mot « France » à la bouche aime toujours s’agenouiller devant une puissance étrangère, c’est ce qu’on constate de longue date, de Laval à Knafo en passant par bien d’autres, mais, au fond, est-ce un trait qui soit vraiment propre aux seules franges extrémisées des classes dominantes ?

Le mal est profond : au moins depuis les premières heures de la Guerre froide, les bourgeoisies européennes ont fait le choix de jouer les brillants seconds derrière le maître incontesté qu’elles se sont choisi, les États-Unis.

Consternant et révoltant par sa radicale veulerie, le spectacle qui nous est proposé depuis des mois par les chancelleries européennes plaide pour un diagnostic plus sévère. Trump vocifère, menace, gesticule et… they lick my ass [ils me lèchent le cul] comme on dit justement à la Maison Blanche ou à Mar-a-Lago. Les coups de menton s’enchaînant avec un certain succès, comment s’étonner que le sieur Trump en demande toujours davantage ?

Face à cela, c’est l’apathie qui domine : pas un mot plus haut que l’autre ! N’allons pas contrarier notre bon maître qui pourrait se montrer plus dur encore si nous avions l’idée saugrenue de ne plus courber l’échine. Le comble de l’audace a semblé être atteint par Emmanuel Macron avec des formules qui, données à nos enfants, paraîtront bien contournées.

Accroître pour notre peuple sa capacité à maîtriser son destin pour affronter les défis qui se posent à lui et à l’humanité.

C’est que le mal est profond : au moins depuis les premières heures de la Guerre froide, les bourgeoisies européennes ont fait le choix de jouer les brillants seconds derrière le maître incontesté qu’elles se sont choisi, les États-Unis. Les décennies passant, tout se passe comme si cette inféodation était devenue une seconde nature. On y envoie se former ses enfants (cf. Sarkozy), on s’inscrit docilement dans une OTAN qui n’a qu’un maître véritable… Survient une fuite massive de données montrant que l’oncle Sam vous espionne férocement (Wikileaks), pille vos données, etc., on ne bronche pas (ou si peu). Au détour de l’affaire Epstein, on voit se dessiner un ancien ministre britannique et ancien commissaire européen, Peter Mandelson, en habile manœuvrier jouant avec ses amis états-uniens les marchés contre le gouvernement de son pays… Gardons-nous pour autant de psychologiser tout cela ! Il ne s’agit pas que d’habitudes ou de références culturelles ancrées depuis bientôt quatre-vingts ans.

Il s’agit donc à la fois de refuser l’inféodation aux États-Unis sans s’embarquer vers quelque illusoire fuite en avant d’intégration continentale à marche forcée et à bonne distance de toute intervention populaire.

Il y a une intrication consentie des économies européennes avec l’économie états-unienne. Les Européens y acceptent de jouer les seconds couteaux comme s’ils vivaient dans l’idée que le capital états-unien était un allié (première erreur) et un allié destiné à le demeurer toujours (deuxième). En la matière – et quoi qu’on puisse en dire dans les médias depuis le petit tour de piste en lunettes Top Gun –, Emmanuel Macron a sans doute été parmi les plus zélés : d’Alstom à LMB, on brade tout ! Certes, en France, les avions de l’armée de l’air peuvent encore décoller sans que les États-Unis puissent l’empêcher en un claquement de doigts – dans la plupart des pays européens, c’est le matériel militaire étatsunien qui domine et celui-ci, à tout moment, peut être mis hors service par Washington – mais pour combien de temps encore ?

Qu’il est temps d’ouvrir les yeux : il faut mobiliser les énergies pour sortir au plus vite des dépendances extrêmes qui se sont installées vis-à-vis des États-Unis. On peut, si on le souhaite, sourire du plan Calcul, de BULL et du Minitel mais quelle ambition avons-nous aujourd’hui pour ne pas dépendre étroitement de Musk et ses petits copains de « la tech » ? Ne sent-on pas tout ce qu’il y a de dérisoire à dire timidement ses réserves à Trump sur X depuis un ordinateur dont le système d’exploitation est 100 % US ?

Face au trumpisme, quelques voix, au sein même du camp le plus historiquement atlantiste, se font désormais entendre mais, souvent, c’est pour en appeler à l’Europe. L’Europe pour faire bloc face aux États-Unis : transfert de la place de la France au conseil de sécurité de l’ONU vers l’UE, armée européenne, etc. Est-ce la bonne voie ? On peut sérieusement en douter. L’UE n’est pas un pays et les Européens ne forment pas un peuple. Est-ce à cette échelle qu’il faut tout envisager ? En matière militaire, on sait bien qu’une armée et une diplomatie européennes nous auraient emmenés tout droit en Irak. Il s’agit donc à la fois de refuser l’inféodation aux États-Unis sans s’embarquer vers quelque illusoire fuite en avant d’intégration continentale à marche forcée et à bonne distance de toute intervention populaire.

Les coups de menton s’enchaînant avec un certain succès, comment s’étonner que le sieur Trump en demande toujours davantage ?

Quelle direction alors ? Oui, il est temps de répudier ce goût de la servitude mais gardons-nous de substituer à une allégeance aux États-Unis un culte nouveau pour je ne sais quel complexe industriel dominé par des actionnaires européens ou même français. Ce n’est pas une partition « européiste » ou nationaliste qu’il s’agit de jouer – avec tout ce que cela comporte d’illusions quant aux réalités du capitalisme.

Il s’agit, sur ce plan comme sur d’autres, d’accroître pour notre peuple sa capacité à maîtriser son destin pour affronter les défis qui se posent à lui et à l’humanité. Cela passe par le renforcement historique de notre capacité industrielle et de recherche publique. Cela passera aussi par des coopérations internationales visant de grands objectifs de développement humain. Sortir de la dépendance pour ouvrir un chemin de dignité, de paix et de coopération.

Guillaume Roubaud-Quashie, directeur de Cause commune.