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Cela fait bien longtemps que nous n’avions pas été plongés dans un brouillard si épais : quel gouvernement pour la France dans un mois ? un an ? Bien sûr, il y a cette possibilité très réelle : l’arrivée aux manettes du Rassemblement national. Les partisans de l’extrême droite n’ont de cesse de répéter qu’ils vont gagner, pour fouetter les énergies, accélérer le ralliement de notables opportunistes et capter à leur profit le plus grand nombre d’aspirations au changement. Les partisans de l’ordre actuel nous serinent le même refrain pour tenter, par là, de sauver leur peau comme ils le font depuis tant d’années : le libéralisme (macroniste/postmacroniste ou sous quelque forme que vous voudrez), ce n’est pas le rêve mais c’est la seule alternative à l’extrême droite qui, si vous nous abandonnez, va l’emporter avec certitude. C’était déjà le discours hégémonique lorsque Emmanuel Macron a dissous l’Assemblée nationale et les articles n’ont pas manqué depuis pour révéler que c’était bien le calcul du président de la République : dissoudre pour hâter la venue de l’extrême droite, faire éprouver son incapacité, et l’emporter en 2027. Pourtant, notre peuple a déjoué ces pronostics savants en refusant ce scénario il y a un an.

Pour autant, cette perspective d’une victoire de l’extrême droite, si elle n’est pas absolument sûre contrairement à ce qu’on nous répète, n’en est pas moins absolument possible.

Oui, des sondages disent que les choses ont changé aujourd’hui mais, sans discuter des écarts saisissants et récurrents entre ce qu’ils annoncent en général et ce qui se produit effectivement, rappelons simplement que ces questions posées à un millier de personnes sommées de répondre en quelques minutes alors qu’elles sont occupées à tout autre chose ont un caractère très hautement abstrait : on y répond sans cette boule qui s’installa très concrètement dans des millions de ventres à l’idée que dans une poignée de jours l’extrême droite arrive bel et bien au pouvoir. Alors, les sondages pour estimer ce qui se passerait réellement au terme de quelques semaines de campagne et d’angoisse, permettons-nous de les considérer pour ce qu’ils valent : à peu près rien.

Pour autant, cette perspective d’une victoire de l’extrême droite, si elle n’est pas absolument sûre contrairement à ce qu’on nous répète, n’en est pas moins absolument possible. Dans la période d’accélération de l’histoire que nous vivons, veillons à ne pas sombrer dans le tournis : nous assistons à certains basculements. Certes, l’opération Ciotti de 2024 n’a pas manqué de ridicule mais l’ancien président LR, sans emmener avec lui le gros des notables de son camp, est tout de même aujourd’hui à la tête d’un groupe de seize députés contre une grosse quarantaine pour Laurent Wauquiez. Il y a là bien plus qu’une simple farce. Le paysage s’est-il stabilisé de ce côté ? Nullement. Il n’est que d’écouter Henri Guaino, âme damnée de Nicolas Sarkozy, déclarant sur BFMTV il y a quelques semaines qu’il ne serait pas anormal que LR, sous certaines conditions, aille gouverner avec le RN si le nombre des députés lepénistes (bardellistes ?) approche le seuil de la majorité absolue. On objectera que Guaino est un franc-tireur et que sa parole n’engage que lui. Certes, mais a-t-on entendu des cris et des désaveux cinglants ? Loin de cela, Bruno Retailleau devait proposer le mot d’ordre suivant face à l’élection législative partielle opposant, au deuxième tour, dans la première circonscription du Tarn-et-Garonne, une candidate socialiste et un candidat ciottiste : Pas une voix… pour la gauche ! On se gardera de toute nostalgie vis-à-vis de Jacques Chirac mais quel changement de pied ! À présent, quand il s’agit pour LR de se démarquer du RN et de ses vassaux ciottistes, l’argumentation est la suivante : non, nous ne soutenons pas le RN car ils ont un programme économique et social démagogique, foncièrement de gauche, refusant la nécessaire réforme des retraites, etc. (Écoutez, si vous doutez de la fidélité de ma transcription, les dernières interviews de Bruno Retailleau : vous serez édifiés !) Pas un mot sur la vertébration antirépublicaine du projet lepéniste.

Après les grands cris de l’été 2024 pour condamner Ciotti, les barons LR basculent les uns après les autres : la gauche est le premier péril ; il faut donner vie et forme à la grande famille rassemblant toutes les droites.

Voici, désormais, que David Lisnard, « père de famille et maire de Cannes », comme il l’indique dans sa biographie X/Twitter, mais surtout président de l’Association des maires de France et vice-président de LR, propose une grande primaire des droites, allant de l’UDI (la formation censément « centriste » de Jean-Louis Borloo, Giscard fils, Jean-Christophe Lagarde, etc.) à Sarah Knafo (l’égérie de Zemmour). On dira peut-être : oui, mais le pauvre Lisnard, qui se rêve toujours candidat LR à la présidence de la République avec la perspective de l’emporter, est bien à la peine. Il n’arrive pas à exister dans le débat public, Retailleau ayant capté toutes les lumières, et il a l’extrême droite aux trousses dans le département des Alpes-Maritimes. Il est obligé de forcer la voix pour que les médias prêtent attention à lui. Certes, mais jeu de billard à trois bandes ou non, les mots sont prononcés et les lignes tracées. Après les grands cris de l’été 2024 pour condamner Ciotti, les barons LR basculent les uns après les autres : la gauche est le premier péril ; il faut donner vie et forme à la grande famille rassemblant toutes les droites. Et tout cela s’opère sans même que le RN soit à deux doigts de la majorité absolue à l’Assemblée. Comment, dès lors, ne pas prendre très au sérieux la réponse de Guaino citée précédemment si telle hypothèse devenait réalité ? Il y a bien bascule historique, à droite.

Au-delà de ce petit monde, il est celui, plus inquiétant et, au fond, nettement plus important, du grand patronat. On se gardera des grandes généralités schématiques façon « le patronat a choisi le camp de l’extrême droite ». C’est bien sûr faux dans la mesure où le patronat, fût-il grand, n’est pas d’un bloc et, selon les caractéristiques que vous considérez, n’a pas en tout point des intérêts convergents (pour ne prendre qu’un exemple, selon qu’il exporte peu ou beaucoup, importe peu ou beaucoup, cela ne donne pas le même intérêt à un euro fort ou à un euro faible). Il est évident qu’une part substantielle du grand patronat cherche toujours une solution du côté du macronisme/postmacronisme/etc., la mission fondamentale consistant bien sûr à garantir les profits par une exploitation de la main-d’œuvre à un prix le plus bas possible (pas d’augmentation des salaires ! pas de retraite à 60 ans !) et l’attribution continue de dizaines de milliards d’euros d’argent public. Lorsque les nuages se sont amoncelés au-dessus de la tête de François Bayrou, toute la galaxie patronale (Medef, CPME, U2P, Meti, CroissancePlus, Ethic) n’a-t-elle pas lancé un appel à ne pas censurer le Béarnais ? Sur le fond, la question de l’immigration, si centrale dans le discours de l’extrême droite, peut aussi faire obstacle. De larges secteurs du capital (en France, en Allemagne…) sont favorables à une immigration si celle-ci leur permet de payer moins cher le travail réalisé, de ne pas interroger les conditions de travail les plus rudes imposées aux salariés, de ne pas avoir à payer le coût de la formation initiale (effectuée dans le pays d’origine à ses frais…), etc. Autrement dit, une immigration autant que possible sans régularisation des travailleurs immigrés sans papiers, sans égalité des droits, pour maximiser l’exploitation et les profits avec eux.

Lorsque les nuages se sont amoncelés au-dessus de la tête de François Bayrou, toute la galaxie patronale n’a-t-elle pas lancé un appel à ne pas censurer le Béarnais ? Sur le fond, la question de l’immigration si centrale dans le discours de l’extrême droite, peut aussi faire obstacle.

Pour autant, il faut constater au moins deux phénomènes du côté patronal. D’une part, une fraction du grand capital a effectivement choisi l’extrême droite, Vincent Bolloré n’en constituant que la pointe la plus visible. De l’autre, les préventions semblent sérieusement décroître dans le reste du grand patronat. Dans la saga qui entoure la cession du Parisien à Bolloré, on voit bien qu’il n’y a pas d’absolu veto de la famille Arnault (par ailleurs prompte à aller baiser les pieds de Trump quand ses lingots lui semblent menacés…). Au-delà de cette anecdote, le périodique libéral L’Opinion rapporte qu’un déjeuner a été organisé entre le directeur de cabinet de Patrick Martin et Renaud Labaye, bras droit de Marine Le Pen, en janvier 2025. Surtout, cet été, le RN fut pour la première fois invité par le Medef à ses universités d’été. Quand, en 2024, le Medef disait que le programme économique du RN (… et celui du NFP !) représentait un danger, au sortir de ses Journées d’été de 2025, Patrick Martin proposait le palmarès suivant : « Gabriel Attal, Bruno Retailleau et, dans une certaine mesure, Jordan Bardella ». Du côté de l’Union des entreprises de proximité (U2P), on n’avoue pas de sympathie lepéniste, mais son principal dirigeant, Michel Picon, lance mollement (au Monde) : « Est-ce que ce serait pire ? Nous verrons bien. » Ce n’est pas tout à fait No pasarán… Cette évolution tient sans doute beaucoup à Meloni et Bardella : la politique très favorable aux capitalistes italiens menée par la première rejoint les promesses de plus en plus nombreuses de cadeaux aux patrons (déréglementation, baisse de la fiscalité…) du second pour laisser seule la gauche en position d’ennemie irréductible et, somme toute, prioritaire. La dose habituelle d’opportunisme (les affaires sont les affaires, tout pour le tiroir-caisse…) face à des sondages croissants aide à emballer le tout.

Face à cela, c’est peu dire que nous avons fort à faire et que la partie n’est pas simple. Pour autant, à cette heure, elle n’est perdue que si nous déclarons forfait.

 Guillaume Roubaud-Quashie, directeur de Cause commune.

Cause commune45 • septembre/octobre 2025