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Les communistes tiennent leur 40e congrès dans quelques semaines. Pour les dizaines de milliers de membres du PCF, c’est un moment majeur de réflexion collective : un projet de base commune a été élaboré par une commission élue par la direction nationale et enrichi par celle-ci, il est déjà le fruit de bien des élaborations collectives ; trois textes alternatifs ont été conçus en outre par plusieurs centaines de communistes, brassant là encore réflexions et expériences. Début juin, les adhérents choisiront le texte qui servira de base commune de discussion. À mesure qu’ils s’efforcent de lire ces textes pour fixer leur choix, les communistes entrent plus avant dans le partage des idées qui constitue un des grands intérêts de la forme parti. En lisant ce que d’autres camarades ont pris la peine de penser et d’écrire, ils vont nécessairement au-delà de ce que, ­seuls, ils auraient pu voir. Mais à mesure qu’ils s’efforcent de lire, ils voient ­aussi, au miroir de ce qu’ils savent et vivent, les limites de ces textes, leurs points aveugles, les zones de désaccord. C’est cette deuxième étape qui est sans doute la plus fondamentale parce que la plus créatrice : c’est celle qui, sous la forme d’amendements, va traduire l’apport de dizaines de milliers de réflexions individuelles qui vont se confronter à des textes, aux argumentations des camarades de cellule ou de section. Quelle richesse ! Pour le dire autrement, oui, il est formidable qu’un congrès organise le partage d’une réflexion dense et argumentée avec des dizaines de milliers de militants mais il est ô combien précieux que, dans l’autre sens, des dizaines de ­milliers d’yeux et de cerveaux contribuent à construire le positionnement politique de notre parti. À ce stade, j’ai déjà sans doute perdu plusieurs lecteurs. Je les entends d’ici : que de portes ouvertes enfoncées ! quelle langue de bois ! quelle vue théorique !

Je ne suis pas d’accord : le principe de congrès dans une organisation révo­lutionnaire démocratique est une grande, belle et forte chose, qu’on le considère comme occasion (descendante) de mettre en circulation ­large réflexions, arguments, positions ou qu’on le regarde comme le moment de fixation d’une ligne politique par l’intégration réussie (ascendante) de tout un ­savoir militant ainsi coordonné. Il faut aussi apprécier tout cela en l’inscrivant dans le paysage politique contemporain, à l’heure des mouvements-clics qui fuient le contrôle comme la co-élaboration et de bien des partis en crise dans lesquels bien souvent s’affrontent des écuries que les adhé­rents doivent soutenir sans jamais avoir à penser par eux-mêmes, à prendre la parole pour proposer quelque chose qui n’était ni dans la ­motion A, ni dans la B, ni dans la C, etc.

 Rien ne sera à la hauteur des défis présents s’il n’est construit a minima avec tout ce que sait, sent et juge la force militante communiste dans sa richesse d’implantation et d’expérience.

Ceci posé, reste la réalité d’une situation bien difficile. Matérielle, d’abord : épuisés par des campagnes municipales qui les ont beaucoup mobilisés, les communistes sont appelés à lire quatre textes en un nombre de semaines fort limité, surtout si on met ce temps mince en vis-à-vis avec, d’une part, des textes longs et nombreux et, de l’autre, des pratiques de lecture qui ont tout l’air de fondre. Ce n’est franchement pas satisfaisant mais y avait-il une alternative si emballante ? Organiser une conférence nationale à l’été et un congrès à l’automne ? N’était-ce pas mettre la charrue avant les bœufs avec une réunion à l’objet tactique circonscrit avant un moment démocratique porteur de réflexions d’ensemble ? Tout reporter à la fin de l’année 2026 pour disposer d’un temps suffisant de débat et d’élaboration, au risque d’être cantonné à une partition mezzo voce jusque-là quand les autres ­montent au contraire la voix en cette époque si particulière ? Car c’est bien sûr la ­deuxième dimension des difficultés auxquelles est confronté notre congrès : la situation politique elle-même. Si on aurait tort de la ­juger déses­pérée ­– combien de faux prophètes, à l’été 2024, juraient notre ­peuple acquis aux ­Le Pen/­Bardella avant que les urnes ne fassent entendre d’autres voix –, on ne saurait sous-estimer la gravité du péril historique qui se dresse devant nous avec une extrême droite qui n’a jamais été aussi proche du pouvoir depuis 1944. Face à ce péril, rien n’a l’évidence d’une perspective Nevski. Au fond, c’est sans doute d’abord pour cette raison qu’il nous faut réussir ce congrès : c’est parce que la situation est aussi périlleuse que difficile que nous avons besoin, plus encore que d’habitude, de toute l’intel­ligence de tous les communistes, de toute leur connaissance de notre ­peuple, dans sa diversité et jusque dans ses contradictions – à l’heure où les évidences ici peuvent se tourner en leur contraire à quelques centaines de kilomètres. Rien ne sera à la hauteur des défis présents s’il n’est construit a minima avec tout ce que sait, sent et juge la force militante communiste dans sa richesse d’implan­tation et d’expérience.

 Il est formidable qu’un congrès organise le partage d’une réflexion dense et argumentée avec des dizaines de milliers de militants mais il est ô combien précieux que, dans l’autre sens, des dizaines de milliers d’yeux et de cerveaux contribuent à construire le positionnement politique de notre parti.

Le pari n’est pas d’avance remporté – il y a des doutes, des lassitudes, des désespoirs, des anathèmes aussi, des manipulations parfois – mais comment être plus utile à notre classe, à notre peuple et à l’état du monde qu’en faisant tout notre possible pour voir clair et agir au mieux ? Comment être plus utile qu’en gagnant notre congrès ?

Guillaume Roubaud-Quashie, directeur de Cause commune.

 

Cause commune48 • mars/avril 2026