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À L’heure où ces lignes sont écrites, François Bayrou, premier ministre, vient d’annoncer son plan aux deux volets intitulés respectivement « Stop à la dette ! » et « En avant, la production ! ». On ne discutera pas les termes choisis – même s’il n’est sans doute pas sans signification qu’un brin ridicules, ils rappellent tant la publicité des années 1980 (« Play-mo-bil, en avant les histoires… ») – pour se concentrer sur le fond : 40 milliards de dépenses à supprimer, 4 milliards à trouver pour financer la hausse du budget des armées demandée par Trump.

Après tant d’esbroufe depuis des mois, vivrions-nous enfin un « moment de vérité » ?

Ça en a tout l’air à plusieurs égards. Notre mémoire collective, saturée d’événements dans l’instabilité de la dernière séquence, a-t-elle retenu les discours répétés par Michel Barnier et tous les macronistes à sa suite il n’y a pas même un an ? Ô vous, oppositions stériles qui menacez de censurer le gouvernement en refusant d’avaliser les mesures que celui-ci propose par 49.3, vous allez provoquer un cataclysme fiscal pour 18 millions de Français en empêchant la réindexation prévue ; des centaines de milliers de Français vont devenir imposables avec pareille « irresponsabilité », etc., etc.. Horreur de « l’année blanche » que provoquerait la censure. Et puis, et puis… la voici, cette année blanche, proposée comme solution sage et incontournable par François Bayrou, à la tête d’une « majorité » ayant pourtant les mêmes contours. Moment de vérité.

On entend chercher quelques milliards en supprimant deux jours fériés… mais combien rapportait déjà l’ISF avant que Macron n’en fasse cadeau aux plus riches ? À peu près la même somme !

Et cet « en même temps » qui demeure le slogan officiel du macronisme ? Avec le plan annoncé, un plateau de la balance se trouve tout en haut et l’autre tout en bas. Pour les uns – grandes fortunes et grandes entreprises –, on ne demande rien ou trois fois rien ; pour les autres, tous les efforts : travailler plus, payer plus, gagner moins et vivre avec des services publics dégradés et moins nombreux. Moment de vérité ? À vrai dire, pour les plus inattentifs seulement… Dès sa campagne de 2017 terminée, Emmanuel Macron aura révélé le contenu véritable de cet « en même temps » en supprimant l’impôt de solidarité sur la fortune (ISF), en instaurant la flat tax, en baissant l’impôt sur les sociétés, etc., etc. Plus qu’un moment de vérité, c’est un moment de radicalisation auquel on assiste : l’orientation mise en œuvre dès 2017 (et même un peu avant si on veut bien regarder les choses en face…) n’est en rien infléchie, elle est ici poussée de plusieurs crans supplémentaires.

Ne mésestimons pas en effet ce qui s’annonce. Il y a quinze ans, quand Nicolas Sarkozy et François Fillon gouvernaient notre pays, l’heure était déjà à la rude austérité au nom de la lutte sacrée contre la dette. On parlait alors de 10 à 20 milliards d’euros et la saignée fut redoutable. Ici, c’est plus du double dont il est question, et qui seraient retranchés après toutes les coupes déjà opérées précédemment. Ce serait historique, et dans le plus mauvais sens du terme. Quel avenir ces libéraux avides préparent-ils à notre peuple ?

Faut-il considérer pour autant que la question de la dette, agitée avec gourmandise et lourdeur (« chaque seconde qui passe, chaque seconde, la dette de la France augmente de 5 000 €. 5 000 € de dette supplémentaire par seconde… ») pour justifier cette purge est un écran de fumée ? Ce n’est pas bien sûr. Ce qui l’est en revanche, c’est l’origine de cette dette : est-ce, comme une armée d’éditorialistes et d’experts judicieusement sélectionnés le répète en cadence, que notre pays vit au-dessus de ses moyens ? Il faut avoir quelque impudence pour l’affirmer quand on connaît la réalité de la vie pour la majorité de notre peuple, quand on éprouve les difficultés de tant de nos services publics. Qu’on confronte plutôt quelques chiffres. On entend chercher quelques milliards en supprimant deux jours fériés… mais combien rapportait déjà l’ISF avant que Macron n’en fasse cadeau aux plus riches ? À peu près la même somme ! De là à dire que pour payer les offrandes publiques aux plus riches, Bayrou & Macron exigent des sacrifices de toute la Nation, voilà ce que des esprits décidément chagrins pourraient seuls imaginer…

On ne devrait pas tolérer que la moindre mesure d’austérité soit avancée tant que ne sera pas complètement remis à plat cet énorme système d’aides publiques aux entreprises privées, tant que ne seront pas restaurées les modestes taxes qui touchaient les plus riches.

Encore joue-t-on avec ces chiffres dans la cour des petits enfants. Se penche-t-on sur le rapport de Fabien Gay sur les aides publiques aux entreprises et on se trouve nez à nez avec de tout autres montants : 211 milliards par an quand Macron-Bayrou en cherche 40. Il faut vraiment prendre le temps de lire le rapport, les préconisations et, même pour le plaisir, écouter les heures d’audition des grands patrons. On trouve tant d’éléments précis rassemblés pour aider à la prise de conscience des possibles et du rapt opéré. Par-delà les chiffres agrégés et les abstractions, on entre au cœur de la machine : oui, vous et moi payons des impôts pour arroser par centaines de millions d’euros STMicroelectronics qui ne paie la plupart du temps pas le moindre centime d’euro en France, notre argent public nourrissant volontiers les actionnaires de France et d’ailleurs.

Il n’est sans doute pas bien sérieux de lever les épaules face au gonflement de la dette publique – même si elle n’est pas cet « Himalaya » dont nous parle Bayrou depuis des mois et des années – mais on ne devrait pas tolérer que la moindre mesure d’austérité soit avancée tant que ne sera pas complètement remis à plat cet énorme système d’aides publiques aux entreprises privées, tant que ne seront pas restaurées les modestes taxes qui touchaient les plus riches. Commençons par cela et, ensuite seulement, nous pourrons discuter. (Car il faudra bien aller au-delà : le retour à la réalité d’il y a quelques années ne suffira pas en effet à faire face aux besoins et justes exigences de notre temps.)

Nous parlons cependant un peu en l’air tant que nous parlons sans mobilisation populaire. Que Macron soit le « président des riches » et Bayrou le gras apôtre de l’austérité-pour-le-peuple-mais-pas-pour-la-bourgeoisie, bien peu nombreux sont celles et ceux qui ne le voient pas encore nettement. Les questions du moment restent en premier lieu pour notre peuple : peut-on les empêcher de nuire ? peut-on vraiment mettre en œuvre une autre politique ? et comment ?

Faire grandir l’idée qu’une alternative de progrès est effectivement possible, qu’elle repose sur une mobilisation populaire consciente d’ampleur et des exigences politiques fortes sans esprit de délégation à quelque sauveur que ce soit : voici sans doute la mission prioritaire qui est devant nous pour les mois à venir.

Faire grandir l’idée qu’une alternative de progrès est effectivement possible, qu’elle repose sur une mobilisation populaire consciente d’ampleur et des exigences politiques fortes sans esprit de délégation à quelque sauveur que ce soit : voici sans doute la mission prioritaire qui est devant nous pour les mois à venir. Pèsent l’inaboutissement des mobilisations contre la réforme des retraites, les expériences de gauche au pouvoir si cruellement décevantes, les divisions, les illusions mais il va bien falloir tout penser et tout tenter pour relever ce défi, au risque qu’advienne un autre moment de vérité aux couleurs brunes de l’extrême droite. l

 Guillaume Roubaud-Quashie, directeur de Cause commune.

Cause commune n° 44 • été 2025