
Il y a quelques semaines, le président du CRIF, Yonathan Arfi, s’en prenait violemment à la CGT, accusée de verser dans « une idéologie faite de clientélisme et d’aveuglement, jusqu’à l’apologie du terrorisme ». La réponse de Sophie Binet fut nette et précise : « De la même manière que le conflit israélo-palestinien ne doit jamais être instrumentalisé pour légitimer l’antisémitisme, les critiques sur les violations des droits humains par un gouvernement israélien ne doivent jamais être caricaturées d’antisémites. » Quiconque a milité ces dernières décennies pour une paix juste et durable au Proche-Orient avec deux États pour deux peuples sait combien ces attaques infamantes tombent vite sur celles et ceux qui refusent de s’aligner sur les positions des gouvernements israéliens. Au-delà, associer mouvement ouvrier et antisémitisme est parfois devenu si évident que, consacrant un sujet au dirigeant communiste Jean Kanapa (1921-1978) dans l’émission de Guillaume Erner Superfail (sic !), France Culture peut écrire (c’est toujours en ligne !) :
Cette semaine Superfail [qu’on pourrait traduire par Super-échec] revient sur le parcours d’un intellectuel passé en politique, tellement extrême qu’il ira jusqu’à renier ses origines juives pour soutenir des thèses antisémites. Cet homme, c’est Jean Kanapa, l’intellectuel organique du Parti communiste français à partir des années 1950.
Là encore, le propos, sans le moindre fondement, est scandaleusement diffamatoire pour Jean Kanapa comme pour le PCF mais semble relever de l’évidence.
Nous en sommes là désormais : dans toute une partie de l’opinion – à laquelle on martèle l’idée –, il va de soi que la CGT est antisémite, que le Parti communiste est antisémite, que LFI est antisémite. C’est sans doute pourquoi, fin février, beaucoup ont cru dans un premier temps – ou croient encore – que la polémique liée à la prononciation du nom du milliardaire pédocriminel Jeffrey Epstein par Jean-Luc Mélenchon relevait du mauvais procès péniblement habituel. Pourtant, il faut entendre les propos tels qu’ils ont été prononcés par l’orateur insoumis :
L’affaire Epstein [èpchtaïne]. Ah, je voulais dire [èpstine], pardon. Ça fait plus russe, [èpstine], hein. Alors maintenant vous direz Einstein [ènnstine] au lieu d’[ènnchtaïne], Frankenstein [frankenstine] au lieu de [frankenchtaïne]. Eh bé voilà, non ? Tout le monde comprend comment il faut faire… (rires).
Les médias pousseraient à prononcer Epstein [èpstine] pour faire plus russe ? Qu’est-ce que c’est que cette histoire ? Auprès de qui, en France, la prononciation [èpstine] fait penser à la Russie ? D’autant qu’en russe, on prononcerait plus volontiers [pcht] que [pst] alors qu’au contraire, [èpstine] est la manière que les juifs new-yorkais utilisent en général pour prononcer ce nom. Si on veut la croire telle qu’elle se présente, la phrase est incohérente de bout en bout : un complot médiatique sur la prononciation du nom du pédocriminel ? Un complot pour le faire passer pour russe alors que cette prononciation n’évoque les Russes pour à peu près personne ? Rien à faire : on peut tourner la phrase comme on veut, Jean-Luc Mélenchon navigue ici en eaux troubles, en eaux glauques, en eaux qui vous glacent le sang. (Écoutez, si vous n’en avez pas eu l’occasion, la petite vidéo réalisée à ce propos par Clément Viktorovitch – qu’on ne peut franchement pas considérer comme un anti-insoumis).
"Il y a une instrumentalisation de l’antisémitisme au profit de la mobilisation raciste et xénophobe contre les immigrés originaires d’Afrique assimilés en bloc à des musulmans antisémites."
Bien sûr, il est vital pour une force communiste de se positionner par rapport au réel et non pas en réaction mécanique par rapport à ce que dit tel ou tel parti. Bien sûr, nous avons mille désaccords avec chacune des autres formations de gauche et on ne va pas passer son temps à commenter ceci ou cela : il nous faut parler d’abord de ce que nous visons. Mais, justement, la perspective communiste est claire : partisans de mener une lutte de classes pour le progrès universel, nous refusons de sombrer dans tout opportunisme, que ce soit en flattant ce qui peut exister d’irrationnel ou de conspirationniste dans notre peuple ; nous continuons de penser que l’émancipation des travailleurs sera l’œuvre des travailleurs eux-mêmes, ce qui appelle une élévation du niveau de conscience, à mille lieues de toute démagogie dangereusement rétrograde.
Alors, oui, à l’heure où vous lirez ces lignes, les élections municipales se seront tenues et les joies des chaînes d’information en continu nous auront sans doute amenés vers d’autres actualités mais ces mots demeureront plantés dans le paysage, nous éloignant des rives à atteindre, nous approchant des abîmes qui nous cernent. Par l’écho considérable qui leur a été donné, ils sont là désormais et il faut les prendre en compte.
"Tout ce qui, à gauche, est susceptible d’alimenter un récit de distinction entre lutte contre l’antisémitisme (qui serait secondaire ou sans objet) et lutte contre le racisme (qui serait seule pertinente) est non seulement une négation de la réalité mais une stratégie mortifère."
En premier lieu, en pensant vraiment à ce qu’il advient en ce moment à nos compatriotes juifs. S’il n’y a qu’une chose à lire en la matière – je vais en parler à plusieurs reprises – étant donné sa richesse sans pareille, c’est le rapport annuel de la Commission nationale consultative des droits de l’homme (CNCDH). Je ne crois pas superflu de préciser l’origine législative de ce rapport annuel : il s’agit de la « loi n° 90-615 du 13 juillet 1990 tendant à réprimer tout acte raciste, antisémite ou xénophobe », c’est-à-dire la « loi Gayssot », du nom de Jean-Claude Gayssot initiateur, comme député, de cette proposition de loi portée par le groupe communiste. Il faudra regarder avec grande attention le prochain rapport mais considérons déjà celui dont nous disposons actuellement. Depuis le 7 octobre 2023, les actes antisémites recensés par la Direction nationale du renseignement territorial (pour s’en tenir à cet indicateur) atteignent des niveaux jamais mesurés depuis les années 1990. En 2022, on en recensait 436 ; depuis le 7 octobre, on en est à plus de 1 500 chaque année. Ces chiffres sont à mettre en regard du nombre de juifs dans notre pays qui, rappelons-le, est très faible. Voyez ce que cela signifie de peur et de peine, de violence reçue et redoutée. Tout militant de l’émancipation collective ne peut qu’être horrifié par cette évolution. N’est-il pas temps de rehausser très sérieusement le niveau de la lutte contre l’antisémitisme, ce fléau historique qui flambe à nouveau sous nos yeux ? De ce point de vue, il n’y a bien sûr rien à attendre de la droite et, a fortiori de l’extrême droite : l’antisémitisme est dans tous leurs discours pour accuser la gauche mais que font-ils contre l’antisémitisme ? Pour autant, comment donner un satisfecit aux forces de gauche ? Il ne s’agit pas seulement de dire, avec raison, « non, nous ne sommes pas antisémites » quand on nous accuse ignominieusement de l’être. Ne s’agit-il pas de se demander quelle campagne de masse peut être initiée pour faire reculer cet antisémitisme qui met en danger des milliers et des milliers de citoyens de notre pays ?
"La perspective communiste est claire : partisans de mener une lutte de classes pour le progrès universel, nous refusons de sombrer dans tout opportunisme que ce soit en flattant ce qui peut exister d’irrationnel ou de conspirationniste dans notre peuple."
Peut-être certains lecteurs sont-ils en train de se dire : pourquoi l’antisémitisme ? et les autres formes de racisme, elles n’existent pas peut-être ? Ce genre d’idées a pris de la force dans notre pays tant certains se sont acharnés à mettre un coin entre lutte contre l’antisémitisme et lutte contre les autres formes de racisme. On voit bien le sens du propos de Y. Arfi dans son attaque de la CGT : par « clientélisme », la CGT verserait dans l’antisémitisme. Traduisons : comme elle veut séduire les Arabes (qui seraient bien sûr tous antisémites !), la CGT verse dans l’antisémitisme… C’est ce que disent du soir au matin tous les médias Bolloré : juifs, unissez-vous à De Villiers et aux chrétiens intégristes contre les grands-remplaçants-sarrazins qui constituent aujourd’hui le péril antichrétien et antisémite. Face à cela, tout ce qui, à gauche, est susceptible d’alimenter un récit de distinction entre lutte contre l’antisémitisme (qui serait secondaire ou sans objet) et lutte contre le racisme (qui serait seule pertinente) est non seulement une négation de la réalité mais une stratégie mortifère. Il n’y a pas à choisir entre lutte contre l’antisémitisme et lutte contre le racisme pour la simple et bonne raison que ces deux combats n’en font qu’un dans leur principe. Il ne faut pas s’y tromper : à l’extrême droite, il n’y a pas et il n’y aura jamais de combat effectif contre l’antisémitisme ; il y a une instrumentalisation de l’antisémitisme au profit de la mobilisation raciste et xénophobe contre les immigrés originaires d’Afrique assimilés en bloc à des musulmans antisémites. C’est, au contraire, à gauche, qu’il pourrait y avoir une lutte très offensive et organisée contre le racisme et l’antisémitisme, au nom des principes fondamentaux qui la constituent, en ligne directe de la Révolution, à commencer par l’égalité, le refus des logiques fondées sur le sang ou ce que certains esprits arriérés appellent dangereusement « race ». Force est de constater que, jusqu’ici, ce combat n’a pas pris une réelle ampleur de masse en dépit de la qualité des travaux conduits par le PCF sur le plan théorique et politique. Il est vrai que, d’un côté, la déchéance de nationalité ou la recherche effrénée de « Blancos » (sic) par un ancien Premier ministre de François Hollande n’ont pas fait l’objet de dénonciations sonnantes et répétées donnant à penser que cette page serait tournée pour de bon, tandis qu’on a l’impression que de l’autre côté, on tend à tourner le dos aux approches universalistes héritées de la Révolution qui voulaient qu’on se battît pour la liberté et l’égalité de tous et de chacun et non pour la promotion de groupes enfermés d’avance dans une identité ethnique censée définir chacun. Pour le dire autrement, face au pilonnage de l’extrême droite qui se présente aujourd’hui comme la meilleure défenseure des juifs (!), des femmes (!) ou des homosexuels (!), peine à prendre forme une offensive claire et organisée, à gauche, pour opposer le projet simple et rassembleur qui devrait l’unir et l’animer et qui pourra seul défendre juifs, femmes ou homosexuels en promouvant une République démocratique, laïque et sociale.
"Ne s’agirait-il pas d’aller au-delà des mots, en faisant grandir dans la vie une lutte de masse contre le racisme et l’antisémitisme, fléau cruel pour des millions de nos concitoyens et enjeu stratégique pour le devenir du monde du travail et de la création,de notre Nation et de notre République ?"
J’en viens enfin à l’abîme stratégique vers lequel le pays est poussé à toute force : celui de la grande inversion. On veut nous faire croire que le danger dans ce pays se situe à gauche et non plus à l’extrême droite, qu’il faut faire des barrages républicains au milieu de la gauche et non plus face à l’extrême droite qu’il s’agirait au contraire d’inclure de l’autre côté de la barricade. Que ce discours soit porté par l’extrême droite ne surprend pas mais il faut constater qu’il tend à être repris par une partie croissante du spectre politique : la droite de Retailleau bien sûr qui, malgré l’exclusion à grand spectacle de Ciotti, vise à faire tomber à tout prix les digues élevées par l’Histoire entre gaullistes et pétainistes, entre chiraquiens et lepénistes, par électoralisme opportunistissime et/ou par contamination idéologique ; le macronisme aussi qui, loin de ses discours d’entre-deux-tours de 2024, tend à renvoyer dos à dos « les extrêmes », retranchant des millions de citoyens de l’équation républicaine à l’heure des plus grands périls bruns. C’est l’ultime étape nécessaire au RN pour accéder au pouvoir : achever sa « normalisation » en collant à d’autres le panneau de « danger pour la République », car ne nous y trompons pas, si la « normalisation » du RN est en route (et même achevée) pour bien des Français, elle ne l’est pas encore pour notre peuple entier. Sinon, comment comprendre ce si puissant sursaut populaire de 2024 ? Bien sûr, le combat contre l’extrême droite ne passe pas seulement par la défense de ce qui nous rassemble très largement autour des principes fondateurs de la Révolution, nous savons qu’il s’agit aussi de le mener sur un terrain plus directement social, surtout à l’heure des grandes amours patronales assumées de Jordan Bardella, mais l’heure n’est vraiment pas à abandonner ce combat contre la « normalisation » en le considérant comme vieillerie obsolète. On aurait d’autant plus tort que l’extrême droite n’est « normalisée » que du côté de la communication. Sitôt que vous soulevez une pierre, toute la « faune de la collaboration » (selon l’expression de Jacques Decour) est là. Ça grouille ! Une députée de la Drôme, Lisette Pollet ? Son assistant parlementaire, Vincent Claudin, lié au groupuscule d’extrême droite Lyon Populaire, parle clair sur les réseaux sociaux. La rafle du Vél d’Hiv ? « Heureusement que la SNCF climatise désormais ses voitures. » Je passe, bien sûr sur les « bougnoules » et la rééducation nécessaire des homosexuels… Voyons du côté d’Éric Ciotti : un de ses proches, Antoine de Chemellier, anime tranquillement un groupe WhatsApp « Colonies Party » avec, comme photo de profil, Philippe Pétain. On y lit mille messages joyeusement racistes et de bonnes blagues pour marquer l’anniversaire de la mort de Hitler. L’un dit : « Une minute de silence ou un salut nazi depuis votre balcon, il n’y a pas de petit geste. » De Chemellier répond : « Même un début de coude qui s’élève, c’est déjà le symbole de la compassion. » « Brebis galeuses », répond-on à l’extrême droite quand on est pris la main dans le sac mais il faut se rendre à l’évidence : il y a beaucoup de brebis… C’est que c’est tout simplement l’essence de l’extrême droite qu’on retrouve dès qu’on soulève une pierre. Rien d’étonnant à cela. Revenons d’ailleurs au rapport annuel de la CNCDH. Que montre-t-il, à rebours de ce qui est seriné matin et soir sur la « mort du vieil antisémitisme de droite » et son grand-remplacement par un nouveau, de gauche, bien basané ? Eh bien, sans nier des dynamiques inquiétantes qui touchent aussi la gauche et qu’il convient d’analyser avec sérieux, il demeure que plus on est à droite et plus on pense que « les juifs ont trop de pouvoir en France », que « les juifs ont un rapport particulier à l’argent » ou que « pour les Français juifs, Israël compte plus que la France » (42 % des sondés ; 47 % des sondés de droite ; 55 % des sympathisants du RN). Ou, pour le dire avec les auteurs du rapport : « Les gros bataillons de l’antisémitisme se composent de personnes sans ascendance extra-européenne, et situées à droite sur l’échiquier politique. » Inutile de préciser qu’il en va de même pour toutes les autres formes de racisme sévissant en France.
"On veut nous faire croire que le danger dans ce pays se situe à gauche et non plus à l’extrême droite, qu’il faut faire des barrages républicains au milieu de la gauche et non plus face à l’extrême droite qu’il s’agirait au contraire d’inclure de l’autre côté de la barricade."
Comment mettre en échec cette imposture selon laquelle le danger serait à gauche et non plus à l’extrême droite ? S’agit-il de faire bloc, à gauche, en refusant de considérer ce qui pose gravement problème quand cela survient ? Cette tentation existe, par peur (fondée !) de se retrouver enrégimenté par une extrême droite toujours prompte à vous tendre le micro si elle estime que vous allez valider son schéma stratégique de grande inversion. Pourtant, chacun comprend qu’il n’y a là aucun chemin d’avenir. Être irréprochable sur ces sujets, c’est la moindre des exigences qu’on est en droit d’avoir à l’égard des dirigeants de gauche mais tant qu’on en restera au stade des mots, sera-t-on vraiment en capacité de démontrer que tout cela n’est que mensonges et manipulations pour paver la route du pouvoir à l’extrême droite ? Ne s’agirait-il pas d’aller au-delà des mots, en faisant grandir dans la vie une lutte de masse contre le racisme et l’antisémitisme, fléau cruel pour des millions de nos concitoyens et enjeu stratégique pour le devenir du monde du travail et de la création, de notre nation et de notre République ?
Guillaume Roubaud-Quashie, directeur de Cause commune.
14 mars 2026
Cause commune n° 47 • janvier/février 2026