Dans de nombreux pays, le football marque l’histoire du mouvement ouvrier. Si le football populaire et politique n’est pas dominant aujourd’hui, ce sport reste une arène où la gauche peut encore mener le combat.


CC : Vous étudiez les liens complexes entre la gauche et le football du début du XXe siècle à nos jours par l’histoire de différentes figures de ce sport. Pourquoi ce sujet et pourquoi cette approche prosopographique ?
J’ai collaboré par le passé au dictionnaire biographique du mouvement ouvrier Le Maitron, l’approche prosopographique m’a toujours intéressé. Je m’appuie aussi sur les livres de l’écrivain américain Nick Tosches qui établit une histoire du rock à travers des biographies. Mais ma démarche n’est pas qu’historique, je cherche également à démontrer comment le football peut prendre une place dans les combats actuels de la gauche en m’appuyant sur des exemples du passé. De nombreux ouvrages académiques ont été écrits sur le football et les footballeurs – je pense à l’ouvrage de Jean Vigreux et Dimitri Manessis sur Rino Della Negra (Rino Della Negra, footballeur et partisan, Libertalia, 2022). Pour ma part, je voulais interpeller les représentations contemporaines de ce sport en démontrant que le football par le passé a aussi été vécu comme un « socialisme de la jouissance ». Mais les figures mobilisées dans mon travail ne se limitent pas aux joueurs et aux joueuses, elles s’intéressent également à des artistes, des intellectuels, des militants, des journalistes de la presse ouvrière et, naturellement, les supporters.
CC : Le nom d’une organisation traverse l’ensemble de votre travail : la Fédération sportive et gymnique du travail (FSGT). Rappelez-nous son histoire et son rôle dans l’histoire du football français ?
La FSGT est très présente dans mon travail, je trouve que c’est un terrain d’expérimentation et de réflexion très intéressant sur le football et j’ai beaucoup écrit sur la notion de sport ouvrier et populaire ou « travailliste ». La FSGT est née le 24 décembre 1934 de la fusion d’une organisation socialiste, l’Union des sociétés sportives et gymniques du travail (USSGT), et de son équivalent communiste, la Fédération sportive du travail (FST). Elle est le produit du rassemblement antifasciste, qui a fait suite aux événements du 6 février 1934, afin de mener la lutte politique dans le monde du sport. Le terrain sportif était à l’époque un petit milieu que le mouvement ouvrier avait déjà investi dès le début du XXe siècle avec une figure comme Abraham Kleynhoff, footballeur et premier journaliste sportif à L’Humanité. Par la suite, la FSGT élargit son combat pour développer un « sport populaire », c’est-à-dire une pratique de masse qui mêle les notions d’émancipation et de plaisir.
« La FSGT est le produit du rassemblement antifasciste, qui a suivi les événements du 6 février 1934, afin de mener la lutte politique dans le monde du sport. »
Dans la continuité du mouvement de mai 1968, on voit apparaître des revendications d’autogestion avec la création du football à sept joueurs (au lieu de onze) « auto-arbitré », dans le but de démontrer qu’il est possible d’avoir une pratique sportive débarrassée de l’autorité coercitive de l’arbitre tout en restant fair-play. Ainsi, le football pratiqué par la FSGT a été un moyen de subversion permettant aux catégories populaires à la fois de s’emparer du football, tout en lui apportant un discours social et politique.
La FSGT ne s’est pas limitée au football, elle a aussi joué un rôle important dans l’escalade, le volley-ball, les arts martiaux en particulier dans le MMA (arts martiaux mixtes) quand il était encore marginal.
CC : Votre étude démontre le caractère de classe qui traverse l’histoire du football français, qu’il soit amateur ou professionnel. Pourtant, il ne semble pas être très partisan sur le plan politique. Comment expliquer cette contradiction ?
Le football français a été très marqué par les ouvriers et tout particulièrement par les travailleurs immigrés. Il n’a pas une dimension politique très prononcée. Il ne faut pas oublier qu’il est « transclasse » car c’est une pratique de masse et nationale. Certains clubs professionnels comme l’AS-Saint-Étienne, le FC Sochaux ou le RC Lens portent de manière assumée une histoire ouvrière mais sans être liés à des engagements politiques. Le football devait être le lieu du « creuset républicain » et dépasser les clivages sociaux pour être un outil d’intégration des classes populaires et des travailleurs immigrés. Cet aspect a été particulièrement mis en avant dans le cadre de la sélection nationale. Mais la France n’est pas un cas unique, en Angleterre on retrouve un phénomène similaire. Les clubs se caractérisent socialement par un public ouvrier sans pour autant avoir une couleur politique définie. Ainsi que le disait l’historien Eric Hobsbawm, l’identité et la sociabilité de l’ouvrier anglais reposaient sur trois piliers : le pub, le syndicat et le club.
« Des clubs continuent d’être amateurs, de porter une identité populaire et de s’ouvrir à certaines luttes, notamment en accueillant des joueurs migrants ou à travers des associations LGBT+. »
Pour en revenir à la France, si des grands joueurs d’origine populaire tels Raymond Kopa, Michel Platini ou Zinédine Zidane ne portent pas personnellement d’engagement politique, qu’ils le veuillent ou non, ils ont été des symboles politiques aux yeux des catégories populaires. En effet, être enfant d’ouvriers immigrés, ce n’est pas neutre dans notre société et cela s’impose à eux lorsqu’ils sont parfois victimes d’attaques racistes et xénophobes.
L’apolitisme du sport a toujours été un mythe : Pierre de Coubertin était de droite conservatrice, Jules Rimet (fondateur de la Fédération française de football et de la FIFA) était un catholique de gauche et s’opposa à Vichy pendant la guerre, etc. Cependant, la position du football dans la société a grandement évolué, particulièrement en 1998 où la Coupe du monde a augmenté considérablement l’intérêt du public – en particulier des notables et des intellectuels – pour ce sport. Formellement, l’image du football s’est extrêmement lissée mais, paradoxalement, la politique s’en empare de plus en plus.
CC : Quand on parle de football et de politique, on parle du souvent du cas italien. Quelle est la spécificité historique de ce pays ?
Le football italien s’est massivement construit sous le ventennio fascista, c’est-à-dire sous le régime mussolinien, et cela a beaucoup participé à le politiser et à connaître une appropriation véritablement nationale de ce sport. Après 1945, les partis politiques ont contribué à structurer le football italien : les catholiques ont fondé le Centre sportif italien (Centro sportivo italiano, CSI) en 1944 et les communistes l’Union italienne du sport populaire (Unione italiana sport popolare, UISP) en 1948. L’Italie est un des rares pays à avoir un mot dans sa langue pour nommer le football : le calcio.
« Il n’y a pas de pureté dans le football : c’est à la fois un outil de joie du peuple mais aussi d’instrumentalisation par des régimes politiques. »
Cette assimilation fut si vaste en Italie que, contrairement à la France, les intellectuels se sont passionnés pour lui. Gramsci a écrit sur les théories tactiques du football, Pasolini aussi. Le cas de ce dernier m’a passionné car il est pour nous très atypique : artiste, cinéaste, homosexuel, communiste qui a écrit sans illusions sur la classe ouvrière de son temps mais qui a pourtant éprouvé un amour presque religieux pour ce sport. C’est d’ailleurs dans ce pays que les pratiques des groupes de supporters ont été codifiées dans les années 1960 avec le « mouvement ultra » (groupes défendant avec ferveur l’identité d’un club et souvent politisés), ainsi que les tifosi (supporters organisant des animations lors d’un match), illustrant bien la dévotion spécifique à ce pays.
CC : Le football a permis à des pays latino-américains et africains d’exprimer des revendications anti-impérialistes sur la scène internationale et d’être un moyen de promotion de certains régimes dictatoriaux. Comment les figures de gauche du football du Sud ont-elles vécu cette dialectique ?
C’est un sujet intéressant. Effectivement dans les pays du Sud, la fierté nationale passe beaucoup par le sport. Cela donne lieu pour les joueurs à des situations paradoxales. Par exemple, le joueur brésilien Sócrates s’opposait au régime militaire au Brésil avec son club des Corinthians mais n’a pas hésité à porter les couleurs de son pays au sein de la sélection nationale en 1982. Diego Maradona est un autre cas paradigmatique, car il n’a jamais caché sa proximité avec les régimes de gauche latino-américains comme Cuba et pourtant il a été aussi la figure de la revanche nationale du régime militaire argentin de Videla contre l’Angleterre, en battant son équipe nationale à la coupe du monde de 1986 grâce à sa célèbre « main de Dieu ». À l’inverse, Pelé ne s’est jamais opposé au régime dictatorial brésilien mais il a représenté pour les couches populaires, de par sa position de joueur noir, la lutte contre le racisme dans son pays et aux États-Unis quand il jouait à New York en 1975. D’ailleurs, il deviendra le premier homme noir à intégrer un gouvernement au Brésil en 1995.
« Certains clubs professionnels comme l’AS-Saint-Étienne, le FC Sochaux ou le RC Lens portent de manière assumée une histoire ouvrière mais sans être liés à des engagements politiques. »
Le cas de l’Algérie est très singulier car le FLN a constitué une sélection nationale avant l’indépendance de cet État, afin de faire connaître ses revendications anticolonialistes avec de nombreux joueurs qui pratiquaient en France, comme Rachid Mekhloufi de l’AS Saint-Étienne, et qui désertèrent leur club durant cette période. Il n’y a pas de pureté dans le football : c’est à la fois un outil de joie du peuple mais aussi d’instrumentalisation par des régimes politiques.
CC : Le football a été un moyen de promotion pour les pays socialistes. On parlait parfois d’une doctrine du « football socialiste ». Quels étaient les principes de cette doctrine ?
Le football de l’Est ne forme pas un bloc homogène. En URSS, le football porte l’empreinte de la révolution bolchevique. Dans les autres pays de l’Est, parmi lesquels la Pologne et la Yougoslavie, le football est apparu avant les régimes socialistes. Après la Seconde Guerre mondiale, ces pays étaient en ruine et l’investissement dans de grandes infrastructures sportives a été un moyen pour eux de se reconstruire. La sélection nationale de la Hongrie de 1954 est souvent utilisée comme l’exemple même de ce football socialiste. Elle fut dirigée par Gusztáv Sebes, qui avait vécu en France et avait joué au sein du club olympique de Billancourt appartenant à l’entreprise Renault. En son sein, se trouvaient de grands joueurs tels Ferenc Puskás ou Sándor Kocsis ; elle proposait un football avant-gardiste. Beaucoup d’historiens et de spécialistes considèrent sa victoire contre l’Angleterre à Wembley en 1953 comme le match qui a fait basculer le football dans son ère moderne par une tactique plus flexible fondée sur le mouvement permanent des joueurs sur le terrain. L’intervention soviétique en 1956 a mis fin à cette parenthèse enchantée.
Au-delà des sélections nationales, les pays de l’Est avaient des clubs qui ont eu un important palmarès ou qui ont marqué les esprits comme le Dynamo Kiev, le FK Partizan Belgrade ou le Fotbal Club Steaua Bucarest. Le football de l’Est était, malgré les caricatures qui lui ont été faites, extrêmement innovant et en contradiction avec les régimes staliniens qui s’enlisaient dans ces pays. Ces entraîneurs n’ont pas conçu le football socialiste après une lecture de Marx mais en structurant leur tactique autour de principes basés sur le collectif et sur la liberté pour chaque joueur d’exprimer son génie personnel.
CC ; Que reste-t-il aujourd’hui de cet esprit de rébellion qui s’est exprimé dans l’histoire du football ? Peut-il survivre à l’hégémonie du marché capitaliste sur ce sport ?
Le football populaire et politique existe toujours. Des clubs continuent d’être amateurs et de porter une identité populaire et de s’ouvrir à certaines luttes, notamment en accueillant des joueurs migrants ou à travers des associations LGBT+. Ce football n’est pas dominant mais il montre que ce sport reste une arène où la gauche peut encore mener le combat. C’est un espace où il est impératif d’être présent, il n’y a pas beaucoup d’endroits qui donnent autant de joie et de bonheur de se battre. Il est aussi un moyen de s’adresser à la masse, entre autres aux couches populaires qui ont pu se perdre vers le vote d’extrême droite. Bien entendu, il est pétri de contradictions et il ne faut pas idéaliser les choses. À ce titre, la coupe du monde qui va se dérouler aux États-Unis cet été sera intéressante : si l’on peut craindre que Trump l’instrumentalise pour sa gloire personnelle, on peut aussi espérer que ce sera un moment où la population américaine et les supporters étrangers pourront exprimer leur opposition à ses politiques violentes. Bref, en filant la métaphore, on pourrait dire qu’il faut jouer le match pour l’emporter tant que le coup de sifflet final n’est pas donné. S’il est minuit dans le siècle, on peut encore décrocher les prolongations.
Nicolas Kssis-Martov est historien et journaliste à So Foot et Sport et Plein Air, la revue de la FSGT».
Propos recueillis par Baptiste Giron.
Cause commune n° 48 • mars/avril 2026