Par

Un ouvrage, sujet d’une réflexion critique sur l’analyse de la situation et la construction de l’alternative.

face.jpg

Le titre de cet ouvrage de Ludivine Bantigny et Ugo Palheta, Face à la menace fasciste (Textuel, 2021), résonne comme un cri d’alarme : la France se « fascise ». Certes, les auteurs concèdent que la France n’est pas encore un État fasciste mais ils considèrent qu’elle serait en phase de « fascisation ». « L’heure est grave » : à plus ou moins court terme, la France risque de vivre sous un régime politique de type fasciste. Les quatre chapitres du livre sont consacrés à examiner les signes inquiétants de fascisation et à proposer différentes pistes pour éviter que ce processus soit porté à son terme. Le fascisme n’est donc pas inéluctable. Tout le problème est de savoir comment faire face à cette menace.

Le fascisme et le processus de fascisation
Face à la menace fasciste, il faut commencer par « nommer le mal » et déceler les signaux avant-coureurs du fascisme avant qu’il se mette en place et « élimine méthodiquement, par tous les moyens, ses opposants ». Pour agir avant qu’il ne soit trop tard, il est nécessaire de distinguer le processus en cours de fascisation qui comporte deux étapes (avant et après la prise du pouvoir) et le résultat du processus : le fascisme. Tout l’enjeu de l’ouvrage est de couper court à ce processus. Afin d’éviter un usage du mot « à la légère », le concept est précisé par les auteurs dès le deuxième paragraphe de l’introduction : le fascisme est « un projet politique de « régénération » d’une communauté imaginaire […] supposant une vaste opération de purification », un « mélange explosif de fausse subversion et d’ultraconservatisme » dont l’objectif est la constitution d’« un corps social extrêmement hiérarchisé, du point de vue de la classe ou du genre, normalisé, du point de vue des sexualités, et homogénéisé, sur le plan ethno-racial ». Le fascisme ne naît pas de rien : il a des conditions de possibilité telles qu’une crise structurelle, une instabilité économique, des frustrations populaires, un approfondissement des antagonismes sociaux et une panique identitaire. Ce contexte constitue la période chaotique et incertaine où apparaissent des signaux forts de fascisation qui sont examinés dans les deux premiers chapitres de l’ouvrage.

« Il est urgent d’opposer au discours identitaire un discours de classe afin de montrer que le chômage, les délocalisations, l’insécurité sociale s’inscrivent dans une lutte de classes que les classes populaires sont en train de perdre… »

Quelle menace ?
Au-delà des débats interminables quant à la pertinence de l’usage du terme « fascisme », il est étonnant que les auteurs n’aient pas davantage rappelé le contexte de naissance du fascisme de Mussolini : la brutalisation sans précédent du continent du fait de la Grande Guerre (près de vingt millions de morts civils et militaires), l’effondrement des grands empires et, le pire de tout pour les classes dominantes une révolution victorieuse en Russie qui inspire l’Italie. Le fascisme de Mussolini était une réponse à cette dernière menace. La menace fasciste est d’abord une réaction à une autre menace : le succès du fascisme réside dans le fait qu’il menace une menace. Si aujourd’hui le capitalisme est assurément en crise, si le néolibéralisme a perdu son hégémonie, il est difficile de dire que se rejoue ce qui s’est passé en Europe dans l’entre-deux-guerres. Aujourd’hui, où est ce tremblement de terre, ce cataclysme mondial qui a coupé l’histoire en deux (Zweig parlant du « monde d’hier » pour nommer l’avant-1914) ? Où la classe dominante a-t-elle perdu le pouvoir en Europe ? Où la bourgeoisie est-elle aux abois ? Bien sûr, les gilets jaunes sont le symptôme d’une crise, mais leur mouvement est-il comparable au Biennio Rosso en Italie qui a produit la réaction fasciste ? Il ne s’agit pas de nier la gravité du présent ; seulement le parallèle avec l’entre-deux-guerres semble faire obstacle à la compréhension de ce qui nous menace aujourd’hui.

Les silences de la gauche de gauche
S’il n’y a pas de révolution communiste à l’horizon, il y a en revanche bien des « menaces » qui font le lit de la fascisation en cours et qui sont curieusement absentes de l’ouvrage de Ludivine Bantigny et d’Ugo Palheta. Si le fascisme est essentiellement réactif, il ne peut s’enraciner dans les classes moyennes et populaires qu’en se connectant à des préoccupations réelles de ces classes. Le fascisme est une réponse « ferme » aux menaces que ressentent ces classes : la fascination pour le fascisme réside dans la force qu’il incarne contre une menace.

« Pour qu’il y ait à nouveau des relais solides et politiquement structurés dans les classes populaires et moyennes, il ne suffit pas d’invoquer le « pouvoir populaire », il faut un travail militant de terrain qui reconstruise patiemment une force politique. »

Concernant les menaces ressenties par les classes moyennes et populaires, les auteurs minimisent ou éludent des phénomènes, tels que l’insécurité quotidienne, le terrorisme islamiste ou la montée d’une extrême droite musulmane, qui figurent pourtant parmi les premières sources d’inquiétude des Français et qui font le lit du « fascisme ».
La première est reléguée au second plan (« la première et véritable insécurité » est sociale écrivent les auteurs) et elle est considérée comme une erreur de perspective (« le nombre d’homicides a pourtant été divisé par deux en vingt ans »). Pourquoi opposer insécurité quotidienne et insécurité sociale ? Le quasi-quadruplement des agressions à l’encontre des sapeurs-pompiers entre 2008 et 2018, les phénomènes de bandes ou encore la hausse des faits de délinquance sur la même période doivent faire l’objet d’une véritable analyse et non seulement de contorsions théoriques pour en nier la réalité. Le fait que la gauche ait considéré la question de la tranquillité publique comme une illusion, un faux problème ou un thème de droite, ne peut-il pas expliquer au moins en partie la progression des discours fascisants ?
En second lieu, la menace terroriste est absente de la situation présente chaotique et incertaine. Certes, le racisme anti arabe n’a pas attendu les attentats djihadistes. Mais peut-on croire que ces attentats ne jouent aucun rôle dans la reproduction du racisme et dans la montée du discours fascisant ? Alors que le terrorisme islamiste est responsable de centaines de morts sur le territoire ces dix dernières années, les auteurs semblent ne pas avoir pris la mesure de ce phénomène qui constitue pourtant une menace majeure pour bon nombre de nos concitoyens. Les « attentats djihadistes » ne sont appréhendés que comme « une opportunité pour forger un État d’exception ». Symptomatiquement, l’effort pour « nommer » le mal s’arrête lorsqu’il s’agit du meurtre de Samuel Paty : après avoir évoqué très laconiquement un « meurtrier fanatique » qui n’a ni nom, ni obédience religieuse, c’est le « flot de haine » contre les musulmans ainsi que la dissolution politique du très controversé collectif contre l’islamisme en France (CCIF) qui inquiètent les auteurs, plus que la poussée d’une idéologie islamiste parfois soutenue par des États étrangers (Millî Görüşş par la Turquie, notamment). Pourquoi laisser à nos adversaires la critique d’un intégrisme aux antipodes de nos valeurs ? Ne pouvait-on pas critiquer à parts égales l’islamisme et l’instrumentalisation des attentats ?

« S’il est légitime de partager avec les auteurs de profondes inquiétudes quant à l’avenir de notre pays, il n’est pas sûr qu’il suffise de qualifier de « fascistes » ceux pour qui des millions de Français iront voter 
pour les en détourner. »

Enfin, il faut remarquer que la caractérisation du « fascisme » proposée par les auteurs – le fascisme vise « un corps social extrêmement hiérarchisé, du point de vue de la classe ou du genre, normalisé, du point de vue des sexualités, et homogénéisé, sur le plan ethno-racial » – s’applique à toute une frange de ce que Naëm Bestandji qualifie de « nouvelle extrême droite » musulmane fondée, comme l’extrême droite traditionnelle, « sur les mêmes principes identitaires, racistes et totalitaires ». Le fait que la gauche n’ait lutté que contre une seule extrême droite, s’abstenant de critiquer l’autre extrême droite, par peur des amalgames, n’explique-t-il pas aussi sa faiblesse actuelle ?
Le succès des partis ou des personnalités « fascisantes » réside en grande partie dans le fait qu’ils apportent des réponses à ce que les personnes prêtes à voter pour elles considèrent et vivent comme des menaces. Le rôle des intellectuels de gauche est-il de nier la réalité de ses menaces pour éviter que les classes populaires et moyennes se « fascisent » ? Mais qui pourra soutenir que l’insécurité quotidienne, le terrorisme islamique et l’extrême droite musulmane ne constituent pas des menaces ? Au-delà de l’inanité des réponses apportées par les personnalités « fascisantes », il n’en reste pas moins qu’elles font écho à des menaces que la gauche radicale renvoie trop facilement à des formes d’illusions ou de « naïveté ». Il serait souhaitable d’appliquer à la situation présente ce que disait Orwell en 1944 : « Si vous écrivez quoi que ce soit de véridique sur les taudis de Londres, vous risquez fort que cela soit repris une semaine plus tard par une radio nazie. Mais alors, qu’attend-on de vous ? Que vous affirmiez que les taudis n’existent pas ? »

L’autoritarisme macronien
Selon les auteurs, nous sommes engagés dans la première étape du processus de fascisation. Macron n’est pas fasciste mais il a accéléré le devenir autoritaire et répressif du capitalisme. C’est cet autoritarisme qui crée les conditions d’accès des fascistes au pouvoir. Le deuxième chapitre, « Le macronisme, un autoritarisme du capital », met en lumière les racines historiques et idéologiques du macronisme (« l’aboutissement d’un long processus, parfaitement exprimé par Jacques Delors en 1985 »), le putsch (du CAC 40) qui le met en place et la violence sociale qu’il incarne. L’autoritarisme de Macron se révèle être l’autoroute du fascisme parce qu’il en facilite l’avènement : les deux vecteurs principaux de la fascisation sont « le durcissement autoritaire » et « la montée du racisme ». Le quinquennat de Macron serait celui de la montée en puissance de « l’ordre ethno-racial » maintenu par des appareils répressifs en voie de fascisation avancée… À l’autoritarisme de Macron qui constitue la première étape de la fascisation succédera une deuxième étape : celle de la prise du pouvoir par les fascistes (par un Zemmour ? par une Le Pen ? par les deux ?). Les auteurs envisagent alors les différentes situations possibles lors de la fascisation de l’État institutionnel (p. 78-79 sqq.).

Que faire ? Construire l’alternative
Pour faire face à la gravité de la situation, il faut agir. Mais que faire ? Les auteurs envisagent d’abord les deux types de réponses qui ont pu être apportés pour proposer ensuite « une réponse alternative ». Le premier type de réponse consiste à « défendre la démocratie ». Cette réponse est insuffisante car il s’agit de défendre la « démocratie libérale » avec son système électif et son pluralisme. Or ni les élections ni le pluralisme politique ne sont aujourd’hui des garanties du « pouvoir du peuple » : les élus et les grands partis ne représentent plus le peuple qui ne participe plus. Le deuxième type de réponse est celui d’un Piketty qui veut « approfondir la démocratie » en démocratisant l’économie. Or les projets de cogestion ou d’actionnariat salarié ne transforment pas l’infrastructure économique… S’il ne faut ni défendre la démocratie libérale ni approfondir la démocratie en régime capitaliste, c’est parce que l’issue ne peut consister qu’à « conquérir » la démocratie.

« Si aujourd’hui le capitalisme est assurément en crise, si le néolibéralisme a perdu son hégémonie, il est difficile de dire que se rejoue ce qui s’est passé en Europe dans l’entre-deux-guerres. »

Pour combattre le fascisme, les auteurs considèrent qu’il faut non pas défendre une démocratie moribonde mais conquérir une véritable démocratie entendue comme « pouvoir populaire » implquant une « rupture avec le capitalisme » se fondant sur l’« unité la plus large ». Ce n’est qu’à condition d’être « transversale » qu’une « mobilisation populaire de haute intensité » pourra contrecarrer la venue d’un « antifascisme » : le projet démocratique devra être redéfini et enrichi « à partir des perspectives émergeant au sein des luttes syndicales, anticapitalistes, féministes et écologistes ». Toute la difficulté consiste à articuler ces différentes perspectives en un même projet. Il faut toutefois le reconnaître : l’articulation de ces différentes luttes en une alternative cohérente est loin d’être réalisée.

Une épreuve de force
Face aux puissances du capital, les auteurs préviennent le lecteur : il faudra s’engager dans une « épreuve de force ». Afin de penser cette épreuve de force, l’échec de la Commune et la victoire des soviets de 1917 pouvaient être distingués plutôt qu’être confondus (p. 110) car le rapport de force n’a tourné à l’avantage des insurgés que dans le deuxième cas. Or, si les « soviets russes » constituent une force victorieuse, ce n’est pas sans lien avec l’action du parti de Lénine. Sans entrer dans les méandres de 1917, les soviets sont majoritairement acquis aux idées communistes. C’est aussi le cas des conseils ouvriers du Biennio Rosso. On retrouve le problème souligné précédemment : le fascisme est une force qui s’inscrit dans un rapport de force et cette force fasciste se constitue face à une force qui va renverser l’ordre capitaliste. Or quelle est la force structurée que le fascisme de 2021 est censé contrecarrer ? Il y a certes des mouvements, plus ou moins cohérents, plus ou moins puissants… Les gilets jaunes ou plus anciennement les révoltes des banlieues en 2005 étaient certes des mouvements (plus ou moins suivis et plus ou moins soutenus par la population) mais mettaient-ils en péril le pouvoir de la bourgeoisie ? On n’insultera personne en répondant par la négative.
On peut en idéaliser le sens politique mais il faut aussi être lucide sur les perspectives politiques qu’ils ouvraient réellement. Il aurait certes été possible de politiser davantage ces mouvements expressifs mais il aurait fallu pour cela qu’il y eût des relais solides et politiquement structurés dans les quartiers et sur les ronds-points afin d’inscrire ces colères dans une perspective sérieuse. Or, pour qu’il y ait à nouveau des relais solides et politiquement structurés dans les classes populaires et moyennes, il ne suffit pas d’invoquer le « pouvoir populaire », il faut un travail militant de terrain qui reconstruise patiemment une force politique, à l’écoute des classes populaires et non des figures médiatiques et des entrepreneurs d’identité qui trouvent dans « certaines » luttes de parfaits tremplins pour leur carrière.

« Concernant les menaces ressenties par les classes moyennes et populaires, les auteurs minimisent ou éludent des phénomènes, tels que l’insécurité quotidienne, le terrorisme islamiste ou la montée d’une extrême droite musulmane, qui font le lit du « fascisme ». »

Dans la perspective d’inverser un rapport de force et de construire une alternative, on ne peut qu’être étonné par des propositions telles que : « Il faut démanteler les appareils de répression » (p. 109). En outre, qui assurera la protection des citoyens au moins durant la période de « conquête de la démocratie » ? Il faut rompre avec cette fausse alternative : militarisation de la police ou démantèlement de la police. L’important est d’expliquer quelle police nous voulons. Il n’est certes pas question de nier les violences absolument condamnables. Pour espérer les dépasser, il est nécessaire d’écouter les revendications légitimes d’une partie des syndicats policiers (pas Alliance évidemment !) en matière de moyens et de militer pour la qualité de la formation des « gardiens de la paix » ou la création d’une police de proximité afin que la tranquillité publique soit assurée pour tous, quel que soit leur lieu de vie.

La « démocratie vraie »
Le livre se termine par l’expression « démocratie vraie » ; notre démocratie actuelle serait-elle donc « fausse » ? Serions-nous aussi critiques vis-à-vis de la démocratie si la gauche était majoritaire ? Sans limiter l’action politique aux scrutins électoraux, les réalités de la démocratie élective qui est le système dans lequel nous vivons doivent être prises en compte : c’est un fait têtu, l’électorat vote actuellement très majoritairement à droite et à l’extrême droite. Nous plaidons pour que cette tendance profonde encourage la gauche à faire un retour critique sur elle-même : la gauche, de type Hollande, entièrement convertie au libéralisme, mais aussi la gauche de gauche qui, du fait de sa déconnexion d’avec les couches populaires, a trop souvent pris de haut une partie de leurs revendications.
S’il est légitime de partager avec les auteurs de profondes inquiétudes quant à l’avenir de notre pays, il n’est pas sûr qu’il suffise de qualifier de « fascistes » ceux pour qui des millions de Français iront voter pour les en détourner ; il est plus urgent d’aller convaincre ceux qui sont séduits par les personnalités « fascisantes » et d’opposer au discours identitaire un discours de classe afin de montrer que le chômage, les délocalisations, l’insécurité sociale s’inscrivent dans une lutte de classes que les classes populaires sont en train de perdre…

Aurélie Fiorel est philosophe.

Cause commune • janvier/février 2022