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Vient de paraître dans la collection de poche « Points poésie », dirigée par Alain Mabanckou, une anthologie de poètes russes opposés à la guerre. Comme le note la préfacière, Elena Balzamo : « de lyrique, la poésie devient civique : le poète endosse la responsabilité de ses compatriotes pour les crimes perpétrés. » Ce faisant, ils perpétuent une grande tradition de la poésie russe et soviétique. Certains de ces poètes vivent toujours en Russie, beaucoup ont pris le chemin de l’exil et certains sont derrière les barreaux, comme Evguenia Berkovitch. Sans doute, y a-t-il aussi en Ukraine, malgré la dissymétrie des situations, des poètes qui refusent la surenchère guerrière et nationaliste.

Ce recueil nous donne à lire quelques prises de position fortes, comme celle de Mikhaïl Aïzenberg, né en 1948 à Moscou, où il vit toujours :

« Le monde joyeux doit-il sombrer ?

La mère patrie à l’haleine fétide

respire tout près

mâchoire d’usine. »

 

Ou celle d’Alexei Gloukhovski, qui vit en Allemagne depuis 2001 :

« À la guerre comme à la guerre

l’ennemi rôde sur ta terre

que tu regardes derrière ou devant :

l’ennemi est dehors, l’ennemi est dedans

l’ennemi en toi ; l’ennemi en moi. »

 

Pour Ksenia Kirilova (qui vit maintenant en Serbie), comme pour d’autres, la lettre Z est vue comme la moitié d’une croix gammée. :

« De la malédiction d’une demie croix gammée

vous avez marqué tout un peuple ».

Et dans « Leçons d’inhumanité », elle écrit :

« L’hiver est en avance cette année,

Une conscience, cela demande trop de force et de temps.

Alors, on apprend à se voiler la face

Avec un succès grandissant. »

 

Daria Serenko, née en 1993 à Khabarovsk, est animatrice du réseau féministe antiguerre. Actuellement en exil. Ce qu’elle écrit ne vaut pas que pour la Russie.

« Si la beauté est dans les yeux de celui qui regarde

Alors la guerre est dans les yeux

de celui qui les détourne ».

On peut saluer le travail des traductrices, d’Eva Antonnikov à Christine Zeytounian-Beloüs, qui, à la manière russe, se sont souvent attachées à restituer le rythme et les rimes.

Un regret : la préface n’échappe pas aux ponts aux ânes actuels. Ainsi la révolution d’Octobre est-elle qualifiée de « coup brutal qui a noyé le pays dans le sang en répandant la terreur ». Oubliant au passage que le premier acte du gouvernement bolchevique fut le décret sur la paix pour mettre fin à la boucherie de 14-18.

Et ce n‘est pas un hasard si, dans le discours qu’il fit au moment du déclenchement de son « opération spéciale », Poutine s’en est pris à Lénine, accusé d’avoir reconnu l’existence d’une république soviétique d’Ukraine (alors que l’Ukraine n’était nullement reconnue sous les tsars).

 Francis Combes

Cause commune n° 49 • mai-juin-juillet 2026