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Une histoire ponctuée de rendez-vous manqués, attirance vis-à-vis d’une certaine ­spititualité, mais surtout d’intérêts stratégiques et économiques.

Vue de France, l’Inde est loin, souvent transformée en image d’Épinal atemporelle. Les médias en parlent assez peu, sinon pour documenter parfois des coutumes insolites, des violences sociales et politiques bien réelles, des aspects artistiques et culturels du dynamisme de la société indienne, et parfois, plus rarement, des éléments de mutation tels que la croissance économique et démographique, l’essor de la tech ou du système d’enseignement supérieur. Dans les journaux anglophones indiens, l’intérêt pour le monde semble plus présent que dans la presse française.

 

Une histoire commune

Nous avons pourtant une histoire commune avec ce pays. Il y eut bien sûr le rêve impérial brisé de Joseph François Dupleix, dans le sillage de la Compagnie des Indes installée dans le sud de l’Inde depuis 1665 sous l’impulsion du ministre Colbert, et les germes d’une Inde française qui fit long feu, après les déboires militaires face aux Anglais et les concessions du traité de Paris de 1763, limitant la présence française en Inde à cinq comptoirs commerciaux : Pondichéry, Chandernagor, Karikal, Mahé et Yanaon, des comptoirs rendus à l’Inde après l’Indépendance, en 1954. Il faudra attendre la conquête de la Cochinchine et du Tonkin au XIXsiècle pour voir renaître une ambition impérialiste française en Asie. L’Inde fait ainsi figure de rendez-vous manqué pour la puissance française, distancée par l’Empire britannique dans la concurrence des impérialismes, Britanniques qui ont profondément influencé la culture politique et juridique de l’Inde, même après l’indépendance.

Il y a aussi, dès les années 1930, un intérêt grandissant d’un public éclairé pour une vieille culture toujours vivante, fondée sur une spiritualité complexe et fascinante, une connaissance de la poésie de Tagore, de la mystique de Ramakrishna, auquel Romain Rolland consacre en 1929 un essai à succès (La Vie de Ramakrishna), et une curiosité médiatique pour la figure d’apôtre de l’indépendance indienne et de la désobéissance civile de Gandhi (le journal mondain L’Illustration lui consacre par exemple sa une en avril 1930, photographiant « la marche du sel » pour s’affranchir de l’impôt colonial sur le sel). Gandhi avec son apparence d’ascète et son charisme a très tôt l’image d’un prophète des temps modernes,  qui parle à notre nation nourrie d’évangélisme chrétien. Sa vision de l’hindouisme est elle-même mâtinée d’influence chrétienne. Plus tard, le socialisme à visée laïque et progressiste de Nehru, et sa politique de troisième voie entre les États-Unis et l’URSS auront aussi suscité un regard positif en France, plus que la politique autoritaire de sa fille Indira Gandhi, première ministre de 1966 à 1977, et de 1980 à 1984.

« La France est intéressée par la politique de non-alignement de l’Inde vis-à-vis des deux grandes puissances de la guerre froide convergeant avec l’approche stratégique du général de Gaulle. »

L’exotisme d’un Orient absolu

À partir de la fin des années 1960, l’Inde, sur les chemins de Katmandou, pour reprendre le titre du best-seller de René Barjavel, va donner lieu à un mythe mobilisateur pour la jeunesse. Celui que décrivent les magnifiques documentaires subjectifs de Louis Malle regroupés sous le titre L’Inde fantôme (1968). Une destination de voyage initiatique privilégiée pour de nombreux jeunes Occidentaux qui y recherchent l’exotisme d’un Orient absolu, et l’entrée dans un monde profondément différent, encore marqué par la mystique, une religion imprégnant tous les gestes du quotidien, et où l’aventure se conjugue, parfois sous une forme illusoire ou traumatique, avec un désir de « retour à la nature » ou à l’essentiel, de pauvreté volontaire, de non-violence et de spiritualité, mais souvent aussi avec l’hédonisme et la consommation de drogues. Sa musique et sa culture inspirant des groupes de rock à la mode comme les Beatles, l’Inde est en quelque sorte un Graal pour les hippies, qui y arrivent parfois par voie terrestre en passant par l’Iran et l’Afghanistan.

De plus, dans les représentations, l’Inde est longtemps principalement associée en France à la pauvreté, au sous-développement, à des coutumes religieuses excentriques et à la dureté du système des castes. Le livre de Dominique Lapierre, La Cité de la joie, nourrira des idées reçues ancrées sur l’Inde, marquées par le misérabilisme, de même que la médiatisation de l’action caritative de Mère Teresa auprès des plus démunis. L’Inde est en tout cas avec la démocratisation des vols aériens une destination de choix pour les Français, jeunes en quête d’aventure, de spiritualité, de dépaysement, de découverte culturelle. Le nombre de touristes français double de 2000 à 2020. En 2019, juste avant la crise sanitaire, avec deux cent quarante-sept mille touristes, les Français constituaient la onzième nationalité représentée pour les touristes étrangers en Inde, et la quatrième nationalité européenne, derrière le Royaume-Uni, l’Allemagne et la Russie.

« Gandhi avec son apparence d’ascète et son charisme a très tôt l’image d’un prophète des temps modernes, qui parle à notre nation nourrie d’évangélisme chrétien. »

Un partenaire politique et économique

Même si, en dépit des différends hérités de la guerre d’Indochine, la France a reconnu la République populaire de Chine à l’instar de beaucoup d’autres pays occidentaux, développant les bases d’un partenariat économique et politique privilégié avec la Chine, l’Inde est également un partenaire politique et économique pour la France dès les années 1960, avec une coopération dans le domaine du nucléaire civil et de la défense, ou encore de la recherche spatiale. La France continue à vendre du matériel pour les avions de combat à New Delhi à la suite de la première guerre du Cachemire (1947). La France est intéressée par la politique de non-alignement de l’Inde vis-à-vis des deux grandes puissances de la guerre froide, convergeant avec l’approche stratégique du général de Gaulle, nourrie également par les pressions des Américains au moment de la guerre d’Algérie. En 1982, le président français François Mitterrand est l’invité d’honneur des célébrations du Republic Day à New Delhi. Durant cette visite, un accord est signé pour fournir de l’uranium à la centrale nucléaire de Tarapur.

Lors de l’invasion soviétique de l’Afghanistan en décembre 1979, les États-Unis fournissent des avions de chasse F-16 au Pakistan. En réaction, les ventes d’armements français à l’Inde connaissent un bond spectaculaire, de 27 millions de dollars en 1984 à 468 millions en 1986-1987, grâce principalement à la livraison d’avions de combat Mirage 2000. Néanmoins, jusqu’à la fin de la guerre froide, la France gardera une politique de parité et de neutralité entre le Pakistan et l’Inde. Il faudra attendre les années 1990 pour voir les relations franco-indiennes prendre un tournant majeur avec la chute de l’Union soviétique, la libéralisation de l’économie indienne et un intérêt retrouvé de la France pour l’Asie.

En 1998, sous la présidence de Jacques Chirac, les relations politiques et économiques entre l’Inde et la France se renforcent avec un nouveau partenariat stratégique et l’absence de condamnation par la France des essais nucléaires indiens en mai 1998, la France ayant elle-même effectué ses derniers essais nucléaires en Polynésie deux ans plus tôt. Renforçant sa coopération sur le plan du nucléaire civil, la France soutient à la fin des années 2000 l’aspiration de l’Inde à obtenir un siège permanent au conseil de sécurité des Nations unies.

Jusqu’à cette époque, cependant, la France préserve également des relations de défense étroites avec le Pakistan, son quatrième client d’armement sur la période 1994-2004, alors que l’Inde ne se situe à cette époque qu’à la dixième place des clients de la France. Depuis le début des années 2010, la France prend de plus en plus ses distances avec Islamabad et adopte des positions de plus en plus affirmées en faveur de l’Inde.

La France et l’Inde sont en tant qu’États dans une relation partenariale de raison et de pragmatisme de moyenne intensité, l’horizon de cette alliance paraît être du côté de la France essentiellement économique. Malgré sa politique très répressive au Cachemire et son évolution autoritaire et sectaire sous la férule du BJP de Modi, marquée par un nationalisme hindou à tendance néolibérale, raciste et fasciste, l’Inde, qui représente un sixième de la population mondiale et a dépassé la Chine en nombre d’habitants en 2023, dont le marché intérieur est en pleine croissance, à un niveau moins élevé qu’en Chine en raison du poids des inégalités et des archaïsmes, est un partenaire incontournable pour la France par sa position géopolitique originale, cherchant pour favoriser ses intérêts une position d’équilibre entre les grandes puissances et les pays émergents du Sud (les Brics, dont l’Inde fait partie). Sur le plan économique, l’Inde a poursuivi sa progression ces dix dernières années, en passant du septième au cinquième produit intérieur brut mondial en dollars courants (troisième en parité de pouvoir d’achat). Les visites réciproques du Premier ministre Narendra Modi et du président Emmanuel Macron en 2023 et 2024 s’inscrivent dans le cadre du renouvellement jusqu’à « l’horizon 2047 » du « partenariat stratégique » débuté en 1998 et qui se déploie selon plusieurs axes de coopération : le nucléaire civil, la défense, le contre-terrorisme, le spatial, la cybersécurité et le numérique. Troisième consommateur mondial d’énergie, l’Inde est un partenaire important pour les acteurs de notre filière nucléaire. Face à l’expansion voire à la stratégie d’encerclement des Chinois dans l’océan Indien, avec lesquels l’Inde a toujours des contentieux territoriaux dans l’Himalaya, après la guerre sino-indienne de 1962, l’Inde se réarme significativement. C’est le quatrième budget défense à l’échelle mondiale.

« Au-delà des ventes d’armes, de la coopération industrielle de défense et des coopérations dans le domaine du nucléaire civil, la relation bilatérale se déploie dans d’autres domaines comme la sécurité maritime, l’aérien, le cyber, le spatial, le développement durable. »

C’est dans ce contexte que la France et l’Inde ont renforcé leur partenariat en juillet 2023, au travers de la feuille de route « Horizon 2047 : tracer l’avenir du partenariat stratégique entre l’Inde et la France ». Celle-ci entend fixer le cap de la relation bilatérale jusqu’au centenaire de l’indépendance de l’Inde et de l’établissement des relations diplomatiques. Au-delà des ventes d’armes (la France a exporté en Inde pour 13 milliards d’euros d’armement entre 2009 et 2019) et de la coopération industrielle de défense et des coopérations dans le domaine du nucléaire civil, la relation bilatérale se déploie également dans d’autres domaines comme la sécurité maritime, l’aérien (partenariat entre Air India et Airbus), le cyber, le spatial, le développement durable. La France est le seizième fournisseur de l’Inde avec une part de marché de 1 % et son quatorzième client. Mais le volume monétaire des échanges entre la France et l’Inde reste sept fois inférieur aux échanges entre la Chine et l’Inde.

 

Le maintien d’une autonomie stratégique

L’Inde veut être une grande puissance mondiale, préserver son autonomie stratégique et éviter d’être impliquée dans les rivalités géopolitiques entre la Chine et les États-Unis. C’est ce qui explique sa politique de multi-alignement héritée de la guerre froide. La traduction de cette stratégie est la capacité de l’Inde à passer des accords avec des acteurs aux agendas parfois contraires, des États-Unis à la Russie, en passant par des puissances régionales telles qu’Israël, l’Arabie saoudite ou l’Iran. Une relation privilégiée avec la France intéresse aussi l’Inde par l’emprise du domaine maritime français dans l’Indo-Pacifique (9 millions de km²) grâce à la présence dans les territoires ultramarins héritée de la colonisation qui, du point de vue indien, peut exercer une influence stabilisatrice contrebalançant les visées de la Chine. La Chine est bel et bien le premier partenaire commercial de l’Inde depuis 2022 mais avec une balance commerciale très déficitaire pour l’Inde. New Delhi cherche à rééquilibrer la donne en diversifiant ses partenaires et avec sa stratégie du Make in India  et de l’importation de technologies. Et c’est d’autant plus crucial que les tensions avec la Chine, qui partage avec l’Inde trois mille cinq cents kilomètres de frontière commune, se sont accrues depuis l’arrivée au pouvoir de Xi Jinping, ce qui s’est traduit notamment en 2017 par la crise de Doklam au Bhoutan, puis en 2020 par les affrontements de la vallée de Galwan (région du Ladakh) sur la frontière himalayenne (mort de vingt soldats indiens). L’Inde déploie de nouvelles infrastructures militaires le long de la ligne de cessez-le-feu de 1962, de plus en plus convaincue qu’un deuxième front conflictuel avec la Chine, en dehors de l’état de guerre avec le Pakistan, est possible, tout en étant également consciente de la dissymétrie des forces (le budget de la défense chinois est quatre fois supérieur à celui de l’Inde).

Ismaël Dupont est membre du secteur International du PCF.

Cause commune43 mars/avril