Pour des raisons historiques complexes, la pensée d’Edmund Husserl est restée largement étrangère à la dialectique et au matérialisme historique. Elle a été appropriée par des courants de pensée souvent hostiles au marxisme, notamment à partir du début des années 1960, où certains de ses tenants l’ont orientée dans une direction délibérément idéaliste et parfois mystique. Cette évolution n’avait rien de fatal.
Comme l’observe Lucien Sève, dans La Philosophie ? (Éditions La Dispute), elle peut même être interprétée comme une dénaturation. Husserl a été, dès le début et plus encore dans ses dernières recherches, non seulement un penseur des essences, pratiquant ce qu’il est convenu d’appeler l’eidétique, mais un penseur de l’essence humaine dans son historicité réelle, soigneusement distinguée par lui de l’histoire empirique. Le mouvement de l’histoire est selon lui celui d’une humanité qui, malgré les vents contraires et les risques bien réels de régression (il n’en a lui-même pas été épargné dans sa vie personnelle), ne cesse de s’affirmer comme devenir de l’humanité et potentialité de paix.
Une critique des idéologies simplificatrices
Edmund Husserl (1859-1938) est par sa formation un scientifique de très haut niveau, élève puis collaborateur à Leipzig de Karl Weierstrass (1815-1897), l’un des plus grands mathématiciens de son temps. Ce qui va l’orienter de proche en proche vers la logique, puis vers la philosophie (il n’a aucune formation académique dans cette dernière discipline) c’est une certaine incertitude par rapport aux fondements, et aussi aux finalités des sciences qu’on appellera bien plus tard « dures », à savoir, essentiellement, l’arithmétique et la géométrie, considérées dans leurs liens avec la logique et l’expérience. Il est vrai que le puissant développement des mathématiques à cette époque ne cesse de susciter problèmes et interrogations.
« À la norme traditionnelle de vérité commencent à se substituer des critères flous tels que le succès, l’utilité ou la rentabilité. Husserl assiste à l’envahissement de ces normes utilitaristes, dans l’école et dans toute la société. »
L’impérialisme des sciences humaines et le risque d’un réductionnisme vulgaire : d’un côté, la toute jeune mais ambitieuse psychologie tend à considérer les idéalités mathématiques comme purs et simples produits du cerveau humain, sans objectivité réelle ; d’un autre côté, la sociologie, elle aussi toute neuve et fortement influencée par le grand penseur relativiste Wilhelm Dilthey (1833-1911), considère que toute science, comme d’ailleurs toute formation culturelle (art, institutions, idéologies, etc.), est partie prenante d’une « vision du monde » (Weltanschauung) propre à un temps et à un lieu donné dans le devenir d’une civilisation, susceptible d’être emportée avec elle par les aléas de l’histoire. À cette double mise en cause relativiste s’ajoute que, en ce tournant du XXe siècle, la complexité accrue des sciences et la prolifération de leurs applications techniques et technologiques favorisent un certain « pragmatisme », déjà théorisé aux États-Unis : à la norme traditionnelle de vérité commencent à se substituer des critères flous, tels que le succès, l’utilité ou la rentabilité. Husserl assiste à l’envahissement de ces normes utilitaristes, dans l’école et dans toute la société. Ce n’est pas seulement en philosophe, mais en citoyen qu’il s’en inquiète.
La phénoménologie : une radicalité féconde
La phénoménologie est donc, d’entrée de jeu, l’affirmation de l’unité et de la communicabilité universelle de la science, laquelle est posée comme constitutive de l’humanité en tant que telle. C’est le refus de tout relativisme, qu’il soit psychologique ou culturel. Cette affirmation n’est pas propre à Husserl, elle court dans toute l’histoire de la philosophie, de Platon à Kant en passant par Leibniz et Spinoza. Mais chez eux, elle se fait au nom de la raison, posée comme norme suprême et indiscutable. Husserl ‑ et c’est là son immense originalité ‑ s’efforce de remonter, ou plutôt de rétrocéder, à une couche de sens antérieure à la rationalité elle-même, à un sol humain partagé, à un préalable « archaïque », condition de possibilité de toute donation de sens et de toute rationalité.
« La science naît souvent de la réflexion sur l’échec d’une technique dont l’efficacité était circonscrite à un milieu matériel ou humain déterminé. »
La science, telle qu’elle se présente à nous, « toute prête » et déjà constituée, est une tradition, c’est-à-dire une transmission, qui nous relie aux premiers pas de l’humanité. Les circonstances empiriques (nécessités du commerce, travaux de construction ou d’irrigation…) qui ont été l’occasion de sa naissance n’en ont justement été que l’occasion, et n’en disent pas la vérité. De fait, la science naît souvent de la réflexion sur l’échec d’une technique dont l’efficacité était circonscrite à un milieu matériel ou humain déterminé.
La mise entre parenthèses de l’histoire empirique ‑ ce que Husserl appelle aussi réduction ‑ a pour objet de nous délivrer l’accès à ce que l’on est tenté d’appeler l’histoire profonde, histoire de long terme et affirmative du genre humain. Les commencements des diverses sciences nous resteront à jamais inconnus, et il ne sert à rien d’empiler les hypothèses à ce sujet. Inutile aussi de se donner, comme le fait par exemple Kant dans la préface de la deuxième édition de La Critique de la raison pure, une « raison » tout armée et préexistante. Le véritable point de départ de toute démarche qu’on dira rétrospectivement rationnelle doit être antérieur, en fait et en droit, à tout discours structuré : il doit être antéprédicatif. Chaque être humain, « à la différence peut-être des enfants et des fous », possède un savoir primordial, un savoir d’avant le savoir, qui n’est ni la science ni le langage mais qui en est la condition de possibilité. Que ce soit dans les Ideen I, dans les Méditations cartésiennes, dans Expérience et jugement (surtout) ou dans la Krisis (La Crise des sciences européennes et la phénoménologie transcendantale) Husserl souligne l’importance en quelque sorte indéracinable de cette précondition : toute chose pour moi se détache sur un horizon, j’ai conscience d’appartenir à un monde, monde naturel mais aussi et surtout monde humain dans lequel je suis pour les autres aussi proche et aussi énigmatique qu’ils le sont pour moi. C’est l’épaisseur, la densité irréductible de l’adhérence au monde et de l’intropathie. « Avant même d’y prêter attention, nous sommes conscients de l’horizon ouvert de notre cohumanité avec son noyau circonscrit, celui de nos proches et de ceux que nous connaissons en général. Solidaire de cette conscience, il y a la conscience dans notre horizon de l’étranger… » (L’Origine de la géométrie). Ce sol commun, cette coappartenance commune, c’est la possibilité même du langage. Je peux être dans un pays dont j’ignore totalement la langue, je sais toujours déjà que tout, absolument tout, y est nommable : l’idée d’humanité fonctionne déjà dans son univalence.
« À mesure que les sciences se développent, leur origine s’obscurcit, et leur centre de gravité se déplace vers notre époque et nos préoccupations. »
L’insistance de Husserl sur ce savoir primordial, ce savoir d’avant les raisons et les preuves, trouve son expression la plus singulière et la plus paradoxale dans le titre d’un de ses articles : « La terre ne se meut pas ». Au-delà de son aspect provocateur, ce titre a une fonction claire : attirer l’attention sur le fait que la science, galiléenne en l’occurrence, n’efface pas le savoir initial, celui qui nous lie à « l’arche originaire Terre » et qui fait de celle-ci, avant qu’elle devienne un référentiel, une référence commune à tous les humains.
C’est donc à la fois sur cette base et en rupture avec elle que la science va se construire.
La difficulté qu’affronte Husserl est la suivante : le chercheur (par exemple le mathématicien) se contente-t-il de découvrir quelque chose de « réel », à la façon dont un explorateur découvre un cap ou une île ? Dans ce cas, ce serait un retour au platonisme, et il faudrait bien admettre, c’est ce que Lucien Sève reproche à Husserl, que les idéalités mathématiques ont été placées dans notre tête par « le bon Dieu ». Ou bien, et telle semble être la véritable position de Husserl, les sciences théoriques sont une production de l’esprit humain, certes au début dues à tel ou tel chercheur mais immédiatement partageables, répétables, traduisibles dans toutes les langues, émancipées en droit comme en fait du contexte où elles ont pris naissance ; et, de ce fait, émancipatrices.
C’est le langage qui permet cette universalisation. L’intersubjectivité est la condition de l’objectivité.
Transmission de la tradition, une opération pleine de risques
Élaborée sur la base de notre cohumanité, point de convergence de tous les langages humains, la rationalité, dont l’index est le développement des sciences, est ce qui permet de transcender à la fois le bariolage des langues naturelles, les particularismes institutionnels et l’histoire événementielle. Il y a une histoire de l’humanité qui, par-delà les errements et les errances, doit être vue comme la continuité d’un progrès, l’affirmation de plus en plus forte d’une identité et d’une communauté de destin.
Pour autant, rien n’est définitivement acquis à l’humanité. Si les accidents de l’histoire empirique (guerres, etc.) ne rendront jamais faux le vrai, ils peuvent le rendre obscur et inopérant. Les civilisations sont mortelles, même si le vrai ne l’est pas. Mais il y a une menace plus immédiate encore.
En effet, la tradition, pour être véritablement transmise, doit être réappropriée. À mesure que les sciences se développent, leur origine s’obscurcit, et leur centre de gravité, si l’on ose dire, se déplace vers notre époque et nos préoccupations. Husserl signale de ce point de vue une difficulté et une conséquence. La difficulté, c’est, entre l’intuition originaire et nous, la médiation non pas du langage mais de l’écriture. La tradition se transmet, surtout de nos jours, davantage par la médiation de l’écrit que par l’oralité. Pour Husserl comme pour Rousseau, et déjà pour Platon, l’écriture, nécessaire pour fixer et consigner les acquis de la science, la dévitalise et en appauvrit la charge de sens initiale. Cette dépréciation de l’écriture tout au long de l’histoire de la métaphysique occidentale attirera l’attention critique de Jacques Derrida (1930-2004), donnant naissance à sa mise en cause du « logocentrisme » Et il est certain en tout état de cause que, pour Husserl, l’écriture, médiation indispensable, est un obstacle à l’appropriation de la science par les générations à venir, ce qui crée des responsabilités nouvelles pour les institutions d’enseignement et une nécessité de vigilance pour tous.
La conséquence, c’est que dans les sociétés telles que le capitalisme les construit en ce début du XXe siècle et depuis, la principale justification de la science et de la scientificité aux yeux de l’opinion, et surtout de ceux qui la forment, ce sont ses applications, l’incontestable et redoutable efficacité de ce que l’on appelle significativement « l’outil mathématique ». Produit exemplaire de la culture humaine dans ce qu’elle a à la fois de plus originel et de plus universel, la science bascule complètement sous nos yeux vers un simple statut d’instrument. Instrument de qui ? pour quoi ?
On peut considérer que Husserl anticipe ici sur la critique de la technique qui sera celle de son disciple infidèle Heidegger (très bien analysée dans ses ambiguïtés comme dans sa portée réelle par Lucien Sève dans Pour une critique de la raison bioéthique, Odile Jacob, 1994). Et il est permis de se demander si Husserl, comme tant d’autres, n’a pas minimisé la charge de sens, de rationalité et même d’ethnicité contenue dans les savoir-faire techniques et industrieux élaborés tout au long de l’histoire humaine, et eux aussi, à leur façon, objets de transmission et de partage, voire d’une certaine universalisation. Réduire les techniques à n’être que des applications de la science relève de l’unilatéralité, une unilatéralité dans laquelle se manifestent les limitations idéalistes de la pensée de Husserl, ce qui ne saurait nous dispenser d’en reconnaître la pertinence et la fécondité.
*Jean-Michel Galano est agrégé de philosophie.
Cause commune n° 48 • mars/avril 2026