Sortir des orientations à court terme et réinvestir dans un débat constructif le champ de bataille du « socialisme réel ».
Chaque section est différente, chaque fédération l’est ; chaque militant aussi. Il est donc difficile et imprudent de tenter des constats à valeur générale pour décrire l’activité de l’ensemble des communistes. Pourtant, je crois qu’on peut dire que, ces dernières décennies, l’essentiel de la pratique militante des communistes – notamment au regard de la place que tiennent les élections dans la vie du parti – nous a amenés à nous concentrer sur le court terme : de programmes électoraux en plans d’urgence, c’est sans doute cette échelle de temps qui a absorbé le plus gros de ce qu’on pourrait appeler les « forces productives militantes communistes », cette quantité d’heures consacrées à la réflexion et à l’action communistes par un nombre déterminé d’individus sur un territoire donné. C’est évidemment un volet indispensable et décisif de toute entreprise révolutionnaire qui sait avec Marx que ce sont les peuples qui font l’histoire et non les sectes, ce qui implique de prendre très au sérieux les aspirations populaires les plus immédiates et concrètes. (À dire vrai, même si nous avons déjà fait beaucoup de ce côté, nous avons encore beaucoup de travail à accomplir dans cette direction.)
Le projet communiste
Pour autant, le projet communiste en lui-même ne saurait être abandonné en rase campagne, réduit au rang de logo ou de rêve lointain pour, peut-être, les arrière-petits-enfants de nos arrière-petits-enfants… Ce, d’autant moins que nous traversons une période de contradictions brutales du capitalisme, qui donne une haute actualité à notre projet de dépassement de ce système obsolète et macabre. Certes, dira-t-on peut-être, mais ne serait-ce pas une perspective dont il conviendrait quand même de ne pas trop parler parce que ce serait trop compliqué ou trop détaché des préoccupations populaires immédiates ? J’en doute. Notre peuple n’est pas gagné au capitalisme : malgré tous les moyens idéologiques déployés, cette adhésion joyeuse n’a jamais pu être acquise. En revanche, c’est sur l’alternative que notre peuple bute : y en a-t-il vraiment ? de viable et sérieuse, possible et souhaitable ? Au milieu des ruines de feu le « socialisme réel », c’est un champ de bataille difficile mais incontournable qu’il nous faut sans doute réinvestir avec plus de force et de détermination. Nous ne sommes pas un super-syndicat, ni une entreprise destinée à gérer au moins mal un héritage durement constitué. Nous sommes une formation révolutionnaire qui vise à en finir avec les logiques du capital qui écrasent l’humanité et la nature, un parti qui travaille à faire advenir un monde de justice et de paix. Pour cela, nous ne croyons pas aux pouvoirs d’un seul homme ni de petits groupes – fussent-ils bien organisés – mais nous savons que l’émancipation des travailleurs sera l’œuvre des travailleurs eux-mêmes, ce qui implique de faire grandir des mobilisations conscientes et non d’entraîner, par quelque ruse vaguement charismatique, des masses aliénées dans une direction qu’elles n’identifieraient pas. Autrement dit, si on ne construit pas le communisme en en parlant abstraitement tous les matins et en ne parlant que de ça, on ne le construit pas davantage en n’en parlant jamais.
« Nous sommes une formation révolutionnaire qui vise à en finir avec les logiques du capital qui écrasent l’humanité et la nature, un parti qui travaille à faire advenir un monde de justice et de paix. »
Réinvestir nettement cet enjeu de l’alternative globale au vieux mode de production capitaliste, voilà un enjeu de tout premier plan pour un parti qui a fait le choix judicieux de continuer à s’appeler communiste.
Un débat sincère, ouvert, éclairé et attentif à ce qui se dira
Une fois qu’on a dit ça, on a déjà dit beaucoup mais on est (très) loin du dernier mot. Comment investir cet enjeu ? Quelle conception portons-nous et comment entendons-nous la porter ? Bien sûr, on ne peut pas dire que rien n’ait été pensé ni fait en la matière, ces derniers temps, au PCF. Passage obligé de tout texte de congrès, des choses intéressantes ont été tentées et mises en avant en ce qui concerne notre conception du communisme et des chemins que nous envisageons. Pour autant, je ne crois pas tordre la réalité en disant que l’essentiel des débats de nos derniers congrès n’a pas pesé sur ces parties. Il faut aller plus loin. Mais à ces questions décisives, on ne pourra apporter de réponses solides et se traduisant dans la vie qu’à la condition qu’un vrai débat se lève (au moins) dans l’ensemble de notre parti, fort de dizaines de milliers d’expériences et autant de capacités de raisonnement. Autrement dit, dans « Parti communiste français », compte fondamentalement le mot « communiste » mais guère moins le mot « parti » : pour être utiles à notre classe et à notre monde, nous avons à être mieux et l’un (communistes) et l’autre (parti). Sur un sujet aussi décisif que celui dont il est question, fuyons les logiques caractéristiques des mouvements, avec quelques individus auxquels des adhérents passifs délèguent réflexions et décisions. Faisons vivre et grandir partout un débat sincère, ouvert, éclairé et attentif à ce qui se dira.
Les voiles du risque dogmatique
Ce dont nous avons besoin est ainsi tout à fait le contraire d’un petit match « Socialisme » vs « Communisme déjà-là » dans lequel des militants passionnés s’affronteraient pour se compter devant un grand nombre de communistes réduits au rang de spectateurs d’autant moins investis qu’on n’attendrait pas d’eux un investissement créateur. Ajoutons un élément de contexte qui n’est pas négligeable : les grandes mobilisations victorieuses contre le pouvoir du capital se font rares, l’extrême droite frappe à la porte du pouvoir en France, elle s’est emparée de positions importantes dans nombre de pays du monde. Autrement dit, les hommes et les femmes de progrès traversent un moment politique dans lequel, jusqu’ici, les perspectives radieuses ne s’imposent pas d’elles-mêmes. Cela fait inévitablement grandir un risque, celui de détourner les énergies de la confrontation avec ce réel décidément bien âpre au profit du refuge sous la couette chaude des certitudes et des récitations. Nous vivons ainsi un moment où la vie souffle dans les voiles du risque dogmatique. Devrait nous intéresser davantage ce qui se passe au sein du Mouvement Jeunes communistes de France (MJCF). Quel travail courageux et remarquable est fait par le MJCF ces derniers temps ! Il force souvent l’admiration et devrait mieux retenir l’attention des membres du PCF à plus d’un titre. Pour autant, force est de constater que, sur le plan théorique, le MJCF a d’abord restauré la notion de « socialisme » avant de faire de même, à son dernier congrès, avec celle de « dictature du prolétariat ». Avec fraternité sincère, je pense que cette orientation est une erreur. Rien d’effectivement révolutionnaire ne sort jamais des dérives dogmatiques qui substituent la récitation à l’analyse, le dogme à la vie. Cela détourne le mouvement ouvrier de la seule chose qui compte : ce réel qu’il faut regarder bien en face si on entend vraiment le transformer. De ce point de vue et, quel que soit le choix des communistes, il nous faudra combattre pied à pied tout ce qui nous détourne de notre monde réel, ce monde qu’il est grand temps de révolutionner.
Guillaume Roubaud-Quashie est membre du comité exécutif national du PCF.
Cause commune n° 47 • janvier/février 2026