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La défaite du Parti travailliste lors des élections générales du 12 décembre dernier mérite d’être analysée plus profondément car elle rappelle, d’une manière cruelle pour la gauche, les défis auxquels est confronté le mouvement ouvrier en Europe.

Il faut d’abord revenir sur les résultats. Si la presse a largement souligné que le Labour Party a essuyé sa pire défaite depuis 1935, cela est vrai en nombre de sièges. En voix, le désastre est plus relatif. Les candidats travaillistes ont réuni 10 270 000 voix, ce qui représente une perte de 2,6 millions de voix par rapport aux dernières élections de 2017 mais ce score reste supérieur aux élections de 2005 (dernière victoire de Tony Blair), 2010 et 2015 (défaites de Gordon Brown et d’Ed Miliband). Le vrai décrochage en nombre de suffrages dans l’histoire du Parti travailliste demeure la période Blair et celle du New Labour de la triangulation libérale, qui vit le Labour passer de 12-13 millions de voix à 8-9 millions. Les élections de 2017 avaient vu le Labour renouer avec des scores rappelant ceux des années 1960-1970 mais cela ne s’est pas confirmé à ces élections de 2019. Mais on peut relever qu’il est indigne de la part des libéraux d’éreinter Jeremy Corbyn alors que, dans sa défaite, ses résultats en nombres de voix restent bien supérieurs à ceux des années Tony Blair (à l’exception de la victoire travailliste sous forme de « raz de marée » en 1997). On peut également relever que le Labour est très largement majoritaire chez les moins de 29 ans (56% chez les 18-25 ans, contre 21% pour les conservateurs).
Mais les conservateurs s’imposent largement chez les travailleurs (47% contre 34% pour le Labour), et chez les faiblement diplômés. En effet, deux éléments interpellent : d’une part, le basculement dans le camp conservateur d’une série de circonscriptions emblématiques et de bastions historiques travaillistes, industriels ou en reconversion industrielle. Citons par exemple la circonscription de Rother Valley, dans le Yorkshire, travailliste depuis 1918, détenue jusqu’ici par un ancien dirigeant du syndicat des mineurs Kevin Barron, ou encore celle de Newcastle-under-Lyme, dans le Staffordshire, région minière, travailliste depuis 1919, où les conservateurs reviennent pour la première fois depuis 1885. Dans une autre région anciennement minière, celle de Durham, circonscription travailliste depuis 1950, le successeur putatif de Jeremy Corbyn, Laura Pidcock, est battu. D’autre part, sur les soixante circonscriptions perdues, cinquante-deux avaient voté majoritairement pour le Brexit. Sur les huit restantes, six se trouvent en Écosse et ont été raflées par le Parti national écossais, qui s’assure ainsi une prépondérance politique certaine à Édimbourg. Seule la moitié des électeurs du Labour ayant voté en faveur du Brexit ont porté leurs voix sur le parti de Corbyn en 2019.
La campagne menée par Corbyn, notamment autour d’un manifeste électoral très à gauche, sur les salaires, le travail, la défense du système de santé, les travailleurs indépendants, a permis au Labour de refaire une partie de son retard sur les conservateurs dans les intentions de vote. Cependant, l’ampleur du redécollage brutal des Torys qui a suivi l’accession de Boris Johnson au pouvoir n’a pas été comblée, alors que le Labour distançait la droite assez largement et de manière constante dans les sondages durant toute la première moitié de 2019.
Cela pose une question stratégique pour la gauche : celle de la prise en compte de l’exigence de respect de la souveraineté, c’est-à-dire de la démocratie. Le Labour est apparu comme englué dans des arguties parlementaires peu audibles. Le fait de s’être finalement rallié à la perspective d’un second référendum, sous la pression du groupe parlementaire, et en partie sous la pression médiatique, après avoir longuement repoussé cette hypothèse et préféré l’option d’élections générales, n’a rien aidé de ce point de vue car cela a été lu comme une remise en cause du premier vote pour le Brexit de juin 2016. Cela montre que la question sociale et celle de la souveraineté populaire, c’est-à-dire de la démocratie, doivent être indissociables. Une leçon pour la gauche européenne d’autant plus cruelle qu’elle se retourne contre Jeremy Corbyn qui a milité inlassablement pendant plusieurs décennies contre la dérive droitière du Labour, pour le maintien du lien consubstantiel qui lie le parti aux syndicats et au peuple de gauche. l

Vincent Boulet est responsable Europe du PCF.

Cause commune n° 16 • mars/avril 2020