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Ce mois-ci

Mémoires de l’enclave
de Jean-Paul Goux

Les deux vies de Cheng Maolan
de Thierry Montmerle, Yves Gomas et Yi Zhou

Brève histoire des socialismes en France
de Julien Chuzeville

Les fils de l’aigle
de Antonin Varenne

 

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Mémoires de l’enclave

Jean-Paul Goux

Ed. Les Belles Lettres, 2026

Par Hoël Le Moal

Depuis 2015, une équipe de l’université de Franche-­Comté s’est lancée dans le vaste projet de rééditer un ouvrage fondateur de la littérature d’enquête paru pour la première fois en 1986, et malheureusement épuisé. Pascal Lécroart, Andrée Chauvin-Vileno et Odile ­Roynette, bien entourés par de jeunes chercheuses et chercheurs, proposent un webdocumentaire, un appareil critique de qualité, et surtout les photographies de Gilles Choffé, ouvrier chez Peugeot, qui n’avaient pas pu être insérées dans les premières éditions.

En 1984, Jean-Paul Goux, jeune agrégé de lettres, auparavant membre du PCF et adoubé en littérature par Julien Gracq et Jean Ristat, répond à une proposition de l’Association de culture et de loisirs du CE de Peugeot : une résidence d’un an dans le territoire de Montbéliard (la fameuse « enclave ») pour produire un récit de la mémoire ouvrière locale.

À partir de différents types d’écriture (journal romancé, transcription d’entretiens…), Jean-Paul Goux propose une plongée saisissante dans une région en mutation, alors que le narrateur, un archéologue répondant à une commande du Conseil des Doctes, craint de ne rien pouvoir produire d’intéressant sur le sujet. Pour le vérifier, rendons-nous avec lui à Bethoncourt, petite commune du fer jusqu’à la fin du XIXe siècle, et où s’installe en 1907-1908 une filature de cotons tenue par les frères Schwob ­d’Héricourt. Témoigne la fille d’Italiens arrivés au début des années 1920 « pour des raisons politiques », qui devient fileuse à la Lizaine (c’est le nom de l’usine) et se bat pour ses droits : « on a vraiment vécu une vie ensemble… mon meilleur souvenir c’est ça… on était unies, on était du même bord, on était soudées ».

Récit de la désindustrialisation qui connecte ­plusieurs époques : celle des témoins qui y ont travaillé, celle de l’auteur qui écrit son texte alors qu’un « 4e plan acier » frappe dur les régions de l’Est et du Nord, celle du lecteur aujourd’hui qui voit bien qu’un pays sans industrie n’a pas d’avenir. Un ouvrage richement édité par Les Belles Lettres, un beau cadeau pour les camarades.

 

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Les deux vies de Cheng Maolan

de Thierry Montmerle, Yves Gomas et Yi Zhou

Z4 Éditions, 2025

Par Thierry Dumont

Voilà un livre qui explore des aspects peu connus de l’histoire des liens entre la Chine et la France et de l’histoire des sciences au vingtième siècle : l’histoire d’un astronome chinois, franco-chinois peut-on dire, tant sa carrière est liée au développement de l’astrophysique en France et en Chine.

Le livre suit sa vie, sa carrière. Il est né en 1905 dans la province du Shandong (la province où se situent les romans du prix Nobel Mo Yan), dans un milieu pauvre d’un pays pauvre, mais où la première révolution en 1911 va faire naître quelques espoirs.

Après un voyage éprouvant, puis des années de travail comme ouvrier, tout en tentant de poursuivre des études, il finit par intégrer l’Institut Franco-­­Chinois de Lyon, une structure permettant à de jeunes Chinois sélectionnés de poursuivre des études supérieures. L’Institut a été créé à l’initiative de Chinois, d’hommes politiques français humanistes (Édouard Herriot entre autres) et avec le soutien des soyeux lyonnais. Lyon a un long passé de liens avec la Chine : c’est une sorte de borne finale de la route de la soie. Les soyeux lyonnais, après une expédition en Chine à la fin du siècle précédent, avaient œuvré à la création à Lyon de la première chaire d’enseignement du chinois en province.

Le livre raconte les années d’étude de Cheng Maolan à Lyon, jusqu’à la soutenance d’une thèse et son recrutement au CNRS nouvellement créé, tout cela sous la direction et la protection de Jean Dufay, un homme de progrès, résistant discret (des réunions d’instances de la Résistance se sont probablement tenues chez lui, à l’observatoire de Lyon). Jean Dufay était directeur des observatoires de Lyon et de Haute-Provence : ce dernier avait été créé juste avant la guerre, et son éloignement permettra d’y héberger quelques proscrits, juifs pour la plupart. Cheng fera plusieurs fois le trajet entre les deux observatoires, ce qui n’était pas un petit voyage à cette époque.

La carrière de Cheng Maolan se poursuit au CNRS jusqu’en 1957, atteignant le titre de maître de recher­ches, ce qui correspond au premier niveau de directeur de recherches actuellement. En 1957, il rentre en Chine, probablement sollicité par Zhou Enlai lui-même, abandonnant une carrière brillante en France, en plein développement de l’astrophysique. Il a passé trente-deux ans en France, ce qui bien sûr n’était pas prévu lors de sa venue !

Commence alors une deuxième vie, abondamment décrite par le livre. Directeur de l’observatoire de Pékin, député, il a pour mission de construire un observatoire moderne, de classe mondiale, comme l’était à l’époque l’observatoire de Haute-Provence, et cet observatoire sera calqué sur l’observatoire fran­çais. C’était un programme ambitieux. Évidemment, c’était une tâche difficile, dans un pays encore misérable, à l’industrie balbutiante. Le travail se heurte bientôt aux errements de la politique chinoise : le Grand Bond en avant qui fixe des objectifs irréalisables et bien sûr la Révolution culturelle.

Le travail reprend finalement, mais Cheng Maolan n’en verra pas la fin : il meurt en 1978, avant l’inauguration du télescope auquel il a œuvré. En 2008, il est reconnu héros de la nouvelle Chine, et un musée lui est consacré dans son village natal.

Le livre est abondamment illustré de cent cinquante photographies ; certaines relatives à l’astronomie et à Cheng Maolan, d’autres peu connues montrent la Chine, Pékin ou Shanghai au temps de la jeunesse de Cheng et Lyon au temps de ses études.

Ce livre intéressera aussi bien les scientifiques que les lecteurs curieux des liens entre la Chine et la France, la Chine et Lyon, ainsi que d’un aspect peu connu de l’histoire lyonnaise : l’Institut franco-­chinois de Lyon, aussi appelé en Chine Université franco-chinoise de Lyon. Ajoutons – ce n’est pas le propos du livre – que cet institut recréé sous le nom de Nouvel institut franco-chinois intéresse toujours les Chinois : il a reçu entre autres une longue visite de Xi Jinping (qui a quelques liens avec le neveu de Cheng Maolan, expliqués dans le livre). Le livre fait aussi référence au fonds chinois de la bibliothèque municipale de Lyon, d’une très grande richesse.

 

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Brève histoire des socialismes en France

de Julien Chuzeville

Ed. Libertalia, 2025

Par Morand Perrin

Julien Chuzeville propose avec cette Brève histoire des social­ismes en France une approche principalement thématique, qui vient confirmer ou nuancer certaines idées reçues sur les premières dé­cennies du socialisme français.

Peu disert sur les causes sociologiques profondes de la longue division du socialisme français jusqu’à l’unification de 1905, il met en revanche bien en évidence le caractère international de ce courant, et le rôle de l’exil économique dans la diffusion des idées socialistes (on repense ici à l’exemple de la diffusion du socialisme dans le bassin de Longwy étudiée par Gérard ­Noiriel). Il met également le doigt sur le caractère peu théorique des premiers partis français, malgré l’apport de Marx à la rédaction du programme du POF (Parti ouvrier français fondé en 1882), les premiers succès électoraux et la problématique du lien entre militants et élus à compter du début du XXe siècle. Il livre une explication de la sédimentation entre deux options stratégiques réformiste et insurrectionnaliste par le reflux des ­grèves après 1906, l’insuffisance théorique, et une lente mais réelle progression électorale.

Des développements intéressants sur l’insuffisance des positions parlementaires contre le colonialisme et pour l’égalité femmes/hommes, nuancées par de multiples exemples locaux de prises de positions avancées, en faveur de l’accès à l’avortement ou des candidatures illégales de femmes socialistes à partir de 1910.  

Un suivi également des positions sur la durée qui conduit à des prises de position à front renversé, ainsi de l’antimilitarisme entre 1914 et 1936, ou des divisions auxquelles la gauche a dû faire face, de la Première Guerre mondiale à la guerre d’Algérie (on irait jusqu’au traité de Maastricht si on voulait être taquin). Une annexe bienvenue, enfin, sur les premières prises de position du mouvement socialiste exprimant des doutes ou défendant l’innocence de Dreyfus, dans une période de flottement du mouvement socialiste et où l’importance de la question sociale put aboutir au boulangisme ou au « socialisme national » de Barrès.

Un ouvrage érudit, accessible, avec une conclusion d’une grande lucidité sur les liens entre le mouvement réel et le niveau de conscience de classe d’une part, et l’ancrage social des partis socialiste et communiste aujourd’hui, éclairante tant sur l’émergence d’un « réformisme sans réformes » que sur celle d’une conscience sociale triangulaire.

 

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Les fils de l’aigle

de Antonin Varenne

Ed. Gallimard, 2026

Par Gérard Streiff

L’excellent Antonin Varenne s’était imposé dès son premier roman, Fakirs, en 2009, livre couvert de prix. Il confirmait en 2012 avec Le mur, le kabyle et le marin, ouvrage également multiprimé. Il s’agissait de deux romans noirs. Voici qu’il nous propose, à présent dans la collection blanche, Les fils de l’aigle chez Gallimard.

Si le sujet est inspiré d’une histoire vraie, comme on dit, ce récit retrace un moment tout à fait extraordinaire de la lutte contre la guerre du Viêt Nam. Nous sommes début 1970, sur la côte ouest américaine. Les États-Unis d’Amérique utilisent la marine civile marchande pour transporter leur armement des USA en Thaïlande, transformé en camp de base. Deux jeunes matelots, Alvin Glatkowski et Clyde McKay, hypies sur les bords, rouges de cœur et pacifistes, grands lecteurs de Hemingway également, entendent contrarier la machine de guerre, à leur manière : ils se font embaucher sur un navire, le Columbia Eagle, fort d’un équipage de quarante personnes, bourré de bombes incendiaires au napalm, avec l’idée de détourner le bateau. Alvin et Clyde sont chacun armés d’un revolver. En pleine mer, ils provoquent, à deux ! une mutinerie, déclenchent une fausse alerte incendie, prennent la direction du bateau. Qu’en faire ? Que faire des bombes ? Les jeunes gens hésitent. Les donner aux Soviétiques ? aux Chinois ? aux Palestiniens ? Naïfs et déter­minés, ils envisagent toutes ces pistes. Finalement, ils arrivent au Cambodge, un pays en pleine guerre civile. Clyde tentera de joindre les Khmers rouges, il y perdra la vie. Alvin se rend.

On va suivre sur une journée son procès, qui va constituer toute la trame du livre, à partir du petit public d’un bar populaire, le Tiki Ti bar, et des commentaires nerveux d’un journaliste (de gauche) et d’un flic, réac mais concerné puisque son propre fils se trouve alors en Indochine.

Superbe roman qui nous replonge dans l’Amérique des années 1970 (Charles Manson, les Black Panters…) et explique peut-être, un peu, les effrayantes contorsions des USA de Trump.

Cause commune n° 49 • mai-juin-juillet 2026