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Ce mois-ci :

Haro sur les jacobins. Essai sur un mythe politique français, XVIIIe-XXIe siècle
Guillaume Roubaud-Quashie et Côme Simien

Trombinoscope des évêques 2024-2025
Philippe Ardent (sous la direction de Christian Terras)

La Légende SKF. Lutte, emploi, industrie
Gérard Streiff

Face aux nouveaux monstres, le sursaut
Alain Hayot

Critique de la raison décoloniale. Sur une contre-révolution intellectuelle
Collectif

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Haro sur les jacobins. Essai sur un mythe politique français, XVIIIe-XXIe siècle

PUF, 2025
Guillaume Roubaud-Quashie et Côme Simien

par Hoël Le Moal

On permet rarement aux auteurs de comptes rendus de partager une expérience personnelle. Le père de votre serviteur n’est pas allé au lycée, mais pourtant parlait des jacobins avec horreur. Pour lui, devenu régionaliste breton (voire indépendantiste), ils étaient, par leur goût pour la centralisation, responsables de tous les maux de nos régions, les empêchant de se développer par elles-mêmes.

Or Haro sur les jacobins vient battre en brèche cette idée. Les deux auteurs, tous deux historiens, sont connus des lecteurs de notre revue. Ils ont bien des lettres, et se permettent de proposer un essai politique revigorant qui est d’abord un vrai plaisir de lecture.

Créé en décembre 1789, le club des Jacobins est en amont le fruit d’un regroupement de députés bretons qui, en pleins États généraux du royaume, cherchent la compagnie de compatriotes. Arrive l’été 1789 et, suivant les mots d'Edgar Quinet, des « événements qui eurent la force de ramener sur terre la foi en l’impossible ». Qu’est-ce que le jacobinisme ? « Un réseau de sociabilité politique » : en 1794, ce sont six mille sociétés populaires plus ou moins affiliées au club parisien, cinq cent mille membres. 97 % des communes de plus de trois mille habitants ont un club ! Qu’est-ce que n’est pas le jacobinisme ? Ni particulièrement centralisateur, ni plus dictatorial que d’autres à ce moment. C’est Thermidor qui forge cette légende noire, quand Bertrand Barère, un montagnard, fustige en Robespierre, un autre montagnard, le centralisateur ultime virant au despotisme. Règlement de comptes entre anciens alliés. Il n’est dictatorial que dans la mesure où il représente une « philosophie de l’urgence : fonder la République, la fonder dans l’adversité la plus totale », avec violence. D’ailleurs le Comité de salut public est créé en avril 1793, au moment où ce sont les girondins qui dominent l’Assemblée !

Les jacobins dont se réclament les sociétés populaires en province ont été avant tout des lieux de découverte de la politique, qui ont même cherché à éviter ce qu’ils percevaient comme excès du peuple (les sans-culottes) en lui substituant celle de l’État, ce qui relevait de l’état d’exception propre à ce moment si particulier.

Que devient ce mythe ? Les survivants de l’aventure jacobine subiront au XIXe siècle les vicissitudes du temps. Invoquer la République peut alors valoir la mort. Mais ce siècle multiplie les références aux jacobins, avec le rôle central de Buonarroti et sa Conspiration pour l’égalité, texte que se passent sous le manteau des militants aux orientations diverses. Si Marx porte un jugement sévère contre la manie française de parodier 1793, Lénine reprend le mot de « jacobin » à son compte. Le Front populaire marque le retour en force des jacobins dans le discours de gauche grâce, notamment, au PCF.

Un ouvrage qui montre que l’histoire des idées peut être un outil politique utile pour notre temps.

 

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Trombinoscope des évêques 2024-2025

Golias, 2024
Philippe Ardent (sous la direction de Christian Terras)

par Pierre Crépel

C’est la quinzième édition du Trombinoscope et elle nous paraît assez réussie et, en plus, elle est parsemée d’expressions très pittoresques, inimitables. Chaque évêque bénéficie d’une notice de cinq à six pages, traitant de sa formation, de ses activités ecclésiastiques et de sa fonction actuelle. Il y a approximativement un évêque par département (ou diocèse), plus quelques auxiliaires, d’où une grosse centaine de personnes, bien entendu toutes de sexe masculin et presque toutes âgées entre 50 et 75 ans (l’âge limite). L’ouvrage les examine à partir de six critères principaux : « l’attitude humaine, la dimension intellectuelle, l’audace évangélique, l’ouverture d’esprit, la stratégie pastorale, l’attitude envers les victimes d’abus ».

L’auteur (les auteurs) utilise un ton très direct, sans retenue, souvent sarcastique. Les notices sont ordonnées par « province ecclésiastique » (il y en a quinze, ne correspondant pas exactement aux régions). Les évêques sont classés, comme les hôtels et restaurants du guide Michelin, et se voient attribuer, par ordre de préférence de cinq à une mitre, et pour les plus mauvais d’un ou deux bonnets d’âne. Il faut reconnaître que l’état actuel n’est pas optimal : trois évêques seulement obtiennent cinq mitres ; douze en ont quatre ; mais trente-quatre se voient dotés de bonnets d’âne. On pourrait s’étonner que, sous un pape plutôt progressiste et ouvert aux pauvres comme François, l’épiscopat français soit éloigné de cette image. C’est que la plupart des évêques ont été nommés, soit pendant les règnes de Jean-Paul II et de Benoît XVI, soit plus tard (jusqu’en 2020) sous la férule du nonce apostolique Luigi Ventura « anti-François, virulent et décomplexé ». Ce n’est évidemment pas la seule raison : le virage traditionaliste, s’éloignant (ouvertement ou sournoisement) du concile Vatican II, ne tient pas qu’à quelques individus (et les religions autres que catholique ont également vu exploser les dérives sectaires et intégristes). D’ailleurs, on est frappé de voir combien d’évêques sont originaires de Neuilly-sur-Seine, du XVIe arrondissement de Paris et d’autres lieux huppés, combien ont effectué des études militaires, de droit ou de commerce. L’auteur note chez eux « l’option préférentielle pour les fines dentelles et le mobilier liturgique » plutôt que pour les pauvres. À en croire les biographies et les réactions des anciens prêtres et de nombreux laïcs, beaucoup de ces évêques préfèrent l’autoritarisme à l’empathie et à l’humanité. Pire : les nouveaux prêtres sont souvent formés par des communautés inspirées ou soutenues par Bolloré. Il convient toutefois de ne pas tomber dans le pessimisme unilatéral : le nouveau nonce Celestino Migliore est plus ouvert ; la France est quand même sortie de la domination réactionnaire écrasante de Mgr Lustiger et de son entourage.

Il n’est ni dans nos compétences, ni dans notre intention, ni dans nos prérogatives de nous occuper des affaires internes de l’Église. En revanche, il est utile de comprendre ses évolutions politiques, le pourquoi de ses faibles réactions face aux menaces d’extrême droite, face à la montée mondiale des prétendus « évangélistes » dont l’amour du prochain ne semble pas être la première aspiration. C’est pourquoi la lecture de cet ouvrage orienté est utile. Il l’est aussi à un autre point de vue, il permet de réfléchir de façon plus générale à la question suivante : comment des organisations en difficulté sur le fond tentent-elles de s’en sortir tout en cherchant à ne pas vraiment se transformer ? 

 

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La Légende SKF. Lutte, emploi,industrie

Éditions du Petit Pavé, 2025
Gérard Streiff

par Hoël Le Moal

À l'heure où tout un chacun a à la bouche le mot « réindustrialisation », sans que son contenu soit d'ailleurs toujours bien articulé, plusieurs sorties récentes (on pense à Savoir commencer une grève de Romain Castellesi, sur les résistances ouvrières des années 1960 à nos jours, Agone, 2025) nous invitent à considérer la manière dont la France s’est d’abord désindustrialisée. À ce titre, Gérard Streiff nous propose une très plaisante enquête historique sur une bataille emblématique des années 1980.

En effet, l’usine SKF d’Ivry, dont la maison-mère est suédoise, comptait plus de deux mille employés dans les années 1960 (deuxième plus grande usine de la banlieue sud), mais seuls six cent seize travailleurs (principalement des femmes) opèrent encore en 1983. Cette année-là, à un moment où le groupe est très prospère, SKF décide de fermer le site.

C’est le début d’une incroyable bagarre : vingt mois de lutte et d’occupation de l’usine. Alors que le gouvernement compte encore des ministres communistes, Georges Marchais met la pression pour qu’il n’y ait pas d’expulsion. Loin de toute morale, le camp du capital a ses crapules : les ouvriers découvrent que le plan de « restructuration » ne repose sur aucune donnée sérieuse, et que la direction fichait ses salariés en fonction de leur engagement politique et syndical.

Le 28 mai 1985, c’est « la matraque » : les gendarmes interviennent en plein week-end de Pentecôte et permettent à une partie du matériel d’être délocalisée. Si quelques doutes demeurent sur l’identité de celui en qui a germé l’idée géniale de reprendre l’usine (Jean-Pierre Page, alors à la tête de l’UD-CGT, avance qu’il en est le responsable), la description de cette riposte ouvrière est absolument passionnante et émouvante. Patrick Oinard, un des délégués CGT, dira qu’il s’agissait selon lui de la « première fois dans l’histoire du mouvement ouvrier où on reprenait une usine aux CRS et qu’on la gardait un certain nombre d’heures ». La fermeture du site n’empêche pas d’apprécier le combat à sa juste valeur, raconté avec passion dans un livre qu’on ne peut que conseiller.

 

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Face aux nouveaux monstres, le sursaut

Les Éditions de l’Humanité, 2024
Alain Hayot

par Mathilde Frégeon

En 2014, Alain Hayot avait déjà consacré un ouvrage à la nécessaire contre-offensive face à la progression d’un parti qui s’appelait encore Front national, et qui avait pour la première fois viré en tête aux élections européennes avec 25 % des voix (ce parti ne s’est jamais aussi bien porté électoralement que depuis 2012…). Dix ans plus tard, et alors que le score cumulé des extrêmes droites s’élève dorénavant à 37 % aux mêmes élections, l’auteur repart de Jaurès (« le courage c’est d’aller à l’idéal et de comprendre le réel ») pour appeler à un nécessaire sursaut de la gauche.

Il s’attache à définir les adversaires en présence (le terme « fascisme » est justement repoussé, ce que fait également l’historien Nicolas Patin dans un article récent de L’Humanité, car bien que s’inscrivant dans un héritage fasciste, l’extrême droite des temps présents offre des caractères de nouveauté et de diversité qu’un seul terme englobant ne parvient qu’imparfaitement à résumer) : ainsi le phénomène est notamment marqué par ce que Thierry Chopin qualifie d’« autoritarisme majoritaire » puisque les extrêmes droites se présentent souvent comme défenseures du plus grand nombre contre un État de droit protecteur des minorités.

Alain Hayot appelle à mener la bataille culturelle et s’attache à déconstruire les nombreuses marottes du RN : priorité nationale, immigration, sécurité (pour laquelle l’extrême droite n’a qu’une réponse, la répression)… L’ambition pédagogique et directement utile est particulièrement louable.

Enfin, l’auteur insiste sur l’idée d’une contre-offensive possible, au nom d’un récit émancipateur qu’il appelle le « bien-vivre en commun ». Mais si l’on peut émettre une réserve, c’est la surprise d’attendre la fin du livre pour que la question du travail soit rapidement évoquée, présenté à juste titre comme « constitutif de la personnalité humaine ». Or, si Alain Hayot note à raison que la bataille des retraites est la preuve qu’une majorité de Français peut soutenir les luttes sociales, et donc prendre à terme ses distances avec le récit du chacun pour soi qui fait le lit de l’extrême droite, c’est probablement parce que cette mobilisation sociale touchait au cœur de ce qui fait commun, à savoir l’expérience du travail, et de la retraite.

 

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Critique de la raison décoloniale. Sur une contre-révolution intellectuelle

L’Échappée, 2024
Collectif (traduit de l’espagnol par Mikaël Faujour et Pierre Madelin)

par Florian Gulli

Un livre bienvenu qui permet de dissiper des malentendus. Écrit par des universitaires sud-américains influencés par le marxisme à des degrés divers, il permet de mieux cerner la galaxie décoloniale. Tout d’abord, il y a une différence marquée entre le décolonialisme et l’anticolonialisme révolutionnaire du XXe siècle. Ensuite ce courant se définit par une critique radicale du marxisme. Là encore avec différents accents. Du rejet virulent assimilant le marxisme à la domination des peuples du Sud (qu’auraient pensé Ho Chi Minh, José Carlos Mariátegui ou Amilcar Cabral d’un tel jugement ?) à des tentatives d’articulation qu’il reste néanmoins à discuter. Enfin, que chez des auteurs centraux de ce courant en Amérique du Sud, la pensée est fortement mâtinée d’un culte des origines et de la pureté très discutable. On peut lire par exemple que le patriarcat et l’homophobie sont des maux européens (ou principalement européens) exportés en Amérique du Sud par les colons. Thèse insoutenable factuellement, mais qui permet de jouer une « civilisation » contre une autre. Reste à savoir si une telle grammaire des relations internationales ouvre des perspectives émancipatrices.

Cause commune44 • été 2025