Par

Ce mois-ci :

La Question communiste
Domenico Losurdo

Autoportrait à l’encre noire
Lydie Salvayre

La Première Guerre d’Algérie (1830-1852)
Alain Ruscio

L’avenir ne dure pas longtemps et autres textes sur l’histoire
Bernard Aspe

AIDA : une histoire de solidarité artistique transnationale (1979-1985)
Moira Cristiá

La-Question-communiste-Manifeste-!-Éditions_-2025_.jpg

La Question communiste

Manifeste ! Éditions, 2025
Domenico Losurdo, traduction de Lorenzo Battisti

Par Hoël Le Moal

Il n’est pas peu dire que cet ouvrage posthume de Domenico Losurdo, grand philosophe communiste italien décédé en 2018, était attendu. Publiée en Italie en 2021 et alors que certaines pages avaient déjà été traduites par Aurélien Aramini et données dans le numéro 32 de Cause commune, La Question communiste aurait dû s’inscrire dans une trilogie consacrée au « communisme » et dont la première partie, Le Marxisme occidental, avait été publiée aux éditions Laterza en 2017.

Comme le rappelle Florian Gulli dans son excellente préface, « toute son œuvre est consacrée à la réécriture de ce bilan » communiste. Ce travail a été entamé dans plusieurs de ses travaux précédents, et on se souvient probablement de Fuir l’histoire (Delga, 2007), ouvrage dans lequel il développait le concept « d’autophobie communiste », attitude qui touche les communistes « obsédés par le souci de réaffirmer qu’ils n’ont absolument rien à voir avec un passé qu’ils considèrent, eux comme leurs adversaires politiques, comme tout simplement synonyme d’abjection ».

Pour Losurdo, cela ne passe pas par le révisionnisme historique et c’est ce qui fait son intérêt, mais par une approche critique à l’égard de toutes les idéologies politiques supposément plus vertueuses que le communisme. Cela se traduit d’abord par la nécessité de penser la persécution anticommuniste qui progresse aujourd’hui, notamment en Europe de l’Est, par des régimes qui louent un « libéralisme » pourtant responsable du colonialisme européen, et ce alors même que la catégorie de « lutte des classes » n’a jamais autant rencontré l’attention du grand public depuis les années 2000.

Le premier chapitre se propose d’analyser « le communisme comme “utopie inversée” » et met en évidence l’érosion chez la plupart des historiens sérieux du paradigme totalitaire tirant un trait d’égalité entre communisme et nazisme. Par un minutieux travail d’histoire des idées, il montre que les mots « socialisme » ou « démocratie » ne sont aujourd’hui pas plus dicibles que le mot « communisme » si on se contente de regarder le passé de leur usage : c’est au nom du libéralisme que des siècles de servitude des Noirs ont eu lieu.

Le second chapitre est intitulé : « Libéral-socialisme ou communisme ? ». Si Domenico Losurdo confirme l’existence de motifs communs aux deux courants, il est attentif aux occasions manquées de rencontre. Le libéral-socialisme est né d’un malentendu, celui d’une opposition entre « liberté positive » (l’accès à l’éducation, la santé…) et « liberté négative » (sphère d’autonomie inviolable de l’individu) : ce malentendu qui obsède Losurdo est l’absence d’attention des libéraux à la question coloniale, l’éléphant au centre de la pièce. Il s’agit donc d’un « conflit de libertés » entre les deux courants : liberté de posséder des esclaves contre liberté de ne pas être esclave.

Ensuite, le troisième chapitre, « Mutation du projet communiste et héritage libéral » souligne que Marx est tout à fait hostile à l’égalitarisme grossier, mais fustige aussi bien le populisme et ses sombres prophéties (qui selon Losurdo se nichent par exemple aujourd’hui dans la décroissance) que le messianisme anarchiste ou gauchiste dans lequel on se représente l’émancipation comme la négation totale de l’exploitation.

Pour conclure, un ouvrage très fort au plan conceptuel, mais dont on peut regretter la construction parfois bancale, la confusion de sa progression et un aspect somme toute inachevé, mais qui est probablement la conséquence de son caractère posthume. Bravo aux éditeurs et aux traducteurs pour avoir affronté la nécessaire publication de ce livre.

 

Autoportrait-à-l’encre-noire.jpg

Autoportrait à l’encre noire

Robert Laffont, 2025
Lydie Salvayre

Par Gérard Streiff

Depuis La Compagnie des spectres en passant par La Conférence de Cintegabelle ou Le Vif du vivant (sur Picasso) jusqu’à Rêver debout (sur Cervantès et Don Quichotte) et Pas pleurer, prix Goncourt, entre autres, Lydie Salvayre s’est imposée comme une très grande dame des lettres françaises. Normal qu’elle soit donc sollicitée ici pour faire son portrait. Elle qui se dit timide, solitaire, casanière, elle a longtemps hésité et nous fait part de ses scrupules dans les premières pages du livre. « J’ai vieilli, j’ai mochi », écrit-elle d’emblée. Puis, sans doute par respect pour ses lectrices et lecteurs, elle se lance. Et raconte les grandes séquences de sa vie dont on avait déjà quelques indices à travers son œuvre, l’Espagne, fondatrice, la guerre civile, la fuite des parents, la culture communiste, le couple parental, le père, terrible. Il y a des pages fracassantes sur ce dernier, « venimeux, intempestif, exécrable ».

Des propos définitifs ? Pas vraiment, et là est sans doute une des splendides surprises de ce livre, le rebondissement dont le lecteur est finalement témoin sur cette relation. Difficile d’en dire plus ici mais Lydie Salvayre nous offre alors un texte totalement bouleversant. Lequel explore encore bien d’autres territoires, le travail d’écriture, la lecture, le monde littéraire (globalement décevant) et ses modes (des moments superbes contre ce qu’on appelle la new romance), l’engagement, la province, la maladie (dont elle a triomphé), l’arrogance de classe aussi. On aime sa colère contre une littérature trop complaisante. Elle s’agace : « Rendez-moi mes méchants, putain ! Rendez-moi mon Swift, mon Lichtenberg, mon Ambrose Bierce, mon Gadda, mon Thomas Bernhard ou ma Jelinek ! Rendez-moi la virulence tendre et amusée de ces prétendus féroces ! Rendez-moi mes cruels, rendez-moi mon Artaud dont l’unique forfait fut de n’avoir pu composer avec la canaille ! » Un pur bonheur que ces deux cents pages.

 

La-Première-Guerre-d’Algérie.jpg

La Première Guerre d’Algérie (1830-1852)

La Découverte, 2024
Alain Ruscio

Par Pierre Crépel

Quand on dit « la guerre d’Al­gérie », on pense à celle qui a duré de 1954 à 1962, comme si elle était  unique, voire survenue telle un coup de tonnerre. Ce n’est que la dernière : pendant le siècle qui l’a précédée, massacres et résistances n’ont pas cessé, mais de façon discontinue. En revanche, aux débuts de la conquête coloniale, disons de 1830 à 1852, ce fut une vraie guerre permanente, qu’Alain Ruscio appelle « la première guerre d’Algérie » et on ignore en général qu’elle a été encore plus meurtrière que la seconde.

L’ouvrage de 772 pages, en 22 chapitres, précis, très clair, sans effets, sans grandes phrases inutiles, abondamment documenté, que nous propose cet historien du colonialisme, est d’abord chronologique. Il est divisé en trois parties. La première couvre les années 1830, avec la prise d’Alger, les prétextes, les causes immédiates et à long terme, ensuite l’installation progressive de la guerre de conquête, avec ses tâtonnements.

La deuxième partie, intitulée « De Bugeaud à Saint-Arnaud : permanence de la guerre totale » est fort bien définie par son titre et décrit la décennie suivante jusqu’à la défaite de la résistance algérienne et en particulier celle d’Abd el-Kader. L’essentiel se passe sous la Monarchie de Juillet.

Enfin, la dernière s’intéresse de plus près aux « colonisateurs et colonisés », non seulement au cours des premières années, mais aussi une fois la population locale soumise sur tout le territoire.

On connaît en général l’enfumade des grottes du Dahra en juin 1845, ordonnée par Bugeaud et réalisée par Pélissier, où environ un millier d’Algériens, désarmés, y compris femmes et enfants, ont été enfermés et brûlés ou asphyxiés dans la grotte (massacre dont s’inspirèrent les troupes hitlériennes en 1944 à Oradour-sur-Glane). Mais ce n’est pas un épisode isolé. Les essorillements, les enfumades et les emmurements ont suivi les razzias et autres crimes et pillages organisés ou spontanés. Si vous vous promenez dans une « rue d’Isly », vous frissonnerez probablement en repensant au 18 juin 1845. Bien entendu, en fonction des rapports de force du moment, des époques d’attentisme et d’autres de brutalité plus caractérisée se sont succédé.

L’auteur analyse toutes les contradictions et ne se contente pas de déclarations unilatérales. Il insiste sur divers aspects moins intuitifs. Par exemple, il n’y aurait pas d’un côté la droite colonialiste, guerrière, jusqu’au-boutiste, et de l’autre la gauche anticolonialiste. Les révolutionnaires de 1848 furent globalement plus colonialistes que Napoléon III, y compris Lamartine, Arago, Hugo, Schoelcher, même s’ils ont condamné les atrocités qui furent commises. Quant aux morts, il y a bien sûr ceux des combats, mais surtout ceux des famines et des maladies, chez les Algériens et aussi chez les militaires français et les colons. Certains de ces derniers ont été cruels avec les « indigènes », mais beaucoup d’entre eux ont aussi été trompés par les illusions qu’on leur avait vendues et furent victimes de cette colonisation.

En tout cas, pour s’informer un peu sérieusement sur cette vingtaine d’années, qui fut présentée presque unilatéralement pendant un siècle comme des années fastes où la civilisation, la science et la médecine furent généreusement octroyées sur des terres barbares islamisées, il vaut mieux lire le livre en entier. Les chapitres sont d’ailleurs assez indépendants et peuvent aussi être lus dans un ordre de fantaisie, car, malgré leur enchaînement, ils sont autonomes.

 

L’avenir-ne-dure-pas-longtemps.jpg

L’avenir ne dure pas longtemps et autres textes sur l’histoire

Éditions la Tempête, 2025
Bernard Aspe

Par Mathieu Menghini

Dans un ouvrage intéressant (au titre bien peu althussérien), le philosophe Bernard Aspe acte « l’échec des mouvements révolutionnaires » et, partant, observe la tendance à porter un regard mélancolique vers le passé et la tradition des « vaincus ».

Contre un certain marxisme mécaniste, Bernard Aspe considère que « l’avenir ne nous promet rien par lui-même » ; notre tâche politique, affirme-t-il, n’est pas prescrite par une nécessité, elle vise à « ouvrir un vide », un espace « soustrait au déterminisme objectif ».

L’auteur relève après Marx que « [la nécessité historique] ne produit pas automatiquement le sujet » ; il ajoute que la liberté ne peut s’extraire de la réalité que par la position d’une finalité, dans le dessin et la visée d’un « horizon » : « Lorigine du temps – écrit-il dans une formule frappante – est dans un futur. »

Au terme de son opuscule, Bernard Aspe se risque à projeter un nous révolutionnaire aux contours, cependant, encore vagues : « L’espace de subjectivation hétéroclite des formes de la mise au travail, ou plutôt du refus de celle-ci, dans lequel compteraient au même titre les ZAD, les grèves, ou les blocages de réseaux urbains. »

En communiste, on discutera sans doute ce fait de ne plus tenir les travailleuses et les travailleurs comme la figure politique de proue. On discutera pareillement ce diagnostic d’échec des tentatives révolutionnaires ; il importerait, de fait, de revenir sur ce qui tient de l’effondrement et/ou de la défaite du camp socialiste, de reconnaître – cela étant – l’effet positif des rapports de force passés sur nos propres conquêtes sociales et de s’autoriser à se réclamer de certaines expériences révolutionnaires catégorielles inspirantes.

 

aida.jpg

AIDA : une histoire de solidarité artistique transnationale (1979-1985)

Presses universitaires de Lyon, 2025
Moira Cristiá Traduction de Philippe Dessommes Florez

Par Élodie Lebeau-Fernández

Quatre ans après sa parution originale en espagnol aux Editions Imago Mundi (Buenos Aires), ce livre est aujourd’hui accessible en français aux Presses universitaires de Lyon. Son autrice, la chercheuse argentine Moira Cristiá, y retrace une histoire de l’Association internationale de défense des artistes victimes de la répression dans le monde (AIDA), entre 1979, année de création de l’association à Paris, et 1985, qui marque la décadence de ses sections française, nord-américaine et belge, au moment même où des transitions démocratiques succèdent aux régimes dictatoriaux dans le Cône Sud.

Organisé chronologiquement en cinq chapitres, ce travail commence par situer cette initiative de solidarité artistique dans le contexte des années 1960-1970 propice aux mobilisations transnationales et à l’engagement des artistes, en citant de nombreuses initiatives (pour le Vietnam, le Chili, Cuba…) qui la précèdent et qui méritent d’être connues. Le deuxième chapitre revient sur le voyage de la délégation d’artistes français dans le Cône Sud (Chili, Uruguay, Argentine), coordonné par Jean-François Labouverie, qui a motivé la création de l’AIDA. À leur retour en France, Ariane Mnouchkine et Claude Lelouch s’inquiètent dans une conférence de presse de « l’extinction des artistes sur ces terres » – Julio Cortázar parlait même de « génocide culturel » – et annoncent la création d’une association de défense des artistes victimes de l’arbitraire et des persécutions dans le monde. L’autrice disséque cette genèse, tout en présentant la composition de l’association à l’échelle internationale, en s’attardant davantage sur le comité parisien et l’évolution du comité exécutif à travers le temps. Après la France et ses nombreux comités (Paris, Nancy, Grenoble, Avignon, Le Mans, Dijon, Marseille, Lille à partir de 1982), d’autres comités se créent à l’international (Allemagne, Pays-Bas, Belgique, Suisse, Etats-Unis).

La thèse principale de l’autrice suggère que le passé traumatique européen, rattaché à la Seconde Guerre mondiale, a servi de moteur à l’engagement solidaire des artistes européens. Ces deux expériences présentes et passées étaient reliées, d’une certaine façon, par des « ponts sensibles », concept que l’autrice développe dans son ouvrage pour qualifier l’empathie qui peut naître entre des sujets qui, sans se connaître personnellement, ont subi des formes comparables de violence. Le lecteur appréciera la biographie systématique de plusieurs lignes qui accompagne le nom des personnalités évoquées et qui explique sommairement les raisons de leur engagement. Beaucoup d’anecdotes parsèment ainsi la narration donnant chair au récit historique.

Le chapitre 3 est centré sur la campagne de l’AIDA pour l’Argentine qui s’est déroulée entre 1980 et 1981, avec pour mot d’ordre « 100 artistes argentins disparus ». Parallèlement aux manifestations artistiques spectaculaires dans l’espace public, avec la création notamment de 100 peintures banderoles, destinées à provoquer une réaction émotionnelle chez les passants (cf. rubrique Regard dans ce numéro), l’AIDA se consacrait à des actions de solidarité plus traditionnelles, ce dont atteste le chapitre 4 centré sur les années 1981 et 1982. Un de ses objectifs principaux était de documenter les atteintes aux droits humains par la diffusion d’informations factuelles au moyen de tracts, livrets, conférences de presse, ou encore journées d’information. Des données étaient ainsi envoyées fréquemment à l’AIDA, comme à d’autres associations de solidarité à travers le monde, par des organisations argentines de résistance comme l’association des Familiares desaparecidos y Detenidos por Razones Políticas (FDDRP).

Le dernier chapitre donne des indications sur le devenir de l’AIDA après 1983, le désir des artistes de constituer des archives en vue d’un futur « Nuremberg » latino-américain, l’importance des campagnes pour le Chili encore sous dictature, ou pour la paix en Tchécoslovaquie, sans oublier la « résurrection » temporaire du comité français de l’association, en mars 1995, pour permettre l’asile de deux cents artistes et personnalités du monde culturel algérien, en plein contexte de guerre civile (1992-2002). À Hambourg, l’association perdure encore, rebaptisée Aid AAid for Artists in Exile, elle octroie, entre autres, des bourses à des artistes exilés.

Profondément documentée par une multiplicité d’archives (documentaires, orales, audiovisuelles), cette recherche joue intelligemment avec les échelles d’analyse (locales, nationales, internationales, ou encore micro et macro). Cela permet d’appréhender à la fois la fabrique des actions collectives, à l’échelle d’un groupe œuvrant dans une ville par exemple, tout en ayant des indices sur l’efficacité de ces actions et leurs réceptions dans les pays concernés. Le texte à proprement parler est accompagné d’un paratexte composé notamment d’une préface inédite du musicologue et chercheur Esteban Buch, d’une chronologie des actions de l’AIDA autour de l’Amérique latine, d’une riche bibliographie permettant de retracer l’itinéraire de recherche de l’autrice, ainsi que d’un index onomastique qui facilite le maniement de l’ouvrage pour les personnes les plus empressées. Un documentaire franco-argentin de 2021, Resistencia cultural en dictadura (disponible sur YouTube), complète l’objet livre afin de diffuser, auprès du grand public, des images d’archives, autrement difficiles d’accès.

En nous livrant l’histoire méconnue d’une association de solidarité artistique, au cœur de réseaux transnationaux en pleine guerre froide, Moira Cristiá réussit donc le pari qu’elle se donne d’apporter sa pierre à l’édifice contre la poussée des régimes autoritaires et fascistes dans le monde, et particulièrement dans son pays, l’Argentine. Riche d’exemples et d’images, ce récit inspirant permet, en effet, d’imaginer de nouvelles modalités de luttes, plus créatives, pour nos mobilisations sociales actuelles et à venir.

Cause commune46 • été 2025