Ce mois-ci :
Personne morale
Justine Augier
Burn-out militant. Comment s’engager sans se cramer
Hélène Balazard et Simon Cottin-Marx
L’Œil ailé. La naissance de l’athéisme
Jean-Michel Galano
Découvrir le Front populaire
Jean Vigreux
La Matrice des classes sociales
Vivek Chibber

Personne morale
Actes Sud, 2024
Justine Augier
Par Fanny Charnière
Dans Personne morale, Justine Augier – par ailleurs fille de Marielle de Sarnez – retrace l’affaire Lafarge en Syrie sous la forme d’un récit politique et juridique saisissant. L’autrice met au jour les mécanismes concrets par lesquels une multinationale française a pu financer, négocier et composer avec des groupes armés, y compris djihadistes, pour maintenir à tout prix son activité industrielle dans une zone de guerre. Mais ce que le livre donne à voir n’est pas seulement une série de décisions scandaleuses, mais bien une logique systémique implacable : celle où les profits valent plus que la vie humaine, où la sécurité des salariés locaux devient une variable d’ajustement, et où les discours managériaux servent à masquer des choix profondément politiques.
L’autrice rapporte comment les cadres (français) sont d’abord évacués, tandis que les ouvriers syriens demeurent contraints de travailler malgré les menaces de mort, comment les paiements deviennent des « frais logistiques », comment la guerre se transforme en ligne comptable. Elle ne se contente pas d’accumuler des faits : elle les met en récit et rend sensibles le cynisme et la violence du capital. Le cœur de son propos réside dans cette fiction juridique qu’est la « personne morale », ce masque légal qui permet aux grandes entreprises d’agir sans avoir à répondre de leurs actes, en toute impunité. Cette entité abstraite dilue les responsabilités, disperse les décisions, empêche de nommer les coupables. Le crime devient alors sans sujet.
Mais c’est aussi un livre sur la lutte – ici juridique. L’autrice accompagne le travail patient et souvent invisible de femmes – juristes, avocates et militantes – qui tentent de faire reconnaître la responsabilité pénale des multinationales dont Lafarge. Elle décrit l’obstination, la fatigue, les doutes de ces femmes mais aussi leur intelligence collective. À travers elles, le droit cesse d’être un simple instrument de domination pour devenir un terrain de confrontation. Le livre rappelle que la justice est toujours arrachée, jamais donnée.
L’autrice démontre que les crimes décrits ne sont pas des anomalies, mais bien des expressions cohérentes du capitalisme, fondé sur l’accumulation, la concurrence et la marchandisation du monde. L’ouvrage laisse cependant en suspens la question centrale de la propriété des moyens de production. Pour les militants communistes, il constitue à la fois une alerte et un outil : une invitation à penser la lutte contre l’exploitation non seulement comme une bataille sociale, mais comme un combat contre les structures mêmes qui organisent l’irresponsabilité.

Burn-out militant. Comment s’engager sans se cramer
Payot, 2025
Hélène Balazard et Simon Cottin-Marx
Par Mathilde Frégeon
La prise en compte encore balbutiante de la santé mentale dans le monde militant est ce qui a motivé les auteurs, politiste et sociologue, à se lancer dans la rédaction de Burn-out militant. Trois grands chapitres structurent l’ouvrage, dont il faut souligner tout de suite que le ton général, qui se veut accessible et non académique, est parfois excessivement jargonnant et psychologisant. De plus, beaucoup d’actions évoquées relèvent d’une « hyperpolitique », très visible mais peu transformatrice des rapports sociaux. Néanmoins, l’ensemble de l’ouvrage offre de vrais conseils pratiques, notamment aux responsables d’organisations politiques et syndicales à la base (sections, unions locales…). En fin d’introduction, les auteurs repèrent trois facteurs de risque particulièrement communs aux organisations militantes, auxquels Hélène Balazard et Simon Cottin-Marx opposent trois modalités de dépassement (« s’engager », « s’organiser », « résister »).
Contre la culture du sacrifice qui provoque l’épuisement par l’absence d’objectifs clairs, ils proposent de créer des conditions d’engagement durable, en insistant sur la construction d’une identité collective, la fixation d’objectifs atteignables (les « petites actions » qui mobilisent sans épuiser), et une stratégie globale adaptée aux moyens dont dispose l’organisation. Le but est bien de concilier un engagement militant avec la vie privée.
Deuxièmement, les auteurs constatent l’absence de prise en charge du bien-être par les partis, syndicats ou associations, avec des structures souvent conflictuelles et des tâches
souvent mal définies. À cela, ils répondent « organisation » : intégrer correctement les nouveaux adhérents, clarifier qui fait quoi, prévenir les conflits, célébrer les petites avancées…
Enfin, beaucoup d’organisations militantes peinent à gérer l’inaction, dans une conjoncture historique difficile pour les structures progressistes. Il s’agit donc de résister. C’est le chapitre le plus problématique pour ceux qui ambitionnent de s’appuyer sur un mouvement majoritaire mettant de côté la violence politique autant que faire se peut, car on y trouve de nombreux conseils en cas d’affrontements avec la police, en prenant acte de la transformation des mobilisations de rue depuis la loi travail de 2016. Un livre qui reprend certains poncifs de la gauche radicale, mais qui est globalement mobilisable dans une perspective communiste.

L’Œil ailé. La naissance de l’athéisme
Pont 9, 2025
Jean-Michel Galano
Par Olivia Falquet
Il arrive que la patience du philosophe permette de mettre au jour de nouvelles sources de pensée qui sortent des sentiers habituels que dessine l’histoire de la philosophie. L’œil ailé. La naissance de l’athéisme se présente comme l’une d’elles.
L’ouvrage s’ouvre sur la reprise d’un article publié dans La Pensée en 2019 retraçant notamment l’itinéraire intellectuel de Leon Battista Alberti (1404-1472), l’un des premiers humanistes. Cet « homme universel de la Renaissance » passe par les mathématiques, la théorie de la peinture, le droit, la musique, les lettres. Son originalité s’affirme par son choix d’un art appliqué, l’architecture : « une action en prise directe sur ce qui conditionne notamment au plan matériel, la vie des humains ». Jean-Michel Galano y voit une première preuve de l’unité de son parcours (à rebours d’une interprétation par laquelle ses intérêts pour des disciplines multiples peuvent être compris comme un éparpillement).
L’œil ailé se poursuit par un essai préfacé qui commente le Momus, œuvre de Leon Battista Alberti présentée comme un « protoroman » (Jean-Michel Galano défendant dès sa préface « qu’il n’existe pas de roman pur » mais que celui-ci est toujours une recherche). L’exégèse à laquelle se livre l’auteur est un moyen de démontrer sa thèse : Momus n’est pas une simple satire divertissante, c’est une réflexion politique assortie d’un travail théorique dont la portée nous apparaît étonnamment moderne puisqu’un vent d’émancipation souffle sur le texte. Ici, cela prend la forme d’une histoire nourrie de mythologie mais aussi déjà, et c’est toute sa force d’actualité, sous forme de projet politique : la nécessité de s’affranchir de l’emprise des dieux sur les esprits. Dieu de pacotille tantôt exclu de l’Olympe, tantôt réintégré, le parcours chaotique de Momus dessine en creux la défiance à l’égard de Dieu (le Christ n’est jamais mentionné), un univers dépourvu de transcendance où la création du monde est « surprise, surgissement ». Sous couvert d’une forme fictionnelle, Leon Battista Alberti livre une réflexion sur un monde en crise dans le cadre d’un système de gouvernement qui pèche par son manque de rigueur politique et de courage. Une telle analyse au XVe siècle ne peut cependant pas manquer de résonner familièrement en nous. L’ouvrage de Jean-Michel Galano confirme une fois encore, qu’une lutte sourd tout au long de l’histoire, même si, formellement, elle n’est pas théorisée mais plutôt représentée dans les interstices du récit d’Alberti.

Découvrir le Front populaire
Éditions sociales, 2026
Jean Vigreux
Par Hoël Le Moal
La collection « Les propédeutiques » des Éditions sociales, lancée par les écrits de nos camarades de Cause commune Jean Quétier et Florian Gulli, est bien souvent une excellente entrée en matière pour se frotter à un auteur, notamment marxiste. Ici, c’est un chromonyme qu’étudie Jean Vigreux, professeur d’histoire contemporaine à l’université de Bourgogne : le Front populaire, remis à la mode par les forces de gauche françaises en 2024.
Par une confrontation directe avec les textes, on découvre en douze courts chapitres chronothématiques les principales scansions de la période. Quel bonheur de lire Paul Vaillant-Couturier dans L’Humanité du 14 février 1934 quand il écrit : « La journée du 12 l’a prouvé [il y a des objectifs communs], et c’est ce qui en fait – à condition que l’action continue sans répit – une grande journée d’espoir révolutionnaire. »
Quelle émotion aussi de relire la fin du serment du 14 juillet 1935 (« Nous jurons […] de donner du pain aux travailleurs, du travail à la jeunesse, et au monde la grande paix humaine ») ou le discours de Maurice Thorez du 17 avril 1936 dit de « la main tendue » : « Nous, communistes, qui avons réconcilié le drapeau tricolore de nos pères et le drapeau rouge de nos espérances, nous vous appelons tous, ouvriers, paysans et intellectuels, jeunes et vieux, hommes et femmes, vous tous, peuple de France, à lutter avec nous. »
À chaque étape, les extraits sont contextualisés par l’excellent spécialiste de la période qu’est Jean Vigreux. Ainsi, à propos d’un texte de la philosophe Simone Weil sur les grèves, il rappelle que la joie des grèves, bien connue, ne doit pas dissimuler la conflictualité inhérente à la période : on relève des morts, comme Tahar Acherchour, dans l’usine Cusinberche de savons et de bougies à Clichy, en novembre 1936. Un excellent petit livre, très utile, qui pousse à en lire de plus longs, puisque chaque chapitre se clôt par des conseils de lecture.

La Matrice des classes sociales
Agone, 2026
Vivek Chibber
Par Hoël Le Moal
Comment expliquer la stabilisation du capitalisme alors que toute la tradition marxiste met en avant son caractère structurellement instable ? Il faut absolument lire La Matrice des classes sociales pour y trouver une des réponses les plus abouties à ce jour. Contre le « tournant culturel » qui, depuis les années 1950, tend à expliquer que la classe ouvrière n’est plus révolutionnaire car elle s’est intégrée à la société de consommation (Marcuse), et donc qu’il faut abandonner les explications économiques de nature systémique, Vivek Chibber remet au centre l’analyse matérialiste des rapports sociaux, fondée sur la notion d’intérêt des agents. Il s’agit donc pour lui de comprendre là où la gauche marxiste classique a eu tort, ce qui a permis à la gauche « culturaliste » de marquer des points. En effet, Marx a peu étudié la manière dont les intérêts de classe se transforment en lutte des classes, il aurait négligé « la culture », les identités individuelles et collectives qui, en sociologie, contrebalancent les intérêts matériels (en gros, Chibber offre une nouvelle interprétation des relations infrastructure/superstructure).
Tout le propos de l’ouvrage est de montrer la manière dont il existe bien une structure de classes spécifique dans le capitalisme, une structure qui incite les acteurs à adopter des stratégies économiques de survie. L’originalité de Vivek Chibber consiste à expliquer que la structure de classes ne pousse pas naturellement à l’organisation révolutionnaire qui abattrait le capitalisme, mais au contraire invite à préférer des modes de résistance individuels. Ce qui fait obstacle à l’organisation en classe est bien la vulnérabilité des travailleurs. L’auteur réintègre alors la culture : pour s’organiser collectivement, les travailleurs font le sacrifice volontaire de ressources individuelles au profit du collectif, en bouleversant le rapport bénéfice/risque.
Contre la thèse culturaliste du « consentement » au sein de la classe ouvrière, Vivek Chibber tend à le placer en position seconde par rapport à des fondements matérialistes. Le consentement est certes lié à la promesse d’amélioration des conditions de vie, mais n’est pas selon lui la pierre angulaire de la domination ; discutant les propositions de Gramsci, l’hypothèse forte de Vivek Chibber est que c’est la résignation qui compte, « les travailleurs acceptant leur place dans la structure car ils ne voient pas d’autre option viable pour eux ». Les capitalistes n’ont donc pas besoin de s’organiser pour faire valoir leurs intérêts, la structure de classes détruit la confiance et l’adhésion dans les organisations en favorisant l’atomisation et la résistance individuelle.
Quelles pistes d’actions concrètes ? Pour Vivek Chibber, il s’agit de raviver la tradition marxiste en convainquant de l’existence d’une structure de classes spécifique, et de construire les organisations à même de replacer au cœur de la centralité stratégique la classe des travailleurs, car le capital étant la première source de pouvoir, elle est la seule force capable de perturber le flux de profits et de faire plier les capitalistes. Cela suppose de sortir de « l’hyperpolitique » qui, sous couvert de radicalité, organise le passage d’une confrontation avec le capitalisme à un combat prioritaire contre les discriminations, combat dont s’accommodent fort bien les capitalistes.
Cause commune n° 47 • janvier/février 2026