Ce mois-ci :
Des enfants instruits
Denis Kambouchner
Ambroise Croizat. Justice sociale et humanisme en héritage
Emmanuel Defouloy
Un taylorisme augmenté. Critique de l’intelligence artificielle
Juan Sebastián Carbonell
Mondes postcapitalistes
Sous la direction de Jérôme Baschet et Laurent Jeanpierre
Des enfants instruits
Les Belles Lettres, 2026
Denis Kambouchner
Par Jean-Michel Galano
Ce livre au titre prometteur, dense et passionné mais exempt de tout dogmatisme, se présente d’abord comme une réflexion sur la crise actuelle du système éducatif. Se tenant résolument à l’écart des modes et des simplifications, mais partie prenante des débats actuels, Denis Kambouchner développe une réflexion empreinte de gravité et de responsabilité, qui va bien au-delà du constat. Le fond du problème auquel la société tout entière doit faire face est selon lui de décider ce que deviendront nos enfants, et donc quels citoyens l’école doit former, mieux encore : quelle forme de citoyenneté l’on envisage dans les conditions de notre temps. L’école n’est pas seulement une question pédagogique, ni même une question politique au sens étroit du terme : elle est l’enjeu d’un débat de normes portant sur ses finalités et les valeurs qu’elle promeut (ou pas) et à ce titre elle constitue aussi un enjeu philosophique.
Or le fait est que les choix de l’ultralibéralisme, la glorification des solutions individuelles, un usage sans règles des nouvelles sources d’information et des nouveaux moyens de communication ont créé beaucoup de malentendus, favorisé des choix de facilité et brouillé de nombreux repères.
Face à cette situation, il convient selon l’auteur de « donner beaucoup » aux élèves, ce qui était déjà l’idée que se faisait de l’école cet autre philosophe qu’était Jean Jaurès. Ce « beaucoup », il ne faut pas l’entendre dans un sens seulement quantitatif : l’auteur souligne l’ardente obligation de confronter les enfants, dès le plus jeune âge, à « des choses grandes et belles », les émancipant par là même de la soumission aux valeurs du consumérisme généralisé et de la rentabilité à court terme.
Ambroise Croizat. Justice sociale et humanisme en héritage
Geai Bleu Éditions, 2025
Emmanuel Defouloy
Par Mathieu Menghini
Il y a quelques mois, à l’occasion des quatre-vingts ans de la Sécurité sociale, le journaliste de l’AFP et syndiqué CGT Emmanuel Defouloy publiait une biographie d’Ambroise Croizat. Dans des pages édifiantes et pleines de ferveur, Emmanuel Defouloy nous rappelle qu’ouvrier communiste sans certificat d’études, dirigeant pendant près de quinze années de la Fédération CGT des travailleurs de la métallurgie, député du Front populaire jusqu’à son emprisonnement plus de trois années durant sous le régime de Vichy, Ambroise Croizat devint ministre du Travail et de la Sécurité sociale entre novembre 1945 et mai 1947. Dans ce laps de temps, soit moins de dix-sept mois, il contribua – entre autres – à abaisser le temps de travail, relever les salaires (en particulier féminins), majorer les heures supplémentaires, constituer des comités d’entreprise, établir des délégués du personnel, développer la médecine du travail, la médecine scolaire et généraliser la Sécurité sociale !
Dans une note de bas de page, Emmanuel Defouloy cite la conviction de son protagoniste : « [L’]organisation [de la Sécurité sociale] nous fournit […] l’instrument de tous les progrès sociaux qui doivent, dans l’avenir, se réaliser […]. » De fait, le principe communiste « de chacun selon ses moyens à chacun selon ses besoins » est susceptible de s’étendre à tous les risques de l’existence – risques, dans la plupart des cas, produits par l’organisation socioéconomique elle-même : une Sécurité sociale plus audacieuse ne pourrait-elle, il est vrai, ordonner la production de certains médicaments, assurer la sécurité et la qualité de l’alimentation, la disposition d’un logement pour chacune et chacun, mais aussi le partage de la culture et d’autres biens encore ?
Par son ouvrage, Emmanuel Defouloy inscrit méritoirement ses pas dans ceux de ses trop rares devanciers – eux aussi émus voire révoltés par l’oubli d’Ambroise Croizat : citons Michel Étiévent, Bernard Lamirand ou encore le cinéaste Gilles Perret (La Sociale).

Un taylorisme augmenté. Critique de l’intelligence artificielle
Éditions Amsterdam, 2025
Juan Sebastián Carbonell
Par Mathieu Menghini
Le monde est embarqué dans une course erratique à l’intelligence artificielle (IA), or les enjeux sont majeurs, comme les détaille Juan Sebastián Carbonell dans Un taylorisme augmenté. Sociologue du travail et des relations professionnelles, l’auteur pointe les risques avérés de dégradation et de déqualification du travail, de surveillance numérique, d’emplois pervertis de la reconnaissance faciale, de manipulations lors d’élections, d’usages militaires sinistres pour ne rien dire des conséquences écologiques de pratiques particulièrement énergivores.
Bien sûr, des voix se font entendre qui s’inquiètent de tel ou tel aspect et réclament ici ou là une régulation de l’IA. Avant tout attaché au monde du travail, Juan Carbonell observe toutefois que les promoteurs d’une IA « éthique » sont souvent insoucieux des droits des travailleuses et des travailleurs, de la qualité de l’emploi et des conditions de travail, alors que l’IA s’est massivement introduite dans les entreprises et dans certaines institutions.
Cité dans Un taylorisme augmenté, l’économiste étasunien Stephen A. Marglin dresse le séquençage historique d’une double dépossession : 1° dans la transition du travail artisanal (domestic system) au marchandage (putting-out system) s’est jouée la perte du contrôle des travailleuses et des travailleurs sur le produit fini et sur l’accès au marché ; 2° par le système de la fabrique et l’organisation scientifique du travail, c’est le contrôle ouvrier sur le procès de travail lui-même qui s’est vu confisqué.
Acteur de cette seconde phase, le fameux ingénieur Frederick Winslow Taylor saisit avec une singulière acuité le lien entre maîtrise ouvrière du procès de production et capacité de résistance des travailleuses et des travailleurs. D’où les trois principes qui – pour l’économiste marxiste Harry Braverman (Travail et capitalisme monopoliste, 1976, rééd. 2023) – définissent le taylorisme : 1° la dissociation du processus de travail et de l’art de l’ouvrier de métier ; 2° la séparation de la conception et de l’exécution (sous la forme, par exemple, d’une dépossession machinique) ; 3° l’utilisation du monopole de l’organisation du travail pour contrôler chaque étape du processus de la production.
Les nouvelles technologies ne font que renforcer les dynamiques de dissociation entre la conception et l’exécution, de parcellisation du travail et d’atomisation des collectifs par la mise en concurrence des uns avec les autres – aussi peut-on parler d’un « taylorisme augmenté » pour signifier ce management algorithmique qui contribue de manière décisive à l’asymétrie de l’information sur la production au profit du commandement. L’assujettissement du travail par le capital gagne en sophistication et soulage – dans le même mouvement – la maîtrise de ses besognes les plus ingrates.
Le sociologue Juan Carbonell affirme que « la technologie n’est pas neutre », que son histoire « est façonnée […] par des rapports de pouvoir, de genre, de classe et de race ». En somme, « la technologie n’est pas politique sous certains aspects (son usage, par exemple), elle est politique en soi » ; aussi Juan Carbonell fustige-t-il certains auteurs « postmarxistes » insinuant que le numérique et l’IA pourraient devenir les vecteurs d’un « communisme de luxe » (Aaron Bastani, Communisme de luxe : un monde d’abondance grâce aux nouvelles technologies, Diateino, 2021). Un « simple » changement de propriétaire ne saurait abolir les effets aliénants inhérents à ladite technologie : « De la même façon qu’il ne peut pas y avoir de chaîne de montage socialiste, parce qu’il n’y a rien de potentiellement émancipateur dans la dissociation entre la conception et l’exécution, il ne peut pas y avoir d’IA socialiste » (Carbonell).
Sur la base de ces constats, Un taylorisme augmenté plaide pour un renouveau luddite, pour le contrôle de la production par les travailleuses et les travailleurs et le contrôle démocratique de l’innovation, ce qui ne manquera pas d’alimenter le débat chez celles et ceux qu’intéressent les transformations du monde du travail.

Mondes postcapitalistes
La Découverte, 2026
Sous la direction de Jérôme Baschet
et Laurent Jeanpierre
Par Hoël Le Moal
Depuis de très nombreuses années, les éditions La Découverte offrent au lecteur des travaux innovants qui touchent à l’écologie politique et à la critique du capitalisme. L’ouvrage dirigé par l’historien Jérôme Baschet et le sociologue Laurent Jeanpierre s’inscrit dans cette dynamique, le premier ayant approfondi récemment les enjeux de « temporalité » (Défaire la tyrannie du présent, La Découverte, 2018) et de « possibles désirables » (Basculements, La Découverte, 2021), le second multipliant les travaux sur les conjonctures révolutionnaires (codirection d’Une histoire globale des révolutions, La Découverte, 2023, postface à Erik Olin Wright…).
L’intérêt principal de l’ouvrage est qu’il s’intéresse de près à ce que les marxistes ne considèrent pas toujours assez : comment rendre désirable et pensable le monde de « l’après-capitalisme » afin de « dépasser la simple critique du présent ». On attend d’ailleurs que des marxistes « classiques » (l’expression demanderait à être précisée) produisent un travail de même ampleur car, pour ceux-ci, le livre dirigé par Baschet et Jeanpierre ne peut qu’être trop souvent déroutant.
S’inscrivant largement dans le courant décroissantiste, l’ouvrage se présente comme un livre d’ « expérimentation de connaissances » qui se situe dans la tradition du « romantisme révolutionnaire » approché par Michael Löwy et Robert Sayre en leur temps. Beaucoup de contributions se caractérisent par une forte méfiance à l’égard de la rationalité universaliste au profit de la subjectivité, des épistémologies situées, et « en opposition aux appareils bureaucratiques devenus les gestionnaires de cette canalisation attentiste des aspirations révolutionnaires » (p. 22), suivez mon regard… Aucune entrée ni renvoi vers la question des classes, de l’organisation ou des partis (sauf l’article « Stratégies transitionnelles » de Laurent Jeanpierre, assez stimulant pour celui qui s’intéresse au « comment y arriver »), mais de nombreuses propositions sur les questions agroécologiques, d’ontologies postnaturalistes (Philippe Descola), d’écologie des savoirs (Isabelle Stengers)…
L’ouvrage n’en demeure pas moins très riche pour qui cherche à approfondir et éventuellement dépasser les lignes de clivage entre les conceptions classiques de l’émancipation et les propositions plus écosocialistes et libertaires : le livre avance davantage des positions « communalistes » plutôt que centrées sur l’État (en ne balayant pas l’enjeu des « échelles », objet d’une contribution de Jérôme Baschet) ; défend l’autonomie et une approche non productiviste de la production plutôt que celle d’un essor des forces productives ; remet en cause les présupposés de la modernité (universalisme et objectivation de la nature). Ne cachons pas que lorsqu’on se situe plutôt dans la tradition issue des Lumières, du marxisme et des organisations ouvrières, le livre bouscule utilement. Nous partageons en tout cas l’ambition de combiner des moyens politiques et intellectuels appartenant à des traditions différentes, car force est de constater qu’ « aucune des stratégies anticapitalistes existantes n’a été ou n’est en mesure de parvenir seule à une sortie du capitalisme » (Laurent Jeanpierre, p. 122).
Cause commune n° 48 • mars/avril 2026

