Ce mois-ci :
Au service de l’humain
François Liberti
Immigration. Indifférence, indignation, déshumanisation
Catherine Wihtol de Wenden
Progrès
Wolf Feuerhahn
Mutinerie. Comment le monde bascule
Peter Mertens
Les passagers de la cathédrale
Valère Staraselski
Militer en minorité ? Le « secteur juif » du Parti communiste français après la Libération
Zoé Grumberg

Au service de l’humain
Les Éditions Arcane 17, 2025
François Liberti
par Nicolas Devers-Dreyfus
Plus qu’une autobiographie, un émouvant témoignage sans égal par sa simplicité, son humanité. François Liberti, au caractère bien trempé, rencontré autrefois dans les années soixante-dix dans le Sud, nous fait aimer le peuple des pêcheurs et conchyliculteurs de Sète.
Il nous fait partager la mémoire de plusieurs générations d’hommes de la mer et de l’étang de Thau, dont beaucoup comme sa famille sont venus, poussés par la misère, il y a un siècle et plus, du port de Gaëte, près de Naples. On doit à cette origine, comme il nous l’apprend, de nombreuses traditions et manières de pratiquer la « petite pêche » côtière, et l’importation de la Tielle, délicieuse tourte au poulpe.
François, dans la continuation de son père, par de multiples actions, a construit un destin collectif exemplaire, fait de luttes et de la création d’institutions maritimes qui fédèrent la petite communauté de pêcheurs méditerranéens. Une passion de la mer depuis l’enfance, qui le fait commencer au sortir d’une courte scolarité par le rude apprentissage de la vie de mousse, puis de marin, puis de petit patron pêcheur.
À Sète, la solidarité se déploie pour les malheureux marins de toutes nationalités, abandonnés à des milliers de kilomètres de chez eux, « sans vivres ni salaire », sur des cargos souvent hors d’âge par des armateurs voyous. La CGT et le mouvement associatif vivace de ce port refuge leur viennent en aide.
François et Anita se rencontrent lors d’un rassemblement de la jeunesse communiste à Paris, « Les journées de l’avenir ». Depuis leur retour et une sortie sur le brise-lames, ils ne se quitteront plus, ensemble dans la vie militante et dans la vie tout court, sur tous les terrains des luttes sociales et politiques qui animent la ville.
Porté par l’estime de tous aux responsabilités, maire de Sète, éclairé par ses grands anciens Pierre Arraut puis Gilbert Martelli, conseiller départemental et régional, député de l’Hérault, François Liberti donne sa pleine mesure dans quantité d’actions pour le mieux vivre de ses concitoyens, le logement des plus modestes, l’aménagement de la ville. Il a entretenu un rapport d’intelligence et de dialogue par la concertation, tant avec le personnel communal qu’avec les habitants des différents quartiers. Sa passion pour la culture rencontre l’âme de la cité, fière de ses enfants, tels Paul Valéry, Jean Vilar, Agnès Varda, Georges Brassens. Ami des peintres comme Hervé Di Rosa, et admirateur des grands écrivains mainteneurs de la langue et la culture occitane, Yves Rouquette le Sétois et Robert Lafont qui y enseigna, François avec ses camarades Rose Mioche-Blin et Jacques Blin firent beaucoup pour accompagner la création et développer les équipements culturels.
À l’heure du défi de faire vivre le collectif, l’esprit de solidarité face aux vents mauvais de l’individualisme et de la haine des autres, le récit très personnel d’un parcours tout à la fois ancré à sa cité portuaire mais ouvert au bien de la communauté humaine sans frontières, résonne comme une invite à résister, à ouvrir un chemin émancipateur.

Immigration. Indifférence, indignation, déshumanisation
Autrement, 2025
Catherine Wihtol de Wenden
par Mathilde Frégeon
Scandalisée par le « choix européen d’une approche militarisée des frontières », l’autrice, première politiste du CNRS à avoir travaillé sur l’immigration, montre de façon convaincante comment la mondialisation de la mobilité suscite l’indifférence, l’indignation et des manifestations d’inhumanité. Dans une approche essayiste intéressante, l’ouvrage se penche sur les réactions engendrées par les politiques migratoires.
« On ne pourra pas arrêter l'immigration, car elle est devenue l'une des grandes données de notre temps » : voilà une pensée à coups de marteau qui gagnerait à entrer dans la tête de nombre de nos dirigeants. Les pays développés utilisent l’immigration qui est suscitée par les inégalités de développement humain, les écarts démographiques, les troubles en tous genres. 300 millions de migrants ne forment pas la majorité de la population mondiale, loin des théories du grand remplacement, et 87 millions de ces êtres humains sont en Europe. « Plus on ferme, plus les trafics sont intenses et plus les trafiquants s’enrichissent car la fermeture ne dissuade pas », et les alternatives comme les retours volontaires ou les reconduites n’ont pas eu d’effets tangibles depuis trente ans, ce que n’importe quel citoyen européen ne peut que constater.
Faute de politique d’accueil digne, « l’Europe devient un continent d’immigration malgré elle » (les pays du sud semblent bien plus tolérants à l’égard des populations en transit, ce qui ne signifie pas qu’il n’existe pas des tensions).
« Ce ne sont pas les plus pauvres qui migrent en traversant les frontières, mais ceux qui ont des réseaux de connaissance […], qui sont câblés sur les nouvelles technologies de l'information et de la communication qui leur donnent l'illusion de la proximité malgré les difficultés du passage » : à moins de couper les connexions internet transcontinentales, comment croire qu'on cessera de penser que l'avenir est meilleur loin de chez soi, alors que la richesse occidentale saute aux yeux du monde.
Trois chapitres suivent : « Indifférence », avec la manière dont le FN réussit à partir des années 1980 à adjoindre l’immigration aux répertoires de l’extrême droite (travail du Club de l’Horloge autour de la préférence nationale…), peu bavarde sur le sujet jusqu’alors. Depuis les années 2000, c’est « la normalisation d’un climat hostile » avec l’installation d’un consensus malsain sur la sécurité des frontières à renforcer.
Le deuxième chapitre est intitulé « Indignation », et se focalise sur les acteurs de la solidarité, les affaires médiatiques (l’église Saint-Bernard), les « camps », la manière dont l’asile à distance est traité.
Enfin, « Inhumanité » étudie le cas de Mayotte, en interrogeant : « la suppression du droit du sol est-elle dissuasive pour limiter les départs [des Comores] quand on manque d’hôpitaux, d’écoles, d’administrations et surtout d’emplois ». Voilà ce qui ne peut donner que du grain à moudre à des communistes soucieux d’un développement égal des potentialités humaines.
Un essai grand public aux riches exemples mais dont on peut regretter la construction parfois bancale : l’excellente introduction se suffisait quasiment à elle-même, et le reste du livre tend à se répéter. Il est néanmoins très utile pour une première approche, humaniste et réflexive, des questions migratoires.

Progrès
Éditions Anamosa, 2025
Wolf Feuerhahn
par Mathieu Menghini
Ces dernières années, sous l’intitulé « Le mot est faible », les éditions indépendantes Anamosa ont développé une collection qui s’empare de mots dévoyés par le pouvoir : « La révolution, écrivent les éditeurs, est devenue l’étendard des conservateurs, la régression se présente sous les atours du progrès, les progressistes sont les nouveaux réactionnaires, le salaire est un coût, le salariat une entrave, la justice une négociation et le marché une morale. » Or, c’est précisément l’un des mots ici cités (« progrès ») que reprend l’ouvrage récemment paru sous la plume de Wolf Feuerhahn.
Historien des sciences enseignant les humanités environnementales à l’École Polytechnique de Paris, Wolf Feuerhahn s’est employé « à sortir d’une histoire des idées abstraites, à historiciser l’usage des mots afin d’échapper aux catégories massives à vocation majoritairement polémique et de redécouvrir la complexité des positions populaires, savantes ou intellectuelles. » De fait, son essai offre un inventaire méticuleux des occurrences du terme, de ses ambivalences, de ses traductions diverses et même des variations de son orthographe (avec majuscule ou sans).
Avant 1789, note Feuerhahn, l’idée de progrès peut aussi bien désigner une évolution graduelle vers le meilleur que vers le pire. À compter de la Grande Révolution, une cristallisation opère. Mentionnons-en deux indices : le député de la Convention Condorcet, par exemple, affirme, d’une part, qu’il n’y a pas de terme défini à la perfectibilité de l’être humain et, d’autre part, que les progrès ne concernent plus uniquement les sciences et les arts, mais aussi les aspects juridiques et politiques. Dans le camp opposé, la contre-révolution interprète 1789 comme une insigne catastrophe (avec bien d’autres, Chateaubriand participe de ce courant qui aspire à renouer avec l’éternité divine de la monarchie).
En quelques dizaines de pages, Wolf Feuerhahn nous livre donc une recension riche et suggestive. Certains développements sont toutefois trop rapides pour contenter ses lectrices et lecteurs les plus avides ; d’autres davantage de nature à les combler : ainsi en est-il – entre autres – du traitement de l’opposition entre les tenants des études historiques et ceux de la philosophie de l’histoire.
Une autre rubrique a spécialement retenu notre attention – celle dévolue au philosophe et sociologue Georges Friedmann. Né en 1902 – soit peu après le crépuscule d’un siècle qui prétendit symboliser le mieux le progrès –, Friedmann a dénoncé la réduction de ladite notion en une forme de doctrine d’ingénieur. Un appauvrissement particulièrement sensible dans les années 1910 chez un Taylor ou un Ford. Alors que le capitalisme, écrit Friedmann, voit « dans les carrosseries aérodynamiques, les frigidaires et les escaliers roulant toute la substance du progrès », le marxisme, lui, constitue une dénonciation de l’aliénation des êtres et de la chosification des rapports sociaux. On le comprend, le compagnon de route du Parti communiste défend un progrès humain que les évolutions de la technique ne sauraient servir sans s’inscrire dans une organisation socio-économique consciente et planifiée. Un progrès humain dont la lutte des classes constitue l’indispensable vecteur – comme l’observait Marx le tout premier, un auteur également cité par Feuerhahn.

Mutinerie. Comment le monde bascule
Agone, 2024
Peter Mertens
par Kevin Guillas-Cavan
« Sans théorie révolutionnaire, pas de mouvement révolutionnaire » écrivait Lénine. Avec Mutinerie, Peter Mertens, président du Parti du travail de Belgique (PTB), relève le flambeau du dirigeant révolutionnaire essayant de saisir les mouvements tectoniques de la lutte des classes.
Loin des mémoires politiques convenues où femmes et hommes politiques dessinent un monde nouveau à grand renfort de convictions plus ou moins sincères et de sentiments plus ou moins étayés, Mutinerie combine analyse économique implacable, récits de luttes vivants et propositions concrètes. Les cinq premiers chapitres dissèquent les contradictions du capitalisme financiarisé : socialisation des pertes financières contre austérité imposée aux peuples, privatisations des services publics et aggravation de la précarité, mise sous coupe réglée de la démocratie où les changements de gouvernement ne se traduisent pas par des changements de politiques, car le véritable souverain n’est plus le peuple, mais les marchés financiers.
Si les éléments mis en avant sont convaincants, il nous semble qu’ils restent parfois à l’écume des choses. Par exemple, sur la question des difficultés à se nourrir d’une part croissante de la classe travailleuse, les citations mobilisées par Peter Mertens donnent l’impression qu’il suffirait d’éliminer la spéculation pour éliminer la faim. Ce serait sans aucun doute un progrès immense, mais ceci ne résoudrait pas le problème fondamental des travailleurs et des travailleuses. Si ceux-ci ne peuvent accéder à des denrées alimentaires suffisantes en quantité et en qualité, c’est avant tout dû à l’augmentation du taux d’exploitation dans tous les secteurs qui, dans un contexte de baisse tendancielle du taux de profit, tend à porter les salaires sous le niveau de reproduction.
Le dernier chapitre esquisse une stratégie pour un « socialisme du XXIe siècle ». Refusant tout fatalisme, il souligne que des victoires existent et prouvent la possibilité d’un changement, à condition de les généraliser, ce qui nécessite des syndicats et des partis de masse à même d’unifier les luttes. Pour cela, il convient de marcher sur ses deux jambes : porter un programme de rupture (« Faire le switch », comme le dit le PTB), mais aussi construire des structures alternatives immédiates à l’instar des centres médicaux solidaires de médecine pour le peuple ou des guichets énergie du PTB.
Par sa rigueur analytique et son ancrage dans les luttes réelles, Mutinerie se distingue comme un outil pour toutes celles et ceux qui se battent.

Les passagers de la cathédrale
Le Cherche Midi, 2025
Valère Staraselski
par Bernard Giusti
Une tempête s’abat sur la ville de Meaux. Deux quidams se réfugient près de la cathédrale Saint-Étienne, réagissant de façon très différente : l’un peste contre le vent, l’autre se contente de protéger sa caquette. Deux attitudes typiques de nos contemporains oscillant face aux évènements entre une réaction émotionnelle et le principe de réalité. Deux autres hommes et une femme rencontreront les premiers. Le roman se construira sur les relations nouées par ces cinq personnages qui ne se connaissaient pas.
Saint-Étienne de Meaux résonna des sermons de Bossuet : histoire chrétienne donc, et histoire de la littérature classique. Les romans de Staraselski s’appuient toujours sur les processus historiques qui les portent : les références à l’histoire sont omniprésentes, replaçant l’époque dans le fil de la dialectique historique. On doit donc lire ici un roman d’histoire contemporaine, avec les débats d’idées qui agitent notre société et ses enjeux politiques et sociaux.
À l’instar des romans philosophiques, c’est par les échanges entre les protagonistes que se développe une réflexion philosophique et idéologique sur l’actualité, dont le changement climatique ou la difficulté de militer quand les repères se brouillent ou se délitent.
Les liens entre les personnages reposent sur l’altruisme que l’on retrouve dans les bases du christianisme, dans l’idéal communiste, ou celui de notre République où notre société puise ses racines, la fraternité citoyenne. Militants associatifs, portés par un idéal politique ou êtres de conscience, tous se retrouvent dans cette phrase : « Ne vivre que pour soi, quelle drôle d’idée ».
L’auteur nous invite à réfléchir sur notre rôle dans une société héritière de la chrétienté et de la Révolution française, nous rappelle que nos valeurs se défendent d’abord dans nos rencontres quotidiennes et que nous sommes tous faits d’Histoire et de rêves. Avec Les passagers de la cathédrale Valère Staraselski signe un ouvrage majeur de son œuvre.

Militer en minorité ? Le « secteur juif » du Parti communiste français après la Libération
PUR, 2025
Zoé Grumberg
par Hoël Le Moal
Livre tiré d’une thèse soutenue en 2020, voici un travail fort utile à qui s’intéresse au sort des résistants étrangers au sein du Parti communiste français (on se permet également de renvoyer au livre d’Astrig Atamian, Ceux de Manouchian. Une histoire des communistes arméniens en France, 1920-1990 car Zoé Grumberg se permet à juste titre un clin d’œil à la panthéonisation des Manouchian).
La recherche est fondée sur un corpus de vingt-cinq individus qu’il s’agit de suivre partiellement avant-guerre (première partie), mais surtout après la Libération, jusqu’à la fin des années 1950. À la croisée de plusieurs historiographies (études du communisme, des organisations juives, des associations culturelles…), il s’agit de reconstituer les cheminements complexes de cadres du parti, entre identité juive et engagement communiste. Or dès l’entre-deux-guerres, quand la main-d’œuvre étrangère devient la main-d’œuvre immigrée (MOI) en 1932, « l’autonomisation de la MOI est une crainte constante du PCF », car beaucoup de membres de la MOI ne sont pas membres du parti (et après-guerre, le contrôle du parti est lié à la crainte de velléité « nationaliste » des minorités étrangères).
La guerre modifie considérablement le regard porté sur ce groupe de résistants, les juifs étant majoritaires dans deux détachements sur quatre des FTP-MOI (Francs-tireurs et partisans-MOI), et les principaux dirigeants de l’organisation sont juifs originaires d’Europe centrale, principalement de Pologne (Gronowski, Kaminski, Rayski…), et bien que minoritaires (les Juifs yiddishophones de la mouvance communiste représentent environ 10 % du total de la population juive en France en 1944), ils ne cessent de chercher à s’imposer comme une influence politique centrale. L’enjeu pour eux est bien de combiner défense d’un projet politique communiste et universaliste, et revendications spécifiques.
La deuxième partie étudie la manière dont les Juifs communistes ont participé à la reconstruction d’une authentique vie juive en France après guerre, « sous l’œil attentif du PCF ». Pour l’autrice, l’enjeu est bien de montrer que ces acteurs ne se contentent pas d’une vie associative et culturelle mais jouent bien un rôle politique de diffusion du communisme auprès des Juifs de France, dans une perspective de masse et de classe.
Le chapitre VII consacré au « secteur juif dans la tourmente de la Guerre froide » est particulièrement instructif. S’il s’agit de penser la question israélienne en Juifs communistes, l’antisémitisme présent en URSS meurtrit leurs consciences, avec une crise interne au secteur juif du PCF.
L’approche par les trajectoires est particulièrement féconde, et le travail sur les sources remarquable. Le fonds David Diamant, ancien documentaliste de l’Union des Juifs pour la Résistance et l’Entraide, est particulièrement mobilisé, ainsi que des questionnaires auprès des enfants de militants. Un travail nécessaire sur les organisations de la mouvance communiste française, qui montre toute l’étendue d’une organisation de classe après guerre.
Cause commune n° 45 • septembre/octobre 2025