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Pour conquérir une maîtrise communiste du travail, par en bas, nous disposons de conquis de la lutte de classes qui sont autant de « déjà-là » à actualiser.

Qu’elle soit mue par le profit (dans sa composante capitaliste) ou par la puissance (dans sa composante technocratique ou socialiste), la classe dirigeante ne parvient plus à susciter l’adhésion majoritaire au travail tel qu’elle l’organise. Le vécu de la dépossession, tant dans la définition de ce qui est produit que dans l’exercice du travail, est devenu insupportable. Cette perte d’adhésion est un danger mortel pour une classe dirigeante qui ne tire son pouvoir que de son pouvoir sur le travail. D’où sa violence dans les attaques contre les libertés et son appel à l’extrême droite.

 

L’exercice du travail, le centre du pouvoir

C’est sur le terrain du travail que se construit la dynamique capable de déjouer ce scénario. Cette dynamique est communiste : conquérir les institutions d’une société sans classes dans laquelle les humains, tous dotés des mêmes droits de décision, coengendrent la production avec les autres qu’humains. Nous disposons pour ce faire d’un pouvoir majeur et de déjà-là communistes qu’il s’agit d’actualiser de façon systématique.

Le pouvoir majeur, c’est que c’est nous qui faisons le boulot. Qu’il s’agisse de la bourgeoisie capitaliste ou de l’avant-garde socialiste, elles n’existent comme classe dirigeante que parce que nous exécutons le travail qu’elles décident. Un apport décisif de Marx est de montrer que, confrontée aux limites du capitalisme marchand et de la plus-­value absolue, la classe dirigeante ne peut aller plus avant dans l’accumulation de valeur qu’en prenant la direction du travail, en en dépossédant les travailleurs, en ajoutant à l’exploitation l’aliénation. Et que, dès lors – là est la leçon essentielle –, c’est l’exercice du travail qui devient le centre du pouvoir, et non pas une sphère politique ­extérieure au travail. Celles et ceux qui font le travail ont donc un pouvoir considérable.

« La classe dirigeante ne peut aller plus avant dans l’accumulation de valeur qu’en prenant la direction du travail, en en dépossédant les travailleurs, en ajoutant à l’exploitation l’aliénation. L’exercice du travail devient le centre du pouvoir. »

Tout est fait bien sûr pour dépolitiser le travail, nous conduire à sous-estimer notre pouvoir, à accepter de « souffrir au travail », c’est-à-dire à accepter de faire un travail aliéné. Mais c’est ici que le fait nouveau de l’absence d’adhésion majoritaire à ce travail aliéné ouvre une opportunité inédite de construction d’une union communiste des travailleurs. Cette union se fonde sur l’aspiration, aujourd’hui tellement partagée, à une production ayant du sens, aspiration qu’elle mobilise pour conquérir la décision collective sur l’objet et les moyens de travail dans toutes les entreprises, toutes les associations, tous les services publics. L’enjeu est de s’organiser non plus pour cesser le travail mais pour ne le faire que selon les décisions prises en commun. Une effervescence de dissidences locales existe déjà, il s’agit de les sortir de la marge et de passer de l’exit au voice (de la défection à la prise de parole) dans tous les lieux de travail. (Effervescence dont témoigne un documentaire comme Soulèvements, qui montre ­l’acuité d’analyse et la pertinence des moyens d’action de militantes et militants des Soulèvements de la terre.)

 

Des déjà-là à actualiser

Pour conquérir cette maîtrise communiste du travail, par en bas, nous disposons de conquis de la lutte de classes qui sont autant de déjà-là à actualiser.

Premièrement, de 1946 à 1967, preuve a été faite qu’une fonction collective ayant force de loi, le régime général de sécurité sociale, peut être gérée par des travailleurs élus faisant reculer l’appareil d’État. La nécessaire prise du pouvoir d’État pour confirmer à l’échelle macro les maîtrises micro­économiques du travail est communiste, dès lors qu’est conquis par en bas le pouvoir sur le travail dans l’État. Or le statut de la fonction publique, en libérant les fonctionnaires du chantage du marché du travail, en instituant des comités ­techniques paritaires, est un outil de conquête sur le travail qui ne s’use que si l’on ne s’en sert pas.

« Le fait nouveau de l’absence d’adhésion majoritaire à ce travail aliéné ouvre une opportunité inédite de construction d’une union communiste des travailleurs. »

Une union communiste des travailleurs réunissant fonctionnaires et usagers pour maintenir en exercice un tribunal, une école, une maternité que l’appareil d’État veut fermer, pour décider du fonctionnement de l’inspection du travail, pour arbitrer entre rail et route sur tel territoire, pour définir des programmes scolaires, etc., construira autant de pratiques victorieuses contre l’appareil d’État qui feront que la (nécessaire) victoire électorale ne sera pas une illusion. L’union communiste mènera la même action d’appropriation du travail dans les entreprises et les associations, de sorte que l’appropriation collective de l’outil de travail accompagne la désaliénation du travail, à l’inverse de ce qui se passe dans les entreprises publiques socialistes.

Deuxièmement, les conquis institués par Am­broise­ Croizat, Maurice Thorez et Marcel Paul en matière de droit au salaire comme attribut du travailleur et non pas du contrat de travail font qu’aujourd’hui le tiers des plus de 18 ans (17 millions sur 50) ont un salaire attaché à leur personne : les fonctionnaires, les retraités dont la pension est au moins égale au Smic, ce qui reste des salariés à statut. Ici encore, ce conquis ne disparaîtra pas si une union communiste s’appuyant sur l’aspiration à sortir le travail de son aliénation l’étend à tous les majeurs. En argumentant sur le fait que seules des personnes libérées du chantage à l’emploi ou à la performance sur le marché des biens et services, et donc titulaires de leur salaire, peuvent travailler selon leur déontologie. Et en étendant, secteur de production par secteur de production, le salaire comme droit politique : se multiplient aujourd’hui des mobilisations pour mettre en sécurité sociale toutes les productions, comme l’ont été les soins de santé dans les années 1960-1970, avec des professionnels conventionnés titulaires de leur salaire.

« C’est à l’enrichissement de la citoyenneté que doit s’appliquer la construction de l’union communiste. »

Troisièmement, la mise en sécurité sociale des soins de santé dans les années 1960-1970 est porteuse d’un autre conquis, le remplacement de l’avance en capital par l’avance des salaires. Richement dotée par la hausse du taux de cotisation, l’assurance-maladie a partiellement avancé les salaires des travailleurs construisant les CHU ou les biens médicaux, et évidemment celui des soignants. L’enjeu ici est d’en finir avec l’endettement, vecteur de dépossession du travail. Toute production suppose une avance monétaire, mais démonstration a été faite que la seule avance ­nécessaire pour qu’il y ait production de valeur, et donc travail, ce sont les salaires des travail­leurs.

On mesure le magnifique programme d’une union communiste : en finir avec les prêteurs, les investisseurs, les employeurs, autant d’acteurs inutiles. C’est à des citoyens-travailleurs titulaires de leur salaire, avancé par création monétaire sans dette, que revient la décision sur le travail. Pour assurer à tous les majeurs un salaire moyen de 3 000 euros nets mensuels, il faut créer 1 800 milliards, soit l’équivalent du revenu disponible actuel. C’est donc tout à fait à notre portée. Une telle union communiste doit bien sûr avoir comme objectif la reconquête de la création d’une monnaie nationale (et donc la sortie de la zone euro), mais une création monétaire définie par les citoyens eux-mêmes dans les assemblées territoriales adéquates, et non pas par une banque centrale.

Quatrièmement, qu’il s’agisse du Trésor public ou de l’assurance-maladie d’avant les désastreuses décisions de dévolution des masses salariales aux établissements, c’est un payeur macro­social qui a fait l’avance des salaires. Là encore, nous avons un déjà-là qu’il s’agit d’actualiser par une union communiste des travailleurs organisant la libération des entreprises de la responsabilité de payer « leurs » salariés, génératrice de compétition pour le moins-disant, de sous-traitance et d’hétérogénéité des droits. Les salaires, droit politique des personnes majeures, identiques sur tout le territoire national, relèvent évidemment d’un payeur unique à l’échelle nationale.

« Le statut de la fonction publique, en libérant les fonctionnaires du chantage du marché du travail, en instituant des comités techniques paritaires, est un outil de conquête sur le travail. »

Au bout du compte, c’est à l’enrichissement de la citoyenneté que doit s’appliquer la construction de l’union communiste. Mettre le travail au cœur de la politique, c’est conquérir l’attribution à toute personne résidant sur le territoire national, le jour de sa majorité, quels que soient son passé scolaire ou sa nationalité, de trois droits politiques :

  • le premier niveau de salaire (par exemple le salaire minimum revendiqué de 1 800 euros nets avec la possibilité de progresser jusqu’à sa mort dans la limite d’un maximum par exemple de 5 000 euros par mois) ;
  • la copropriété d’usage de tout outil de travail qu’elle utilisera et la copropriété patrimoniale des entreprises relevant de l’assemblée territoriale dont elle sera membre ;
  • la codécision des outils de coordination de la production (création monétaire, inscription dans le partage international des travaux, répartition territoriale des entreprises…).

Que vive l’union communiste !

Bernard Friot est sociologue, fondateur du Réseau salariat.

 

Cause commune47 • janvier/février 2026