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En 1920, le Parti communiste français met ses premiers pas municipaux dans ceux de la SFIO dont il est issu, pour développer ce que d’aucuns ont appelé le « communisme municipal », quand bien même cette notion n’a jamais été formellement théorisée par le PCF. Entretien avec Roger Martelli et Adrien Tiberti.

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Dès cette époque, la question municipale interroge la direction du parti : que veut dire « gérer une commune » quand on souhaite incarner le parti de la révolution ? Symbole de ces contradictions : en 1945, le parti compte plus de mille cinq cents maires. Pourtant c’est cette même année-là qu’Étienne Fajon, membre du bureau politique, fustige le « crétinisme municipal » dans un rapport sur les élections, car, dans un parti qui s’affirme nationalement comme une force de rupture, les élus municipaux peuvent être suspectés de dérives réformistes. Retour sur un siècle de pratique municipale des communistes français.

CC : Comment caractériser la gestion communiste municipale dès les années 1920, si cette formule vous semble pouvoir et devoir être pensée au singulier, et comment cette gestion a-t-elle évolué ?

Roger Martelli : Le modèle de gestion communiste sest mis en place, pour lessentiel, dès les premières années de lexistence du PC français. Cela nallait pas de soi, car ce parti sinscrivait au départ dans la conception qui était celle de lInternationale communiste, pour qui les municipalités nétaient quune pièce de lappareil dÉtat. De ce fait, tant que cet État nétait pas brisé par la révolution des soviets, simaginer que lon allait changer les choses dans le cadre communal relevait de lopportunisme de droite

Mais les communistes français ont aussi hérité d’une tradition qui était celle des guesdistes avant 1914. Pour les plus à gauche du socialisme de l’époque, le municipalisme était certes une impasse, mais une gestion sociale rigoureuse, tout comme l’action syndicale, contribuait selon eux à préparer les esprits à la nécessaire rupture révolutionnaire. C’est cet état d’esprit qui anime les équipes municipales communistes dès les années 1920.

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Elles s’attachent donc à apporter des réponses aux problèmes les plus urgents de la quotidienneté populaire, le logement dans les lotissements qui sont le signe distinctif de la banlieue de l’époque, la santé, les crèches, les colonies de vacances, les espaces de loisirs, les services publics de base. Ce faisant, ces équipes confortent la dignité d’un territoire populaire cruellement dévalorisé (on parle de la banlieue comme d’un « Far West ») et travaillent à raccorder l’espace populaire et la modernité urbaine de l'époque.

Elles le font avec d’autant plus de dynamisme qu’elles relient l’action sur un tissu urbain en expansion et le grand rêve égalitaire de la République démocratique et sociale, qu’elles nourrissent d’un tableau idéalisé de l’expérience russe. Le mythe soviétique sert à soutenir la conviction que la société sans classes, sans exploitants ni dominants, est possible en France, puisqu’elle est en train de se réaliser à l’Est. Le peuple à forte base ouvrière de la banlieue trouve dans les élus locaux des individus qui le représentent d’autant mieux qu’ils sont à leur image. Et il trouve dans le grand récit communiste l’espoir dans un monde de justice et de dignité que lui refuse la société bourgeoise.

Adrien Tiberti : Pour compléter, rappelons quhis­toriquement, la gestion communiste met les richesses de lindustrie au service des habitants. La fiscalité locale a longtemps reposé sur les taxes payées par les habitants (dont il reste la taxe foncière) et sur les taxes payées par les entreprises. Les villes ouvrières comptent des usines dont les impôts permettent aux municipalités communistes de financer de vastes services publics.

Souvent, tout est créé à partir de rien. Ces communes de banlieue sont marquées par une importante hausse démographique. Après-guerre, les municipalités communistes vont se distinguer par la volonté acharnée de permettre l’accès à la culture et au sport pour tous : théâtres, bibliothèques, conservatoires, gymnases et stades, et des équipes mobilisées pour atteindre tous les publics, notamment grâce à la gratuité.

La gestion communiste a fini par perdre de son originalité quand toutes les équipes municipales se sont alignées sur ce modèle, et quand la disparition de l’industrie dans un premier temps, puis de la fiscalité locale des entreprises plus récemment, a réduit les marges de manœuvre budgétaires.

CC : En 1945, le PCF compte plus de mille cinq cents maires. Pourtant c’est cette année qu’Étienne Fajon fustige le « crétinisme municipal ». Adrien, peux-tu revenir sur les rapports du parti à ses élus locaux ?

Adrien Tiberti : Comme le dit Roger Martelli, en répondant à la question précédente, la méfiance envers les élus locaux est alors importante dans une organisation qui, cherche prioritairement à organiser rapidement une révolution, et qui se méfie de la dérive qui dans la période précédente a conduit la SFIO à accepter la guerre impérialiste. C'est pourquoi  à diverses périodes, comme en différents endroits, les élus, à commencer par le maire, sont strictement encadrés par le PCF. Les décisions importantes concernant la ville sont prises en comité de section, organe de direction du PCF dans une ville, un village, une usine.

Mais le modèle n’est pas général, l’importance de la formation interne des militants communistes garantit une vision commune entre dirigeants du parti et élus et assure des rapports fluides pendant longtemps.

Puis l’autonomie devient la règle et l’affaiblissement numérique du PCF conduit souvent à ce que élus et responsables du parti soient les mêmes personnes.

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CC : En banlieue parisienne, deux grands modèles d’implantation communiste ont coexisté : la ville de banlieue industrielle avec le rôle de l’entreprise (par exemple Montreuil avec, à la fin du XIX  siècle, deux cents établissements autour de la peausserie, la métallurgie, la construction mécanique) et celle où le rôle de l’habitat est déterminant (ainsi, Villejuif et ses lotissements ouvriers habités par des travailleurs du sud-est parisien, puis les grands ensembles à partir des années 1950). Comment a fonctionné cette typologie au cours du XXe siècle ?

Roger Martelli : Il y a des grands types dim­plantation, mais pas de modèles à proprement parler. Le communisme municipal sinstalle dans des territoires historiquement marqués par la densité ouvrière, par la tradition plébéienne révolutionnaire de 1789-1794 et, à la fin de la Seconde Guerre mondiale, par le poids de la Résistance. Il en ressort un communisme local très varié, de milieux urbains ou ruraux, de centres-villes ou de périphéries urbaines, de fortes concentrations ou de petites communes.

Cependant, il est vrai que cette diversité du communisme municipal n’empêche pas les dominantes. Si un quart seulement des communes qui ont eu un maire communiste appartiennent à l’univers de la banlieue, elles regroupent près des deux tiers de la population administrée. Ajoutons que le communisme de ces territoires n’existe pas sous la seule forme de l’organisation partisane, mais sous celle d’un véritable écosystème intégrant du syndical, de l’associatif et du culturel. Des « contre-sociétés » régulées par le parti ? La formule est trop rigide. Le communisme municipal, pendant quelques décennies, s’est présenté comme un fait total, une symbiose originale entre une culture partisane et un univers local qui se nourrissent mutuellement. On sait que les ouvriers ont tout autant « utilisé » le PCF pour faire valoir leurs droits, que le PCF a « utilisé » les ouvriers pour légitimer son action et conforter son influence…

CC : 1935, 1945, 1977 ont été des grands tournants dans la présence municipale des communistes. Peut-on revenir sur ces échéances électorales cruciales ?

Adrien Tiberti : Les élections municipales de 1935 sont le baptême électoral du Front populaire. Elles permettent des gains importants, notamment dans les banlieues ouvrières des villes, sur des bases qui sont celles de l’époque : désistement réciproque plutôt que liste d’union.

En 1945, les communistes jouent souvent les premiers rôles car ils ont dirigé localement la Résistance et ont souvent libéré les villes. Ils sont à la tête des délégations spéciales mises en place avant l’organisation des élections. Beaucoup de maires communistes sont élus, comme à Marseille ou Toulon, mais leur mandat est bref. De nouvelles élections ont lieu en 1947. Cette fois-ci les socialistes ont choisi un camp, celui des États-Unis ; sans union ou même désistement, le reflux est fort.

En 1977, la stratégie d’union conduit à la plus grande victoire de la gauche à des élections municipales, et le PCF en tire massivement profit, même s’il manque quelques milliers ou centaines de voix (« toutes socialistes » disent encore certains vieux camarades) pour que Paris ou Nice ait un maire communiste.

Des stratégies électorales et des contextes différents qui ne doivent pas faire oublier que des municipalités communistes ont été conquises à d’autres moments (et même à contrevent) du fait du travail patient de camarades.

Roger Martelli : Limplantation municipale sest faite en plusieurs temps. La première implantation est solidement prolétarienne et installe loriginalité dune gestion sociale ouvrière, conduite par des élus majoritairement ouvriers. Mais elle se présente sous la forme limitée dun archipel, avec des noyaux de forte densité communiste au milieu de déserts électoraux. À partir de 1935, dans lélan du Front populaire, larchipel se renforce et se dote dune culture politique qui mêle ouvertement le mythe soviétique et lattachement à la tradition révolutionnaire française. Après la Libération, lespace du communisme municipal se nationalise pleinement, se fait moins prolétarien et davantage populaire. Il devient un système cohérent qui atteint un maximum en 1977, avec près de mille cinq cents communes ayant à leur tête un maire communiste et une population administrée qui frôle les neuf millions. Le communisme municipal est alors à son apogée.

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CC : À partir du début des années 1980, cest lérosion : quelles en ont été les principales causes et les étapes ?

Roger Martelli : En effet, le déclin samorce dès les élections municipales de 1983, et il est particulièrement spectaculaire en région parisienne. Il se déroule selon des rythmes variables, sans que sinverse la tendance générale au recul. Certes, la concordance nest pas parfaite entre le retrait observé dans toutes les élections nationales et les résultats municipaux, mais lévolution va jusquà ce jour dans la même direction.

Il n’y a bien sûr pas de raison unique à ce mouvement, qui cristallise en fait des dynamiques matérielles et symboliques. Les catégories populaires restent très nombreuses dans l’espace communiste local, mais elles fléchissent au profit des couches moyennes et elles se transforment. Le poids de l’industrie et des contrats à durée indéterminée (CDI) diminue au profit des services et des emplois précaires. Le monde populaire des périphéries s’était relativement unifié autour du mouvement ouvrier et de ses conquêtes ; il est désormais éclaté. L’État-providence s’est délité, alors que les dérèglements sociaux s’exacerbent. Les charges incombant aux municipalités augmentent plus vite que les ressources disponibles.

La sociabilité locale se transforme, les groupes « inducteurs » ouvriers, sur lesquels s’appuyait l’influence communiste s’éloignent et ne sont pas remplacés, avec les effets que cela peut avoir sur la sociabilité locale. Globalement, les équipes municipales font de leur mieux pour répondre aux besoins, mais sont globalement de moins en moins à l’image des populations administrées. Elles sont donc cruellement confrontées à une crise systémique qui accroît l’inquiétude, bouleverse les représentations acquises et menace aujourd’hui la solidité même du tissu démocratique.

Adrien Tiberti : Lérosion commence effectivement en 1983. À lépoque, la droite obtient lannulation de beaucoup délections municipales dans des mairies communistes et met en place un discours centré sur la « fraude ». Les élections partielles sont terribles pour le PCF. Et la droite organise, dans les villes perdues, un changement sociologique rapide en favorisant la promotion immobilière privée. Cest le cas à Levallois-Perret où les friches industrielles voient fleurir des résidences de standing pour cadres supérieurs.

L’érosion aux élections municipales n’est pas séparable du déclin national décrit et expliqué maintes fois. Mais l’implantation municipale des communistes est bien supérieure à leurs résultats nationaux. Les raisons de cette relative résistance municipale tiennent à la qualité des projets mis en œuvre, en même temps qu’aux qualités personnelles des élus. Il y a parfois aussi le fait que l’étiquette communiste du maire apparaît, avec le temps, comme un élément structurant de l’identité de la commune et est assumée avec fierté par une population qui, du fait de sa pauvreté et de ses origines, subit un discours violemment dévalorisant dans l’espace public national.

CC : Depuis les années 2000, les élus « apparentés » se multiplient dans les communes gérées par les communistes, et d’autres partis à gauche s’implantent en revendiquant l’héritage du communisme municipal. Quel est le sens de ces évolutions récentes ?

Adrien Tiberti : Deux mouvements se conjuguent. Tout d’abord un discours, parfois fort au sein du PCF, qui a conduit à considérer les organisations politiques comme dépassées et à valoriser les parcours individuels détachés d’un engagement partisan clair. Aujourd’hui, toutes les formations politiques de gauche sont marquées par une faiblesse des effectifs telle que, dans bien des communes, il est impossible de monter des listes sans l’apport de personnes non encartées. Cela pose différemment la question de l’union. Il faut toutes les bonnes volontés pour mettre en place des listes dans bien des cas, et cela ne rend que plus incongrus les anathèmes réciproques.

Il arrive de perdre des municipalités pas toujours par défaite électorale à proprement parler mais parce que,  après le départ d'un maire communiste c'est un élu qui n’est pas membre du PCF qui lui succède. Inversement, le parti gagne des mairies parce que localement le seul capable de prendre la succession du maire sortant ou de mener une liste de gauche est un communiste. La question de l'implantation redevient la question de la capacité du PCF à faire adhérer et à former des camarades issus de la classe que le parti veut représenter.

Je ne me risquerai pas à commenter les évolutions des prochaines élections mais si la gauche qui fait moins de 30 % à toutes les échéances nationales depuis 2017 veut à nouveau être majoritaire, il va falloir commencer par se présenter aux municipales et c’est le plus gros défi.

Roger Martelli : Voilà quelques décennies que des forces, à droite comme à gauche, lorgnent avec envie sur le « trésor » du communisme municipal. Dans lensemble, il a mieux résisté que le terrain proprement national. La consultation de 2026 nest bien sûr pas écrite par avance. Mais lenjeu est redoutable. Les récentes élections européennes ont donné limage dune influence communiste fortement menacée par la France insoumise en Île-de-France et par le Rassemblement national partout ailleurs. Les configurations dalliance dont le PCF est coutumier depuis les années 1960 peuvent assurément limiter la casse, mais, dans la confusion politique actuelle, rien nest assuré.

Roger Martelli est historien. Il est l’auteur de L’Archipel communiste. Une histoire électorale du PCF, Éditions sociales, 2009.

Adrien Tiberti est secrétaire de la fédération de Paris du PCF.

Entretien réalisé par Hoël Le Moal.

Les tableaux ont été réalisés par Roger Martelli.

Cause commune45 • septembre/octobre 2025