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À l’heure où les défis politiques, sociaux, environnementaux et économiques s’amplifient, des majorités de gauche expérimentent, innovent, dans les pas d’un ­héritage de l’histoire de France : le pouvoir par le peuple et pour le peuple. Elles ­promeuvent un municipalisme aux caractéristiques françaises qui allie une conception équilibrée du rapport État/gouvernance locale et un corpus de politiques publiques fondamentales autour des biens communs.

 

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« Tout le pouvoir aux Soviets ! », disait-on en 1917. Fort de cette filiation historique et pourtant loin des dérives utopiques qu’on lui prête, ce municipalisme est empreint d’un pragmatisme au sein du processus démocratique. Il est fortement inspiré de l’ex­em­­ple­ de démocratie directe locale affranchie de l’État central, idéologiquement opposé aux intérêts du peuple dans son ensemble, que fut la Commune de Paris en 1871.

Le XXe siècle aura vu le Parti communiste fran­çais faire des communes qu’il dirigeait de véri­tables laboratoires de politiques publiques et d’expérimentation sociale : le communisme municipal à la française, qui a cherché à résoudre deux contradictions.

La dignité : l’État et/ou la Commune ?

Au cœur du communisme municipal, on trouve un principe général : la mise en place de politiques publiques, souvent expérimentales et novatrices, pour le partage des biens communs, l’égalité et l’équité. Ces mesures visent à faire de la commune non pas un simple relais administratif, mais un outil de transformation sociale capable de répondre concrètement aux besoins des habitants.

Par la justice sociale : gratuité ou tarifs solidaires, politiques ambitieuses de droit au logement, ou encore services publics municipaux renforcés : sport, loisirs, santé…

« La ville de Saint-Denis a été pionnière dans la création de structures de participation citoyenne dès les années 1980 (avec des conseils de quartier). »

Par la réappropriation collective des biens communs : en refusant la privatisation de services publics ou en créant des structures publiques alternatives qui s’assurent de la disponibilité, de la qualité et du prix de la ressource (régies d’eau, régies funéraires, cuisines centrales, centres municipaux de santé…).

La démocratie de proximité : à travers les budgets participatifs, le soutien associatif, la coconstruction des politiques publiques dans des dispositifs nouveaux et non réglementaires.

Ainsi la ville de Saint-Denis a été pionnière dans la création de structures de participation citoy­enne dès les années 1980 (avec des conseils de quartier). Auparavant, en 1932, les  « colonies des gosses de Bagnolet » ancrent le principe des centres de vacances municipaux. À Bobigny, Montreuil, Malakoff, Grigny, Gennevilliers, Aubervilliers, on retrouve des initiatives inspirées de cette logique : remunicipalisation de l’eau, gratuité des cantines, centres municipaux de santé, création de « maisons des communs », de maisons des femmes : ce sont ces initiatives qui ont posé les bases de la coopération décentralisée…

Surtout, dans les ruralités, où l’isolement renforce les défis, ces communes se syndiquent et unissent leurs forces autour de besoins fondamentaux ­inaugurant la question de la place du territoire dans le « pouvoir ». Ce sont les communes communistes qui ont amené à leur point le plus haut la clause de compétence générale des collectivités, encore un héritage révolutionnaire.

Déjà la Révolution française s’employait à régler une contradiction héritée de la monarchie et l’une des causes de la Révolution : quelle autonomie pour les territoires ? Une question qui induit une contradiction profonde, car comment assurer une proximité et une efficacité du pouvoir local tout en renforçant un dessein national ? C’est un débat qui fait toujours rage aujourd’hui en une ère de centralisation.

« Comme en 1871, les communes sont autant de sentinelles de l’intérêt général du peuple, au cas où l’État faillirait une fois de plus. »

Le municipalisme se redéfinit : il n’est pas fédéral, conception qui laisserait aux pouvoirs locaux l’essentiel du pouvoir. Il s’agit d’une vision politique cohérente, du local au national, fondée sur la solidarité, la démocratie participative, la gestion publique des biens communs et l’expérience de la transformation sociale à l’échelle locale, où l’État garantit les moyens et le chemin de la nation.

Comme en 1871, les communes sont autant de sentinelles de l’intérêt général du peuple, au cas où l’État faillirait une fois de plus. Par le retour du pouvoir à une échelle plus locale quand l’État ne répond plus aux attentes de la nation, elles peuvent constituer une réponse aux impasses du capitalisme, alimentant un nouvel élan national. C’est notre définition du « communisme muni­cipal » !

Face à la montée de la précarité, à la crise climatique, et à l’affaiblissement de la démocratie représentative, le communisme municipal apparaît, pour certains élus et citoyens, comme un antidote aux politiques d’austérité et à la logique de marché. Là où l’État se retire, est défaillant et où les services publics s’effritent, les communes sont des lieux de résistance et les fers de lance d’offensives politiques. La crise de la Covid en est un parfait exemple ! C’est aussi une manière de réaffirmer que la politique ne se limite pas aux grandes lois ou aux échéances nationales. Les villes et les villages peuvent incarner une autre manière de faire société, à partir du réel et du quotidien, une noble praxis.

Un marché de dupes ?

Mais ce modèle se heurte aussi à plusieurs obstacles structurels. D’abord, les communes sont sous la dépendance des dotations de l’État, ce qui limite leur autonomie budgétaire. Ensuite, elles doivent parfois composer avec des intercommunalités ou des régions aux orientations politiques différentes, voire opposées. Les administrations sont soumises au diktat de « l’appel à projet » qui a remplacé le système descendant de la « subvention » des strates déconcentrées de l’État. Ainsi le sens politique, qui était donné par l’assemblée communale et garanti par la subvention, est placé entre les mains de l’État qui établit sa propre liste « à la Prévert » des sujets finançables auxquels il faut candidater, tout en plaçant les communes en concurrence avec leurs pairs. Enfin, les marges de manœuvre sont souvent contraintes par le droit (notamment européen) qui encadre la gestion publique et garantit les droits de l’économie libérale et de la concurrence, ou par la pression des groupes privés sur certains secteurs (comme l’énergie ou les déchets).

« Face à la montée de la précarité, à la crise climatique, et à l’affaiblissement de la démocratie représentative, le communisme municipal apparaît comme un antidote aux politiques d’austérité et à la logique de marché. »

Le communisme municipal ne prétend pas changer le monde en un jour, ni imposer une idéologie rigide. Il propose plutôt un réalisme radical, à échelle humaine, ancré dans les besoins concrets. Il permet aussi de préfigurer ce que pourrait être une société plus solidaire, écologique et démocratique. Les débats qu’il porte, par la nature de son rapport à l’État libéral et par ce qu’il véhicule, sont d’une terrible actualité.

Dans un contexte de défiance envers les institutions nationales, cette voie locale attire une nouvelle génération d’élus, militants, citoyens en quête de sens et d’efficacité. Hier, aujourd’hui, demain, cette voie porte l’histoire de notre pays.

Philippe Rio est maire PCF de Grigny (91). Il est président de la Coopérative des élus communistes, républicains et citoyens.

Cause commune45 • septembre/octobre 2025