Le 39e congrès du PCF, dans ses statuts, a appelé les sections à (re) créer des cellules d’entreprise. Mais comment faire ? Voici le point de vue d’un militant engagé dans ce sens, dans le Vaucluse, puis dans le Rhône.
CC : Je revois un secrétaire du comité central du PCF, salle de la Cité à Rennes, nous dire vers 1975 : « ce qui fait peur à la bourgeoisie, ce sont nos dix mille cellules d’entreprise ». Or elles se sont effondrées. J’ai entendu invoquer trois raisons : 1) les fermetures, les délocalisations, 2) la répression, 3) une autre conception du militantisme au tournant du siècle selon laquelle « la politique, c’est la cité : Athènes… ». Qu’en penses-tu ?
La cause principale se trouve dans l’accélération de la concentration du capital international et dans le fractionnement de la production, les deux premières raisons invoquées en sont des incarnations. On a vu alors, dès le milieu des années 1970, l’explosion des PME. Cette forme juridique, voulant tout et rien dire (de 20 à 249 salariés), sert principalement deux buts pour le capital : le premier, tirer davantage parti des compétences des salariés ou des autoentrepreneurs, permettre la fluidification de l’écoulement de la marchandise auprès des couches dites moyennes supérieures, et le second, juguler la structuration du prolétariat en l’empêchant d’obtenir un rapport de force favorable, au moyen d’un paternalisme patronal façon XIXe siècle, actualisé.
Concernant le troisième argument (politique), il est lié à la fameuse « fin de l’Histoire » proclamée à la chute de l’URSS en 1991. Depuis lors, les gauches des pays impérialistes, surtout les sociaux-démocrates, ont pris leurs distances vis-à-vis du prolétariat et évidemment du marxisme. Cela a été vécu par les ouvriers et les petits employés comme un arrachement, de fait parfois très violent.
« L’éparpillement en PME entrave la structuration syndicale et politique. Il faut donc percevoir les zones industrielles, les zones d’activités ou les centres commerciaux comme des forteresses, en partie dissimulées, du capital. »
Aujourd’hui cette confusion (qui a même pu toucher le PCF), ne peut avoir aucun avenir pour un militantisme efficace, compte tenu de l’ensauvagement de l’impérialisme et de son bilan catastrophique. Il faut repartir de l’analyse de la production de la valeur et pas seulement de la consommation, même si celle-ci ne doit pas être négligée (notamment au vu de la montée en charge des mécanismes de publicité, de séduction et de fabrique du consentement). C’est indispensable pour structurer les masses et couper l’herbe sous le pied de ceux qui dévoient le mécontentement, à savoir des fascistes.
CC : Aujourd’hui en France, les entreprises sont éparpillées et à l’intérieur même de chacune, il y a des cascades de sous-traitants, de cloisons, le militantisme politique exige donc de penser les choses autrement. En général, on se dirigera plutôt vers des cellules interentreprises dans une zone industrielle. Quels problèmes cela pose-t-il ?
L’éparpillement en PME entrave la structuration syndicale et politique. Il faut donc percevoir les zones industrielles (ZI), les zones d’activités (ZA) ou les centres commerciaux comme des forteresses, en partie dissimulées, du capital. Dans ces regroupements territoriaux, tout est fait pour empêcher l’unité des travailleurs : arrêts de bus distants et peu nombreux, parkings privés fermés, horaires décalés, salariés ne pouvant se rencontrer à l’intérieur même d’un site, main-d’œuvre qui habite loin, etc.
Ils sont ainsi très isolés de toute approche syndicale, tandis qu’ils sont soumis en permanence à l’idéologie patronale. Quand on bosse dans une boîte de trente salariés, c’est « l’esprit familial d’entreprise » qui domine avec un fort sentiment antisyndical, ce qui rend souvent quasi impossible l’existence d’une section syndicale ou bien d’une cellule d’entreprise. Il faut trouver de nouveaux moyens pour permettre à ce prolétariat de sortir de cette soumission. La cellule interentreprises apparaît comme une des solutions potentielles. Elle évite la répression patronale, puisqu’elle n’est pas basée sur une seule entreprise hiérarchique, elle permet à ses adhérents de construire du commun, sur une base de classe mais à partir du vécu de secteurs productifs différents. En revanche, comme ce terrain militant a été aujourd’hui quasi abandonné, alors qu’il était à son apogée dans les années 1970, nous sommes confrontés à plusieurs difficultés. Parmi celles-ci, je pense que les plus importantes sont la solitude et la méfiance. C’est très épineux d’obtenir un contact, puis de construire une relation politique avec les travailleurs concernés. Le but est de leur offrir un lieu d’échange fraternel, sûr, où ils vont petit à petit pouvoir prendre confiance, se sentir à l’aise, être valorisés et faire leur expérience. Les entreprises des ZI concernent en général le BTP, les transports, la mécanique auto, la gestion des déchets, la manutention, la petite métallurgie (soit des activités difficiles à délocaliser). Leurs travailleurs ont des compétences diversifiées et on doit aussi s’intéresser au contenu de leur travail, ce ne sont pas des pions interchangeables dans un échiquier politique. Leur expression est aussi importante à cet égard.
« Aujourd’hui, l’apport du parti est important parce que, sans empiéter sur le syndicat, il peut permettre aussi de renforcer l’unité syndicale, justement par l’apport d’une visée politique. »
Sur la ZI de la Rize, à Vaulx-en-Velin, nous avons dès le début lancé un petit journal, le Bulletin des travailleurs de la Rize (ou « BTR », qui est aussi la dénomination d’une clef six pans), dans lequel les travailleurs locaux peuvent produire de petits articles sur les sujets qui les concernent. Bientôt, les premiers adhérents vont se lancer dans leur première action militante de terrain : le tractage pour la projection d’un documentaire qui parle de la vie ouvrière. Ça peut sembler peu de chose pour le militant confirmé, c’est un pas énorme pour ces travailleurs qui n’existent pour personne, que l’ensemble de la société considère comme des riens, et à qui le parti, au travers de la cellule interentreprises dit « vous êtes tout ! ».
CC : Autrefois, on se syndiquait d’abord, puis on sentait que c’était nécessaire mais insuffisant si l’on voulait déboucher durablement sur une société plus juste, alors on s’engageait en politique. Ce schéma reste-t-il valable ?
Oui, il reste valable dans la majorité des grandes entreprises, dans la plupart des groupes et, plus généralement, partout où cela se peut. C’est le moyen le plus efficace d’adhérer et de transformer le monde. Mais le syndicalisme conserve tout de même ses limites et, à l’heure actuelle, même là où les syndicats de classe sont forts, une grande faiblesse existe. On surutilise alors les éléments les plus volontaires et, au final, celles et ceux qui auraient pu bénéficier d’une politisation plus importante se trouvent à devoir gérer des situations bien souvent terribles. On n’en finit plus d’un cercle infernal : des syndicats qui s’affaiblissent, des militants qui s’épuisent, des adhérents qui ne participent que très peu, et une dépolitisation générale, qui elle-même engendre le reste. Aujourd’hui, l’apport du parti est important parce que, sans empiéter sur le syndicat, il peut permettre aussi de renforcer l’unité syndicale, justement par l’apport d’une visée politique. Deux exemples : lors de la grève CGT Charles Faraud dans le Vaucluse, la toute jeune cellule Marie-Hélène-Calvetti a été un appui solide pour les grévistes qui luttaient alors pour une augmentation de salaires. Dans la cellule de la Rize, la production collective d’articles pour le journal sur des questions relatives au travail permet aux nouveaux camarades (non syndiqués – ou syndiqués ailleurs parce que, dans leur entreprise, il n’existe qu’un syndicat, même FO ou CFDT, animé par un militant dévoué, correct et de bonne volonté) de constater le rôle majeur de la CGT dans les luttes.
CC : Comment toucher les travailleurs d’une zone : aux portes des entreprises, aux lieux de restauration, aux cafés proches, aux arrêts de bus, aux embouteillages, au porte-à-porte dans les cités ?
S’il y a une règle à se fixer, c’est de faire et de s’y tenir. Nous travaillons actuellement sur une méthode à proposer à la commission nationale entreprises, mais pour le moment, il s’agit avant tout d’essayer. Bien évidemment, il y a des bases naturelles : analyser la ou les zones, faire quelques enquêtes de terrain, horaire d’entrées/sorties, rencontrer les syndicats, etc. Mais le plus important, c’est que dès qu’on se lance, il ne faut pas hésiter à se tromper, c’est même un devoir. En outre, ce qu’on vient de dire doit s’étendre aux centres commerciaux mastodontes, aux concentrations de bureaux comme à la Part-Dieu au cœur de Lyon, configuration très différente de celle des zones industrielles. S’imaginer qu’on pourrait appliquer une méthode unique clé en main un peu partout serait irrationnel, il faut « faire marcher sa tête », selon une expression célèbre autrefois. Mais, dans tous les cas, la ténacité, sans se laisser décourager par les difficultés, est indispensable.
CC : Quand on a réussi à entrer en contact avec des ouvriers ou employés, hommes ou femmes, en activité, comment les réunir et créer une cellule ? Quelle peut être l’activité d’une telle cellule ? Doit-elle évoquer surtout la politique générale ou les problèmes concrets des travailleurs sur le terrain ? Comment déployer cette activité sur la durée et empêcher que ça ne retombe comme un soufflé ?
Encore une fois, il y a de nombreuses façons qui peuvent ou doivent être testées. La diversité du prolétariat, c’est-à-dire de ceux, ouvriers, employés et même intellectuels, qui ne possèdent que leur force de travail pour vivre et qui produisent la totalité de la richesse, impose aujourd’hui une diversité de pratiques. Néanmoins, je pense qu’il est primordial de constituer la cellule progressivement et avant même toute adhésion. Le but premier reste d’offrir aux travailleuses et travailleurs de petits lieux d’échange, de partage et de valorisation autour de la question du travail, au sens large du terme. Il faut donc s’adapter à leurs rythmes, à leurs cultures, à leurs préoccupations, le tout guidé par un ou une responsable suffisamment formée. Nous n’en sommes pas à nous poser des questions sophistiquées abstraites sur tel ou tel aspect, ou telle ou telle particularité. Nous en sommes au moment où la cellule interentreprises peut, par diverses formes, donner aux prolétaires français la base de la construction d’un commun, le tout guidé et appuyé par le formidable outil qu’est le PCF.
Joseph Juillard est menuisier et militant de la section de Vaulx-en-Velin (Rhône).
Propos recueillis par Pierre Crépel.
Cause commune n° 44 • été 2025.