Auroville, « la Cité de l’aurore », est née en 1968 du rêve de la Française Mirra Alfassa qui imagina cette cité internationale à la forme de galaxie au cœur de la nature et d’une forêt.
Conçue comme « un lieu de paix, de concorde, d’harmonie », un monde idéal, égalitaire et de partage, un lieu appartenant à toute l’humanité, exempt de propriété et de rapport à l’argent, nourri de coopération et de spiritualité visant à extirper de l’homme « l’égoïsme et l’avidité », l’attrait pour la concurrence, la hiérarchie sociale et la violence, afin de « régénérer l’humanité » et de réaliser « l’unité humaine », Auroville a été créée dans les années 1960 par une Française, Mirra Alfassa (1878-1973).
Une cité universelle pour un « homme nouveau »
Mirra Alfassa est issue d’une famille bourgeoise juive originaire d’Égypte. Elle fut l’épouse du peintre français Henri Morisset (1870-1956), l’amie de l’exploratrice Alexandra David-Néel (1868-1969). Spécialiste de l’occultisme, elle a découvert l’Inde avec son deuxième mari, Paul Richard (1874-1967), en 1914. C’est à l’ashram de Pondichery qu’elle a rencontré Aurobindo Ghose (1872-1950), mieux connu sous le nom de Sri Aurobindo, un des leaders de la cause indépendantiste indienne, devenu théoricien des fondements de l’hindouisme, philosophe et adepte du yoga intégral, dont elle est devenue la compagne et la disciple.
C’est en 1954 que celle que beaucoup d’Aurovilliens appellent « Mère » évoque pour la première fois un « rêve », celui de bâtir une cité universelle pour un « homme nouveau », dont la vocation serait d’être une « communauté expérimentale, internationale et spirituelle, qui œuvre pour l’humanité ». Son idéal est soutenu par le président de l’Inde et par l’UNESCO, et les représentants de cent vingt-quatre pays présents lors de la cérémonie d’inauguration en 1968.
« Laboratoire d’une forme d’existence sociale alternative, Auroville rentre peu à peu dans le rang, sous la férule d’un pouvoir central ressenti comme autoritaire et destructeur pour cette fragile construction humaine porteuse d’un idéal de spiritualité et de fraternité. »
Auroville est bâtie sur un plateau semi-désertique, recouvert de latérite rouge et balayé par les vents chauds et les cyclones, avec en son centre un immense banian, arbre sacré chez les hindous. Au fil des ans, l’érosion des sols a été conjurée par des barrages, des buttes de rétention d’eau. Des dizaines de milliers d’arbres ont été plantés : banians, palmiers, neems (margousiers), acacias d’Australie, bambous, eucalyptus. Des maisons et des bâtiments publics à l’architecture écologique et novatrice ont été construits, faisant d’Auroville, conçue selon les plans de Roger Anger (1923-2008)*, un disciple de Le Corbusier, un champ d’apprentissage pour les étudiants des écoles d’architecture. Au centre de la cité a été bâti le Matrimandir, « temple de la Mère », en forme de sphère, consacré à la méditation.
Auroville se situe à dix kilomètres au nord de l’ancien comptoir français de Pondichéry, sur la route de Chennai (ex-Madras), dans l’État du Tamil Nadu, au sud-est de l’Inde, au bord d’un littoral qui a été sinistré par le tsunami de 2004. Cette communauté compte aujourd’hui trois mille résidents, fréquentant une succession de hameaux et d’installations communes (supérettes et restaurants coopératifs, ateliers, centres de soins, écoles, centres de loisirs) reliés par des pistes de terre rouge au cœur d’une zone forestière de 20 km².
« Auroville se situe à dix kilomètres au nord de l’ancien comptoir français de Pondichéry, dans l’État du Tamil Nadu, au sud-est de l’Inde, au bord d’un littoral qui a été sinistré par le tsunami de 2004. »
Une des richesses d’Auroville est son cosmopolitisme. La cité compte une cinquantaine de nationalités. La moitié des habitants d’Auroville sont des Indiens, majoritairement des Tamouls des villages voisins qui ont été intégrés à la communauté, et qui vivent là depuis trois générations, travaillant aussi à Auroville, tout comme mille cinq cents Tamouls des villages voisins qui ne résident pas à Auroville. L’autre moitié des résidents est constituée d’étrangers. Les nationalités les plus représentées sont les Français, les Allemands (trois cents résidents pour chacune d’elles environ) ; viennent ensuite les Italiens, les Hollandais, des ressortissants de l’ex-Union soviétique (Russes et Ukrainiens notamment, dont certains ont fui récemment les obligations d’engagement militaire dans le contexte de la guerre en Ukraine), des Coréens, des ressortissants des États-Unis et du Canada. Le statut de résident d’Auroville, garanti depuis les années 1970 par l’État indien qui soutient historiquement ce projet de cité internationale, est obtenu sur un principe de volonté individuelle après une expérience probatoire et un examen de passage d’un an où l’aspirant fera du bénévolat, devra faire la preuve qu’il est capable de s’insérer au projet d’Auroville, et investira parfois 20 à 30 000 euros pour disposer d’une parcelle et se construire un logement dont il ne sera pas propriétaire. D’autres se contentent d’habiter une maison ou une chambre qui leur est louée.
Cette ville-forêt intégrée à la nature a été autonome et autogérée pendant cinquante ans. Elle n’est pas une « secte » : il n’y a pas de fermeture sur l’extérieur, aucun credo, dogme ou culte commun, pas de culte de la personnalité ni de soumission à quoi que ce soit, même si la plupart des résidents, surtout étrangers, ont une relation à la spiritualité, sous des formes diverses, d’autres venant aussi y habiter pour vivre en Inde, dans une expérience écologique et communautaire, ou bien attirés par une forme de vie assez libre, une éducation des enfants assez libertaire.
C’est aussi une tentative de dépasser la société de marché, individualiste et matérialiste. En échange d’un travail, on parle de « maintenance » et non de salaire. Ce revenu du travail est en général égal selon les différents types d’occupation (restauration, gestion de la forêt, de l’eau, de l’électricité, enseignement, soin, création artistique, etc.), qui sont insérés dans l’économie indienne. L’argent courant ne circule pas au sein d’Auroville : un travail offre plutôt droit à des unités de consommation pris sur la « maintenance ». Dans les faits néanmoins, il ne s’agit pas d’une cité égalitaire puisqu’il existe des entreprises à Auroville (en particulier spécialisées dans les nouvelles technologies) insérées dans le marché indien et mondial qui, de manière plus ou moins ouverte, génèrent un profit qui n’est souvent pas intégralement redistribué à la communauté. Surtout, même si on n’y transmet pas par héritage une maison ou un terrain, certains Aurovilliens fortunés peuvent se faire construire des maisons relativement luxueuses, parfois entourées de hauts murs avec des chiens de garde, et en avoir la propriété d’usage tant qu’ils résident à Auroville, là où d’autres vivront dans des maisons de bois et de chaume beaucoup plus simples, avec un mode de vie plus communautaire. La « maintenance » de base n’est de toute façon qu’un revenu minimum qui permet tout juste de satisfaire ses besoins de base à Auroville, mais pas d’entretenir un scooter ou une moto, de voyager, ou de consommer dans la ville voisine de Pondichéry ou d’autres villes indiennes. En réalité, beaucoup d’Aurovilliens étrangers vivent grâce à des épargnes constituées antérieurement, des héritages et des fortunes personnelles, ou bien grâce à un travail salarié quelques mois de l’année dans leur pays d’origine, des investissements ou des locations au pays, etc. Des expériences collectives existent dans certains « communautés » d’Auroville, comme celle d’Aspiration, avec une cuisine commune où sont pris les repas ensemble, au centre du village pour les volontaires.
« Narendra Modi veut indianiser Auroville, y rétablir la suprématie hindoue, et en faire un lieu de résidence pour la bourgeoisie de Pondichéry et du nord de l’Inde. »
De manière générale, la solidarité est au rendez-vous entre Aurovilliens dans le travail, pour payer les voyages des enfants, aller à l’Université ou faire face à d’autres frais exceptionnels (liés à la santé, aux accidents de la vie). Des amis d’Auroville, anciens résidents parfois, établis à l’étranger, aident aussi à financer des projets et équipements publics. L’éducation dispensée dans les écoles d’Auroville suit des principes progressistes basés sur la liberté individuelle, la coopération, l’éveil. Les visiteurs occasionnels qui s’installent pendant quelques jours ou quelques mois dans les guesthouses d’Auroville et consomment dans ses restaurants ramènent également des devises à la communauté.
Reprise en mains du contrôle d’Auroville par le Parti du peuple indien
La vie de cette communauté souvent connue des Français qui voyagent au Tamil Nadu était relativement sereine et paisible jusqu’à l’arrivée au pouvoir du Parti du peuple indien en 2014. Depuis quelques années, le gouvernement fédéral indien tente de reprendre le contrôle total sur Auroville pour soumettre la cité à son agenda nationaliste et probusiness. Le BJP prône la supériorité de l’hindouisme, dont il se fait une conception rigide et sectaire, sur toutes les autres religions, et se défie de cette communauté internationale adepte d’une spiritualité libre, et se revendiquant d’un gourou, Sri Aurobindo, dont les nationalistes veulent se réapproprier l’image. Or le BJP ne compte aucun député au Tamil Nadu où ses idées ne prennent pas. Son nationalisme ethniciste à dimension raciste est perçu avec méfiance car les Tamouls peuvent être victimes de mépris de la part des Indiens du Nord, sur des bases culturelles ou d’apparence physique. C’est aussi le cas dans le Karnataka et le Kerala voisins. S’appuyant sur des riches familles indiennes du Nord installées à Auroville, et sur les réussites économiques de certaines entreprises d’Auroville et le potentiel de développement urbain et touristique du site, le BJP veut se servir d’Auroville comme cheval de Troie pour installer ses cadres et ses préceptes dans la région. Il se sert de la figure de Sri Aurobindo en ne retenant qu’une version restrictive de l’époque nationaliste de l’intellectuel qui combattait pour le renouveau culturel indien, et l’indépendance de l’Inde, mais dans une perspective où la résurgence d’une philosophie hindoue porteuse d’une culture et d’une nationalité distincte était compatible avec la laïcité.
Un autre facteur de cette volonté de reprise en mains est purement économique : l’agglomération de Pondichéry est en expansion démographique et économique constante comme d’autres villes indiennes, et Auroville se trouve quasiment intégrée à sa banlieue. Certains rêvent d’en faire un de ses quartiers privilégiés très sélect, une sorte de smart city élégante refermée sur elle-même et ses privilèges.
Auroville a été gérée selon le principe de tripartition des pouvoirs. La base du pouvoir était la Resident Assembly, l’assemblée générale des trois mille résidents et ses représentants délégués ; le Working Comity (comité de travail : lien avec le monde extérieur, le gouvernement), et le Auroville Concil (gérant les problèmes internes). Le deuxième pilier de la gouvernance était le Governing Board (bureau de gouvernance) : composé d’Aurovilliens et de fonctionnaires du gouvernement, ainsi que de personnes qualifiées choisies par le gouvernement (les « experts ») à parts égales. Le troisième pilier était un conseil international de personnalités amies d’Auroville. Le BJP au pouvoir a réduit à néant cette architecture de gouvernance démocratique et le Governing Board, contrôlé par le gouvernement et son représentant au Tamil Nadu, a désormais tout le pouvoir. Il est piloté par le gouverneur de l’État nommé par New Delhi (une sorte de préfet de région) en guerre contre le gouvernement du Tamil Nadu et les institutions tamoules.
« Le “rêve” de Mirra Alfassa était de bâtir une cité universelle pour un “homme nouveau”, dont la vocation serait d’être une “communauté expérimentale, internationale et spirituelle, qui œuvre pour l’humanité”. »
Le bras armé de New Delhi et du gouverneur du Tamil Nadu est la secrétaire de la Fondation d’Auroville, Jayanti Ravi. Celle-ci s’est approprié les archives d’Auroville, comme Auroville media, le bureau de presse d’Auroville. Elle a promis la construction de dix mille logements, pour se rapprocher du projet initial d’une ville de cinquante mille habitants, sans que les investissements d’État aient reçu un début de réalisation pour amorcer ce programme. Jayanta Ravi a également engagé le chantier de la Crown Road, une route qui a nécessité la coupe de quantités d’arbres, vendus sous le manteau, depuis le 4 décembre 2021, et plusieurs expulsions de logements. Jayanti Ravi, ancienne haute fonctionnaire du Gujarat nommée en juillet 2021 par le gouvernement de Narendra Modi, a modifié les règles de gouvernance. C’est désormais dans son bureau que se décident l’avenir de la ville utopique, le choix des entrants et des sortants, le sort des permis de résidence, l’échange des terres et les « maintenances » versées ou non aux résidents en échange de leur travail (trois cents ont été supprimées). Des visas n’ont pas été renouvelés, des Aurovilliens qui s’opposaient à ce coup d’État de l’administration contre une gouvernance autonome ont été expulsés. Narendra Modi veut indianiser Auroville, y rétablir la suprématie hindoue, et en faire un lieu de résidence pour la bourgeoisie de Pondichéry et du nord de l’Inde, bientôt clôturée par des barbelés, gardée par des vigiles ; il faudra des pass d’entrée pour les travailleurs, à ses entrées, on multipliera les zones commerciales, des môles couverts de restaurants, les hôtels de bord de mer, principalement pour les touristes indiens. De nombreux terrains sont vendus à des spéculateurs, la corruption s’est emparée d’Auroville qui perd de plus en plus son âme et sa spécificité. Dans les écoles, on impose le salut au drapeau le matin, les enseignants sont triés en fonction de leur compatibilité ou de leur allégeance au projet idéologique du gouvernement central, et de nombreux salariés d’Auroville ont été expulsés. Les moyens des infrastructures et projets d’Auroville sont aussi récupérés par le gouvernement central qui ne veut plus d’investissement étranger qu’il ne contrôlerait pas et ne tolère pas les ONG financées de l’étranger, comme les institutions de bienfaisance chrétienne. Laboratoire d’une forme d’existence sociale alternative, Auroville rentre peu à peu dans le rang, sous la férule d’un pouvoir central ressenti comme autoritaire et destructeur pour cette fragile construction humaine porteuse d’un idéal de spiritualité et de fraternité.
*Ismaël Dupont est membre du secteur International du PCF.
* Pierre Braslavsky, architecte français d’origine russe, membre du comité central du Parti communiste à l’époque de Waldeck Rochet, fut associé avec Roger Anger pour penser la ville nouvelle utopique d’Auroville. C’est lui qui a eu l’idée d’un plan de la ville en nébuleuse, ce qui deviendra la galaxie. Il joua également un rôle dans la reconnaissance du projet d’Auroville par l’URSS, à l’UNESCO notamment.
Cause commune n° 43 mars/avril