De quoi l’ouverture d’un débat sur la réintroduction du « socialisme » dans le projet du PCF est-elle le nom ? Que cette discussion vienne au moment d’un congrès en indique l’enjeu. Parce qu’elles recouvrent des réalités, les notions comme le socialisme, dans son rapport au communisme, orientent les choix stratégiques révolutionnaires pour aujourd’hui et pour la période longue à venir.
Se projeter vers l’avenir
Signe du moment, aussi, au-delà de l’espace communiste, il y a la demande d’un cadre repérable, original, projeté vers l’avenir et concret, face aux bouleversements qui marquent l’entrée dans une nouvelle ère.
« Le monde est entré dans l’ère politique d’une “entreprise de démolition”. La destruction massive – plutôt que des réformes prudentes et des corrections politiques – est désormais la norme. Plus de quatre-vingts ans après le début de sa construction, l’ordre international dirigé par les États-Unis depuis 1945 est aujourd’hui en voie de destruction. » La présentation de la Conférence de Munich sur la Sécurité 2026 sous le titre Under destruction [En destruction] donne le ton. « Nous vivons des temps révolutionnaires, pas apocalyptiques ». La formule pourrait être la nôtre. On la trouve dans une interview à la revue Esprit du politologue libéral Ivan Krastev.
Nous vivons aujourd’hui les suites des séismes qui ont ébranlé les fondements et les équilibres depuis la Seconde Guerre mondiale : le passage au capitalisme néolibéral des années 1970, la période ouverte par l’effondrement de l’URSS, la crise de 2008, l’affirmation de la puissance de la Chine, le choc planétaire de la covid. La guerre en Ukraine, le projet Maga (Make America Great Again) et l’offensive impérialiste de Donald Trump, la montée des populismes et des extrêmes droites, comme la contestation de l’hégémonie occidentale s’inscrivent en lien avec ces bouleversements, telle la fragmentation qui ébranle la construction européenne. Ces ruptures, dans leur dimension politique et idéologique, nous concernent directement, en tant que communistes. Quand se cumulent le besoin de changement chez les forces dominantes économiques et politiques, et au plus profond des sociétés, sur tous les continents, quand s’imposent les défis climatiques et de l’IA, nous sommes bien entrés dans un temps des révolutions.
Entre socialisme et communisme
La notion d’étape socialiste a été abandonnée dans les années 1990 pour deux raisons essentielles. La plus visible tient à l’effondrement de l’URSS et de l’expérience socialiste, définie et assumée comme telle, et critiquée au nom de l’étatisme. L’autre, enfouie dans les mémoires et renvoyée aux historiens tient aux leçons critiques tirées dès les années 1980 de la stratégie programmatique de sommet, conduisant à l’affirmation de la primauté au mouvement populaire. Avec la démarche programmatique était mise en cause la conception des étapes de la démocratie avancée, en vue du socialisme, aux couleurs de la France », et projetée sur l’idéal d’une société communiste. Pour la mise en cause du capitalisme, la démarche de « dépassement » rompait avec la référence révolutionnaire du grand soir et des étapes, et d’une conception d’une histoire linéaire. Enfin était réaffirmé le rejet de tout modèle.
Dans les années 1990, la mise en avant du communisme en tant que référence idéologique, théorique, comme utopie concrète, en appui sur des textes de Marx, répondait à des questions existentielles pour les communistes de l’après-guerre froide. Fondamentalement elle légitimait l’existence d’une force politique se revendiquant du communisme, un parti et un projet – au sens stratégique – de dépassement du système existant. Une force héritière et continuatrice de l’histoire du socialisme français, dans sa radicalité révolutionnaire. Cela, dans le contexte de l’effondrement de l’URSS, de la dissolution du Parti communiste italien en 1991 et la conversion de la social-démocratie en troisième voie blairiste.
« Nous vivons aujourd’hui les suites des séismes qui ont ébranlé les fondements et les équilibres depuis la Seconde Guerre mondiale. Ivan Krastev. »
Le communisme était revendiqué comme une réalité politique, ouverte, dynamique, portant l’objectif de libération de tous les potentiels d’émancipation humaine, intégrant la diversité des luttes émergentes dans ces années-là, en y portant la dimension de classe. On parle banalement du communisme municipal, du communisme français, pour le combattre et à travers son apport dans la vie nationale. Le récit communiste se nourrit de la longue gestation d’un communisme en France depuis Babeuf, Cadet, en passant par la Commune de Paris. La revendication de l’héritage des Lumières, la filiation à la Révolution française, la défense de la nation et de la souveraineté, ont accompagné l’affirmation populaire et nationale, républicaine, du Parti communiste français.
Penser un autre monde
La référence au socialisme permet-elle de donner à voir la nouveauté et la singularité d’un projet révolutionnaire, dans tous les sens du terme ? Ne porte-t-elle pas le risque de fixer un moment à venir, structuré par l’appropriation des moyens de production et d’échange, et le pouvoir populaire, sans le mettre en dynamique avec les conditions politiques de la prise du pouvoir à la bourgeoisie (au sens large, internationalisée, etc.) selon les termes du Manifeste. Ce qui est critiqué, ce n’est pas l’idée en soi de moments dans le mouvement d’émancipation avec des accélérations, des périodes de basses eaux, des reculs et des défaites, et des événements déclencheurs. Non, ce qui est critiqué, c’est le risque de déconnexion du mouvement réel dans la société, imprévisible, avec ses crises, et les interventions humaines.
Ce qui se joue dans l’apport communiste, c’est la place du mouvement populaire en tant qu’acteur, socle de l’intervention politique. De ce point de vue les différences de stratégies dans la lutte contre l’extrême droite sont éclairantes. Jean-Luc Mélenchon porte toute son énergie sur sa présence au deuxième tour de la présidentielle face au RN, délaissant les milieux populaires et en misant sur des catégories considérées comme marginalisées et sur un hypothétique front républicain. Pour les communistes il s’agit de construire le mouvement majoritaire, social et politique, redonnant confiance en la politique, en prenant à bras-le-corps la question sociale et le devenir de la France.
« Ce qui est critiqué, c’est le risque de déconnexion du mouvement réel dans la société, imprévisible, avec ses crises, et les interventions humaines. »
Dépouillé de son fantasme idéalisé, le communisme peut être réapproprié comme la référence d’une conception réaliste, réalisable, d’une société de liberté, libérée de toutes les dominations, libérée de la domination du capital. Nous ne savons pas ce que sera une société post-capitaliste. Par contre nous avons des outils conceptuels et pratiques, historiques et politiques, pour penser un autre monde. C’est une des tâches du débat exigeant engagé que de les penser à l’aune des réalités présentes. Pour accompagner la citation attribuée à Éluard : « il y a assurément un autre monde mais il est dans celui-ci », osons Lénine : « Il faut rêver » précisant « mais sérieusement ». C’est-à-dire en s’en donnant les moyens : un projet politique, une stratégie de conquête du pouvoir et l’organisation qui les porte.
À situation inédite exigence de créativité. Dans le débat qui nous occupe, ce qui est en recherche n’est-ce pas une vision traduite en projet politique, qui donne cohérence à l’action pour la justice sociale et l’égalité, le pouvoir d’achat, le service public, la centralité du travail, pour relever le défi environnemental, pour la solution pacifique des conflits, pour un nouvel ordre mondial ? Un projet qui donne un contenu transformateur à la mobilisation contre la menace d’extrême droite. Un cadre conceptuel qui donne à voir la modernité d’une réponse communiste face à ces bouleversements. Une cohérence qui démonte l’idée d’un avenir apocalyptique et qui dessine les possibles d’un autre monde. Un projet qui porte l’impératif de combattre et battre les pouvoirs qui bloquent les possibles. Un projet pour la France qui parle à l’imagination, ancré dans le réel des femmes et des hommes, des nouvelles générations, dans le mouvement du monde. Une vision, un projet et une stratégie politique, un parti, qui répondent aux questions posées ici et maintenant.
Dans ce moment d’incertitudes, ne faut-il pas oser l’idée qu’il s’agit pour les communistes, pour l’efficacité de leur action politique, d’articuler l’ensemble cohérent d’objectifs avec une disponibilité à l’imprévisible ?
Daniel Cirera est secrétaire général du conseil scientifique de la Fondation Gabriel-Péri
Cause commune n° 47 • janvier/février 2026