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S’il faut rouvrir le débat sur le socialisme, ce n’est certainement pas pour fétichiser le mot ou ignorer la complexité de ce qu’il recouvre. C’est, pour les communistes, afin de renouer le fil d’une réflexion stratégique plus que jamais indispensable dans la période tourmentée que traversent la gauche et le mouvement ouvrier.

Plus précisément, il s’agit de se prémunir des postures étroitement revendicatives ou protestataires, pour reposer dans sa cohérence la question du pouvoir à conquérir. Dit autrement, en partant de leurs exigences et attentes, l’objectif est de proposer à la classe travailleuse et au peuple un chemin pertinent vers le changement politique et social.

 

Un nouvel ordre social appelé habituellement « socialisme » 

En ce sens, évoquer de nouveau le socialisme présente l’avantage de soulever le problème cardinal de la socialisation des grands moyens de production et d’échange, afin d’engager un processus de dépassement du capitalisme. Dans L’État et la révolution, Lénine y voyait d’ailleurs, avec néanmoins une grande prudence qu’il convient de souligner, la condition préliminaire de la transition vers le communisme : « C’est cette société communiste qui vient de sortir des flancs du capitalisme et porte dans tous les domaines les stigmates de la vieille société que Marx appelle la “première” phase ou phase inférieure de la société communiste. » Bien peu en harmonie avec les sentences emphatiques qui auront fleuri au siècle passé, telle celle de la révolution bolivarienne conférant au socialisme la tâche de « rendre possible ce qui est impossible », le dirigeant bolchevique se contentait sobrement d’évoquer un nouvel ordre social « que l’on appelle habituellement socialisme ».

Avec l’instauration d’un mode de production nouveau, n’étant plus majoritairement basé sur l’appropriation privée du surproduit social – même s’il subsiste de larges éléments de mixité dans l’économie –, ce moment est appelé à marquer la rupture avec le vieil ordre des choses. Sous ce rapport, il se distingue aussi bien de l’idée du « compromis ­social » recherché avec les classes possédantes, qui aura été au cœur du projet social-démocrate avant que celui-ci ne sombre dans l’abdication piteuse devant la globalisation capitaliste, que de la théorisation plus récente d’un « communisme déjà-là », laquelle aura de facto évacué la question de la rupture révolutionnaire et, par conséquent, le besoin d’un parti communiste pour en porter la perspective.

 

Un long processus

L’expérience historique l’atteste, la transition vers le communisme sera un très long processus, marqué par de brusques accélérations comme par des périodes de stagnation ou de compromis, dictées par les développements concrets de la lutte des classes. Ainsi, si la socialisation des principaux moyens de production et d’échange en marque l’enclenchement, elle ne suffira pas à affranchir la société de toute forme d’appropriation privée du produit nécessaire. Elle n’abolira pas d’elle-même le salariat, une partie du surproduit social demeurant dès lors appropriée sous forme de privilèges individuels et de consommation.

C’est la raison pour laquelle la notion ­d’« ­étape »­, parce que semblant vouloir figer ce moment particulier, s’avère problématique voire dange­reuse. La prise de contrôle des leviers économiques essentiels, leur socialisation, la planification des choix de développement devront impérativement s’appuyer sur l’intervention populaire, l’extension des libertés individuelles et collectives, la conquête des pouvoirs de contrôle et de décision à tous les niveaux, jusqu’à l’échelon des entreprises. Loin de ce qu’aura pu recouvrir la notion de « dictature du prolétariat » dans le passé, c’est l’horizon de la « démocratie jusqu’au bout », autant que celui d’une république so­ciale dépassant ses limitations étatistes pour se faire autogestionnaire, qui devront être les leviers de la transformation révolutionnaire de la société. Nous avons, à cet égard, à apprendre de Jaurès, lorsqu’il formulait cette mise en garde : « Si l’organisation socialiste devait être l’extension du patronat actuel de l’État, des services publics tels qu’ils fonctionnent aujourd’hui, elle ne serait qu’une immense duperie. »

« Évoquer de nouveau le socialisme présente l’avantage de soulever le problème cardinal de la socialisation des grands moyens de production et d’échange, afin d’engager un processus de dépassement du capitalisme. »

Il convient ici de s’arrêter sur la critique, portée notamment par Lucien Sève, de la conceptualisation d’une étape socialiste. Elle y voit le corollaire du stalinisme, de la sclérose bureaucratique de l’Union soviétique et des expériences s’étant réclamées du communisme au siècle passé, de leur dérive absolutiste. Mais cet « étapisme », loin d’être la cause de la perte actuelle de crédit du projet de dépassement du capitalisme, aura plutôt été la traduction de l’échec d’une tentative : celle d’opérer une révolution des rapports sociaux, alors que les conditions matérielles n’en étaient pas réunies dans les formations sociales où les communistes avaient été amenés à prendre le pouvoir.

Marx avait d’ailleurs perçu le problème. À ses yeux, tenter d’engager la transition vers le communisme dans des pays portant encore les marques du féodalisme, mais où les circonstances historiques pouvaient amener à la rupture de la chaîne des dominations capitalistes, constituait une équation impossible à résoudre. Dans son avant-propos de Critique de l’économie politique, il écrivait par exemple : « Jamais une société n’expire avant que soient développées toutes les forces productives qu’elle est assez large pour contenir ; jamais, des rapports supérieurs de production ne se mettent en place avant que les conditions matérielles de leur existence ne soient écloses dans le sein même de la vieille société. » C’est le problème fondamental que le 39e Congrès du PCF, revenant sur le bilan du « socialisme réel », identifiait en parlant d’un « système étatiste autoritaire qui s’est développé dans une société initialement arriérée ».

 

Un défi stratégique

Par conséquent, ni la fétichisation du mot – qui apparaîtrait quelque peu abstraite à celles et ceux que nous voulons convaincre de notre projet –, ni son élimination de notre réflexion ne sont de nature à régler le défi stratégique que nous avons à relever. Sa réintégration dans une démarche destinée à remettre en pleine visibilité l’incontournable nécessité de conquérir le pouvoir d’État – de même que tous les pouvoirs à travers lesquels peut s’instaurer un rapport de force favorable à celles et ceux qui ne vivent que de la vente de leur force de travail – peut dessiner la voie d’une société pleinement démocratique, plaçant l’intérêt général humain au cœur du nouveau modèle de développement, socialement juste et écologiquement soutenable, dont nous portons la nécessité.

« Un mode de production nouveau se distingue de l’idée du “compromis social” recherché avec les classes possédantes, qui aura été au cœur du projet social-démocrate avant que celui-ci ne sombre dans l’abdication piteuse devant la globalisation capitaliste »

À bien y regarder, au demeurant, la réflexion désormais ouverte sur la stratégie révolutionnaire et la transition au communisme permet de mettre sur la table d’autres questions théoriques fondamentales. Pour en citer quelques-unes : celle que nous pose l’articulation entre la participation à une expérience gouvernementale de gauche, ­telle que nous en avons déjà connu, et l’ouverture d’un processus de transition socialiste ; celle du rapport entre un mouvement de socialisation et les éléments de mixité de l’économie qui subsisteront nécessairement ; celle de l’État, dont le « dépérissement » annoncé par Marx ne fera pas disparaître mécaniquement le besoin d’une puissance publique pour synthétiser un intérêt général tant que continueront à exister des classes et des groupes sociaux distincts ; celle de la relation de la nation au monde, les ruptures révolutionnaires intervenant inévitablement dans le cadre des nations – puisque c’est à cette échelle que se structurent les luttes de classes – mais leur rétraction nationale ayant démontré ses impasses tragiques avec la théorisation du « socialisme dans un seul pays » ; celle du refus des « modèles », l’ordre mondial multipolaire de ce XXIe siècle pouvant nous confronter à de nouvelles expériences politiques, qui ne seront pas davantage qu’hier des exemples à appréhender sans distance critique…

Bref, nous nous engageons dans un débat extrêmement fécond pour un parti qui, comme le nôtre, entend rester doublement fidèle : au communisme conçu comme « mouvement réel qui abolit l’état actuel » et au « communisme politique » qui, en France, est l’héritier des principes mis à jour par la grande Révolution.

Christian Picquet est membre du comité exécutif national du PCF.

 

Cause commune47 • janvier/février 2026