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À travers cette lecture, on mesure la singularité du Front populaire et l’évolution de la perspective communiste.

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En feuilletant les exemplaires du journal L’Humanité de 1936 (trois cent soixante-sept numéros sont disponibles sur le site de la BNF), on identifie assez vite la singularité du Front populaire, fruit d’une double dynamique : une dynamique politique d’un côté (influence communiste en pleine ascension, aspirations unitaires fortes, programme commun de la gauche de haut niveau) et dynamique sociale de l’autre (réunification de la CGT, revendications précises, très puissant mouvement de grèves, luttes dans la durée). Ces deux dynamiques sont concomitantes, simultanées, liées et c’est là sans doute l’originalité de cette séquence.
Pour résumer (et schématiser) 1936 : l’union se fait sur des revendications de haut niveau et soutenues par une intervention massive des travailleurs. En somme, on vote et on fait grève. Ce qui, entre parenthèses, permet aussi d’élever le niveau de ces revendications par la lutte (le programme du gouvernement de l’été 36 ira plus loin que certaines revendications contenues dans le programme des trois partis de gauche de janvier 1936). Ainsi on mesure la différence avec d’autres temps forts de l’histoire sociale et politique. En 1968 on fait massivement grève mais l’initiative politique (programme, union) n’est pas là. En 1981, la gauche dispose d’un programme commun (disputé mais présent) mais le mouvement social, cette fois, n’est pas là : on vote et on attend.

« 1936 : l’union se fait sur des revendications de haut niveau et soutenues par une intervention massive des travailleurs. En somme, on vote et on fait grève. »

Au fil des numéros de l’année 1936, on évalue la force de l’extrême droite française. Les ligues de « factieux » sont nombreuses, puissantes, actives, manifestement soutenues par le monde économique. Les mesures administratives d’interdiction se répètent mais demeurent bien souvent peu ou mal appliquées. On croise les noms d’activistes qui seront bientôt les cadres du régime vichyste. Ces groupes se comportent parfois comme les relais de forces étrangères (voir leurs liens avec le parti nazi par exemple), les membres d’une Internationale noire.

L’enjeu guerre/paix

Autre caractéristique de cette actualité de 1936 : le poids du contexte international, de l’enjeu guerre/paix. Quand Maurice Thorez caractérise le vote communiste aux lendemains de l’élection de d’avril-mai 1936, il estime que c’est d’abord un vote pour la paix. Contre Hitler. Le Front populaire va se déployer dans un monde dangereux, hostile. Des conflits éclatent en Afrique (Éthiopie), au Moyen-Orient (Palestine), en Europe (Espagne). Les multiples interventions du député communiste et journaliste à L’Humanité Gabriel Péri (interventions à l’Assemblée nationale, articles) permettent de suivre une dramatique marche à la guerre. C’est comme si se mettait en place, au fil des mois, une sorte d’encerclement (Allemagne, Italie, Espagne), d’étranglement de la France. Se confirme l’absolue détermination du pouvoir hitlérien à suivre son calendrier revanchard. Mein Kampf annonçait le programme ; il est significatif que Berlin interdise alors la diffusion du livre en France. Et Maurice Thorez a bien raison (notamment lors de son déplacement à Strasbourg à l’automne) de dénoncer cette singulière « censure ». On a là (en fait depuis 1933) tous les ingrédients qui vont conduire au drame de 1939. La proximité des destins du Front populaire français et du Frente popular espagnol est remarquable, et la guerre civile espagnole va tenir au fil des mois une place croissante dans l’actualité. Le principe de la non-intervention semble un moment partagé par la communauté internationale (l’URSS l’invoque jusqu’en octobre 1936), justifiée par le risque de guerre mondiale. Mais il apparaît très vite que ce principe est un piège dans la mesure où les pays fascistes, eux (Allemagne, Italie, Portugal), ne le respectent pas et aident ouvertement le camp de Franco. Quelques mois durant, les républicains espagnols sont laissés un peu seuls. Puis l’exigence de solidarité avec Madrid s’impose et aboutit, notamment, à la mise en place des brigades internationales dont ­L’Humanité commence à parler dans les derniers mois de 1936.

Le discours communiste

Confronté à cette expérience politique énorme, totalement inédite, le discours communiste s’approfondit, sur les enjeux du rassemblement (la main tendue), la dialectique national/international. Si des meetings, des défilés du début 1936 mettent parfois en avant le mot d’ordre « Des soviets partout », le propos n’est plus tout à fait le même, en octobre, quand Maurice Thorez (L’Humanité du 30 octobre) définit la perspective communiste : l’égalité ne sera pas l’égalitarisme, écrit-il ; l’économie sera socialisée et ne sera pas étatisée ; les grands moyens de production seront socialisés, on ne touchera pas à la petite propriété privée.

« Au fil des numéros de l’année 1936, on évalue la force de l’extrême droite française. Les ligues de “factieux” sont nombreuses, puissantes, actives, soutenues par le monde économique. »

On observera que cette politique d’ouverture se heurte (ne serait-ce qu’en matière de calendrier) au durcissement de la répression stalinienne (été, automne) à Moscou contre une partie de l’appareil communiste soviétique, répression que L’Humanité soutient et justifie par l’idée que c’est « la révolution [qui] se défend ». 
Enfin, et ce n’est pas accessoire, si l’on sort un peu de l’actualité proprement politique, ces numéros du quotidien nous donnent à voir une société française particulièrement violente. Certes, le journal n’échappe pas toujours à un certain sensationnalisme. N’empêche, la France de 1936, alors pays des grèves heureuses et des vacances bien méritées, est aussi un pays brutal, où se multiplient des faits divers plus épouvantables les uns que les autres. Au point que la rédaction – Gabriel Péri, Paul Vaillant- Couturier – va consacrer à ce sujet des éditoriaux, distinguant la criminalité « classique » si l’on peut dire des symptômes d’une crise morale profonde, la crise capitaliste à l’œuvre.

 


Le congrès de réunification de la CGT, à Toulouse, en mars 1936, est commenté par Paul Vaillant-Couturier dans L’Humanité :

La classe ouvrière a maintenant en mains une arme que les jours qui viennent vont rendre encore plus forte et mieux trempée. Nous, communistes, n’avons jamais considéré pour notre part le Front populaire comme une simple et banale formation électorale ni, pour employer une expression chère aux réactionnaires et aux fascistes, comme un cartel tripartite. C’est beaucoup plus et beaucoup mieux à nos yeux. C’est une étape vers la libération définitive des travailleurs de France. C’est un rassemblement qui doit constituer, après comme avant les élections, une force durable de contrôle et d’action ayant, par ses comités, des ramifications dans les entreprises et jusque dans les moindres bourgades du pays. 

Gérard Streiff est rédacteur en chef de Cause commune.

Cause commune n° 49 • mai-juin-juillet 2026