Si on demande aujourd’hui à « ChatGPT » (ou à tout autre outil identique) de nous écrire pour la revue Cause commune quatre mille signes sur le thème de l’unité, la machine va étaler sans tarder (et sans vergogne) sa science en nous disant que l’union fait la force, que le mot d’union est aussi vieux que le monde, le monde ouvrier, le monde du travail, que cette notion remonte aux origines.
Puis le « chatbot » ajoutera que, en même temps, et contradictoirement, les forces de division de ces mêmes mondes remontent, elles aussi, aux origines. Divide et impera : diviser pour régner, c’était déjà la maxime de Philippe II de Macédoine (le père d’Alexandre le Grand). L’agent conversationnel nous rappellera ensuite que cette expression a une pléthore de géniteurs et il parlera de Jules César (qui s’y connaissait en division des peuples de « Gaule », territoire qu’il avait lui-même nommé ainsi) ou Machiavel qui reprendra le concept (dixit toujours la machine).
Alerté par la couleur politique de la revue, ChatGPT évoquera certainement Macron pour le fustiger. Diviser est tout un art et les macroniens s’y emploient avec minutie en direction du monde du travail. Des exemples ? Le macronisme aime séparer ceux qui travaillent et ceux qui ne travaillent pas, les jeunes et les vieux, les gamins et les boomers (une des dernières trouvailles), les salariés et les ubérisés, les gens du public et ceux du privé, ceux de la campagne et ceux des villes, les tours et les bourgs, les cassos et les normaux, les fanas de l’individualisme et les embrigadés du collectif, etc. Sans parler bien évidemment des différences de couleur de peau, d’origine, de religion... Bref, tout est fait pour fracturer le peuple, le fragmenter, l’abîmer.
Refonder une unité de classe, c’est réunir des gens qui ont fondamentalement les mêmes intérêts, des intérêts communs : faire reculer la domination du capital et de la finance.
Après la thèse et l’antithèse, l’IA proposera sans doute une petite synthèse sur les vertus de l’union, pour faire front, pour résister, pour se défendre ; elle parlera des difficultés à rassembler torchons et serviettes. Peut-être l’outil évoquera-t-il le risque qu’il y a parfois d’être tellement obnubilé par l’unité « en soi », par une sorte de mystique unitaire, que certains perdent de vue la question de l’unité pourquoi… L’unité parfois a engendré des leurres, même un « chatbot » sait ça. Au nom de l’unité, on a fait rentrer dans le rang tant et tant de rebelles !
L’importance de l’unité de classe
Mais ce que l’appareil ne nous dira pas, c’est l’importance de l’unité de classe. D’abord, parce qu’il ne comprend pas le concept. Pour lui, unité de classe, c’est une histoire d’école, ça renvoie à unité pédagogique ou à organisation scolaire. Et c’est là où on est meilleur que tous les « chatbots ».
L’unité populaire, l’unité de classe, cela signifie dépasser le fractionnement du salariat, l’éclatement des statuts, l’individualisation du travail, les perversions du management. Unifier le salariat, le monde du travail et de la création dans sa diversité, c’est rassembler des ouvriers aux cadres, avec ou sans statut, des infirmiers et infirmières aux enseignantes et enseignants, des chercheuses et chercheurs aux privés d’emploi et aux précaires, des jeunes aux retraités, des artistes aux artisans, des paysans aux marins.
Parler de classe, ce n’est pas se désintéresser du racisme, puisque nombre de ceux qui sont visés par le discours de haine sont des membres de cette classe qui contribuent à la reproduction du pays.
Il n’est pas inutile de préciser, tant une nouvelle doxa s’est incrustée dans les cerveaux, y compris à gauche, que cette classe qui cherche son unité n’est pas composée que de travailleurs blancs. Certains, lorsqu’ils entendent classe, pensent que l’on ne parle pas des femmes ! Mais la classe travailleuse est très féminine et, quand on l’évoque, on parle des femmes. De même, que parler de classe, ce n’est pas se désintéresser du racisme, puisque nombre de ceux qui sont visés par le discours de haine sont des membres de cette classe qui contribue à la reproduction du pays.
Refonder une unité de classe, c’est réunir des gens qui ont fondamentalement les mêmes intérêts, des intérêts communs : faire reculer la domination du capital et de la finance. C’est cette aspiration qui traverse toutes les luttes, contre le chômage, la précarité, les bas salaires, les risques de déclassement, les aliénations au travail. Et pour le droit à un logement digne, à un enseignement de haut niveau, à une formation tout au long de sa vie, à maîtriser le sens de son travail, à vivre décemment, à partager les responsabilités, à intervenir dans la gestion, à travailler moins pour se développer plus.
Dépasser le racisme social que l’on retrouve dans toute une rhétorique sur les quartiers, les cités, la banlieue, participe aussi à cette nécessaire reconstitution d’une unité de classe.
Unité de classe, c’est aussi reconstruire un imaginaire commun, dépasser les regards de mépris ou d’arrogance qui existent au sein des milieux populaires. La déconstruction des solidarités de classe à partir des années 1980 est passée aussi par une véritable entreprise de déconsidération du monde ouvrier, de raillerie des milieux populaires, de moquerie du « prolo ». Toute une idéologie a caricaturé le monde du travail, souvent assimilé à des « cassos ». Un humour malsain a fustigé les petits, les sans-grades, un peu comme si le monde ouvrier ne pouvait ressembler qu’à la famille Groseille du film d’Étienne Chatiliez, La vie est un long fleuve tranquille (1988). Ce « message » répété et banalisé a fait des ravages. Dépasser ce racisme social (que l’on retrouve dans toute une rhétorique sur les quartiers, les cités, la banlieue) participe aussi de cette nécessaire reconstitution d’une unité de classe, mais ça, ce sont des choses que les « agents logiciels » ont encore bien du mal à intégrer.
Gérard Streiff est rédacteur en chef de Cause commune.
Cause commune n° 46 • novembre/décembre 2025