Par

Pour un parti politique, il est normal d’élaborer une réflexion sur les communes, d’avoir un programme-cadre, mais il est aussi nécessaire de bien comprendre comment les choses peuvent se passer sur le terrain.

 

CC-45-Fredo_coyere-13.jpg

CC : Vénissieux (69) a une longue expérience d’une municipalité d’union de la gauche à direction communiste. Pour aller à l’essentiel, quelles sont  les trois ou quatre réalisations de cette décennie qui vous semblent les plus notables ?

Il y a bien sûr ce qui provient des dépenses de fonctionnement adaptées, par exemple avec l’évolution des critères d’aides facultatives, notamment pour la culture, la santé, les aidants. Mais parlons d’abord de l’investissement. Face aux coupes de dotations budgétaires, dans la plupart des communes les investissements ont baissé drastiquement, par rapport à ce qui se faisait il y a vingt ou trente ans. À Vénissieux, nous avons réussi à limiter l’endettement lors de ce mandat qui a pourtant été celui de toutes les crises (sanitaire, émeutes, inflation, absence de loi de finances). On a moins dépensé les premières années, tout a pris un ou deux ans de retard. Construire une nouvelle école, cela coûtait 11 à 14 millions au début du mandat, aujourd’hui c’est 16 à 18 millions.

« On doit se battre en permanence face au gouvernement, avec l’appui et l’action de la population. »

Si l’on veut dégager quelques réalisations marquantes depuis une dizaine d’années, nous pouvons citer l’école Flora Tristan, inaugurée en 2016, le centre aquatique Auguste Delaune (qui remplacera d’ici l’été l’ancienne piscine et apportera de nouveaux services), la Maison des mémoires Olga Bancic (en cours de travaux, qui ouvrira en 2027 et concernera l’histoire de Vénissieux). Parmi les créations originales, signalons aussi la mutuelle communale Entrenous, pour tous ceux qui habitent ou travaillent à Vénissieux, lancée le 10 juin 2025, avec des offres de base peu chères pour ceux qui sont en difficulté.

CC : On dit souvent que l’originalité des municipalités à direction communiste est de ne pas simplement gérer, mais aussi d’agir en particulier face au gouvernement et aux capitalistes. Il semble que la tutelle de l’État (juridique, budgétaire) soit de plus en plus pesante sur les communes. Quelle autonomie leur reste-t-il ? Comment cela se traduit-il à Vénissieux ?

Je ne parlerai pas de « tutelle ». Mais on doit se battre en permanence face au gouvernement, avec l’appui et l’action de la population. L’État aimerait bien nous ravaler au rôle de gestionnaires, voire de fusibles, mais je rappelle le principe constitutionnel de libre administration des col­lectivités. C’est surtout en matière budgétaire qu’on a perdu de l’autonomie, principalement en raison de la suppression de la taxe d’habitation. On nous a dit : « il y aura compensation », mais alors n’importe quel maire pense tout de suite : « jusqu’à quand et à quel niveau ? » Le gouvernement a su faire croire que cette suppression donnait aux gens une « charge » en moins, par conséquent une amélioration de leur pouvoir d’achat. Il fallait mieux montrer que c’était purement illusoire, que la population paierait d’une autre façon, et que, simultanément, cette diminution de ressources enlevait des moyens d’action aux communes. Sous les présidences de Nicolas Sarkozy et de François Hollande, les ressources des communes ont été réduites, ce qu’on a appelé, selon les termes euphémisés du moment : « associer les collectivités à la maîtrise de la dépense publique ». En 2013, 13 milliards d’économies ont été demandés aux communes, ce qui a ponctionné Vénissieux de 7 millions (soit le prix de la Maison des mémoires, dont nous venons de parler). De nombreux économistes (même plutôt classés à droite) ont fait remarquer le caractère délétère de ces mesures, en matière d’investissements publics dont 70% sont réalisés par les communes. Puis Emmanuel Macron, avec les « contrats de Cahors », lors de la seconde conférence nationale des territoires, le 14 décembre 2017, contraint les dépenses de fonctionnement. Ce sont, cette fois-ci, les missions de service public mises en œuvre par les communes qui sont touchées et donc un possible recul de l’action au service des habitants.

« Ce n’est pas la première fois que le PS hésite entre la gauche et le centre, ce n’est certes pas à nous de régler ses affaires internes, mais nous ne devons pas renoncer à lui proposer de s’ancrer à gauche. »

CC : Il y a dix ans, l’agglomération lyonnaise s’est vu imposer une structure particulière avec une métropole, qui a beaucoup de prérogatives et a aussi supprimé l’échelon départemental. Comment l’harmonie avec la commune peut-elle concrètement être mise en place ?

Cela s’est fait sans consulter les collectivités locales existantes. À l’époque, le PCF avait mis en garde face à cette réforme, alors que la droite l’avait approuvée. Aujourd’hui, elle semble découvrir que cela a enlevé du pouvoir aux communes. Cela dit, la commune a perdu quelques prérogatives, mais pas autant qu’on aurait pu le craindre. Elle garde une compétence générale. Là comme ailleurs, il faut se battre. Quoi qu’il en soit, une commune doit pouvoir délibérer sur les décisions qui la concernent.

CC : Tu es à la fois maire et vice-présidente de la métropole. Dans les deux cas, c’est l’union de la gauche et des écologistes, mais pas tout à fait avec la même direction idéologique. Comment cela fonctionne-t-il quand existent des différences d’appréciation ?

Nous avons été élus dans la majorité et nous y sommes restés. Celle-ci a obtenu des réalisations diverses et importantes qu’il faut souligner, en matière sociale, environnementale, de mobilités, etc. Certes, parfois elle a appliqué quelques mesures de façon trop raide. Prenons l’exemple des zones à faible émission (ZFE). Nous sommes tous d’accord pour que les « émissions » polluantes soient « faibles ». Les Vénissians n’ont pas plus envie que d’autres de mourir d’un cancer à cause de la pollution. Mais il faut que les mesures concernant l’environnement et l’écologie soient accompagnées, qu’on sache prendre le temps et procurer les aides nécessaires : le lien social est fondamental pour réussir. D’ailleurs, la question de la qualité de l’air est plus vaste que cela, elle sévit autant dans les logements insalubres que dans les rues. Les priorités ne doivent pas être imposées sans une prise en compte suffisante du terrain et un dialogue approfondi.

CC : Face à l’entêtement et au cynisme de la droite actuelle, face aux dangers de l’extrême droite, il semblerait qu’une union très large soit encore plus nécessaire. Or certaines composantes de la gauche privilégient la concurrence et voire l’opposition. Comment expliquer ce phénomène et comment y faire face ?

L’obstacle principal est que la gauche, toutes tendances confondues, ne rassemble que 30 % des électeurs. Effectivement, il est indispensable qu’un large rassemblement se constitue face aux risques qui se profilent, car à droite des digues sont tombées. L’union ne doit pas être à géométrie variable, elle doit concerner toutes les élections, aussi bien locales que législatives. En juin-juillet 2024, avec le Nouveau Front populaire, nous étions tous ensemble, avec un seul candidat par circonscription, le score obtenu était celui du NFP tout entier et non celui du candidat. En ce qui concerne le PS, l’analyse à faire est délicate. Macron était l’un des principaux ministres de Hollande entre 2012 et 2017. Certains membres du PS l’ont alors directement rejoint, mais beaucoup d’autres ont oscillé entre le macronisme et l’union de la gauche. Aujourd’hui, l’actuel président de la République étant vraiment discrédité, très peu de socialistes se disent « macronistes ». Ce n’est pas la première fois que le PS hésite entre la gauche et le centre. Ce n’est certes pas à nous de régler ses affaires internes, mais nous ne devons pas renoncer à lui proposer de s’ancrer à gauche.

Michèle Picard est maire (PCF) de Vénissieux.

Propos recueillis par Pierre Crépel.

Cause commune45 • septembre/octobre 2025