Le terme « peuple » désigne une réalité collective, un « ensemble d’individus ». La difficulté à circonscrire cet ensemble tient au moins à trois raisons, ce qui conduit à de profondes ambiguïtés lorsque ce terme est mobilisé dans les discours philosophiques ou politiques.
Les ambiguïtés du terme
La première raison réside dans son extension. Le peuple désigne le populus (c’est d’ailleurs son origine étymologique), c’est-à-dire l’ensemble des citoyens ou, selon la définition de Cicéron dans La République, « un groupe nombreux d’hommes associés les uns aux autres par leur adhésion à une même loi et par une certaine communauté d’intérêt ». Mais le terme renvoie également à la « plèbe », à savoir à une partie la plus nombreuse de cet ensemble de citoyens mais aussi la plus modeste sur le plan économique ou socioculturel. Ainsi les riches patriciens appartenaient-ils bien au populus romanus mais non au « peuple » entendu comme plèbe. La deuxième raison de l’ambiguïté réside dans sa définition. Le peuple peut être défini de manière ethnique : il désigne alors une communauté d’individus ayant une même origine. Un « peuple » aurait ainsi une identité qui se décline sur les plans historique, linguistique ou ethnographique. Mais il peut aussi se concevoir de manière civique lorsqu’il qualifie un ensemble d’individus qui décident collectivement de s’associer et d’être « souverains », ce qui est la perspective de Rousseau dans Du contrat social. Ainsi, « le peuple français » auquel se réfère l’extrême droite identitaire n’est pas le même « peuple » que celui des révolutionnaires français de 1789.
La troisième raison qui explique l’ambiguïté du « peuple » tient à l’apparente homogénéité du social que le terme laisse entendre. Or « le » peuple renvoie à une pluralité d’individus et de groupes sociaux. Le singulier du « peuple » masque les profondes divergences et les tensions qui le traversent. En cela, l’approche du social en matière de « classes sociales » conteste la pertinence de l’idée de « peuple », parce qu’elle met en lumière les divisions économiques en son sein et les intérêts antagonistes des différents groupes qui le constituent. C’est ce qui distingue fondamentalement l’approche « populiste », y compris de gauche, et l’approche marxiste pour laquelle l’analyse en matière de « classes » prévaut tant sur le plan théorique que politique.
Face aux velléités impérialistes et aux actes d’ingérence des grandes puissances, la réaffirmation du principe de l’autodétermination des peuples semble plus que jamais d’actualité.
Ces raisons pourraient conduire à renoncer à mobiliser le terme de « peuple », trop ambigu, trop élastique, trop imprécis. La difficulté est encore accentuée par l’identification concrète du « peuple » dans les conceptions de « gauche » qui prétendent le placer au cœur de leurs projets politiques. Il faut ainsi relever le fait que les populismes théoriques et politiques du XIXe siècle insistaient surtout sur la dimension rurale du peuple (chez Michelet par exemple dans Le Peuple), alors que les conceptions actuelles le voient plutôt s’incarner dans la « multitude urbanisée prenant conscience d’elle-même », selon la formule de Mélenchon dans L’Ère du peuple (Fayard, 2014). Il faut reconnaître que le « peuple » n’est pas une réalité statique mais dynamique : il est évident que le peuple des Narodniki russes n’est plus le « nouveau peuple » qu’identifie la France insoumise.
Ne pas abandonner toute référence au « peuple »
Ces difficultés conduisent, à juste titre, à se méfier de ce terme, en tout cas à ne pas le mobiliser sans précautions. Mais il serait problématique d’abandonner toute référence au « peuple ». Car il ne doit pas être confisqué par le discours libéral qui s’y réfère aujourd’hui non pour s’en autoriser, comme cela devrait être le cas dans un système démocratique, mais pour s’en défier : lorsqu’il est question de la réforme des retraites, de l’accord de libre-échange entre le Mercosur et l’Union européenne, le « peuple » est bien souvent décrit comme étant irrationnel, comme incapable de comprendre la logique du marché et in fine comme inapte à gouverner. Le peuple fait alors figure de « gros animal », comme le dépeignait Platon dans La République. À rebours d’une certaine doxa médiatique, le peuple doit prendre une nouvelle signification : c’est cet ensemble de citoyens qui résiste à l’imposition des logiques libérales et antisociales, qui ne veut pas « être dominé ». Dans ce contexte conflictuel, il est crucial de mobiliser en valorisant le terme de « peuple » : il s’agit alors de remettre en cause cette opposition construite par certains intellectuels (dont Ricœur déjà lors du mouvement social de 1995) entre le « peuple » supposé gouverné par ses bas affects et les « élites » qui incarneraient la rationalité, afin de montrer en quoi une élite oligarchique est illégitime pour décider du destin collectif. C’est bien du peuple et au peuple qu’il faut parler, à condition de le concevoir dans sa dimension civique et de tenir compte des divisions qui le traversent mais sans céder sur l’essentiel dont la Constitution actuelle est pourtant la garante : « La souveraineté nationale appartient au peuple. » Pour autant, il faut bien avoir à l’esprit que cette dimension politique est inachevée et la question de la démocratisation des institutions est plus que jamais d’actualité.
Le singulier du « peuple » masque les profondes divergences et les tensions qui le traversent. C’est ce qui distingue fondamentalement l’approche “ populiste ”, y compris de gauche, et l’approche marxiste pour laquelle l’analyse en matière de “classes” prévaut tant sur le plan théorique que politique.
Si la politique ne peut se faire sans le peuple ou contre lui, il est urgent de reposer la question de la relation entre les peuples. À l’heure où les relations internationales se tendent à un niveau très inquiétant, ne faut-il pas insister sur la nécessaire dimension internationaliste d’une réflexion sur le peuple ou plutôt sur les peuples ? En outre, face aux velléités impérialistes et aux actes d’ingérence des grandes puissances, la réaffirmation du principe de l’autodétermination des peuples semble plus que jamais d’actualité. Aussi ces deux perspectives – autodétermination des peuples et internationalisme – se complètent-elles : un projet commun d’émancipation des peuples ne peut reposer que sur leur liberté.
Aurélien Aramini est membre du comité de rédaction de Cause commune.
Cause commune n° 46 • novembre/décembre 2025