Réinvestir la commune en tant que lieu de la lutte des classes face au mouvement d’expropriation que subissent les habitants.

Les élections municipales de 2026 se présentent d’abord dans un contexte d’inquiétude et d’incertitude profondes dans le monde, et en France. Pour les communistes il est donc fondamental et urgent de définir le sens révolutionnaire de ces élections.
Les communes comme champs de la lutte des classes
Disons-le sans détour : les communes (villages, villes et métropoles) sont devenues de véritables champs de lutte de classes. Cela pour deux raisons : d’abord les communes prises dans la mutation métropolitaine des villes occupent aujourd’hui une place particulière dans l’organisation du capital. Et intimement liée à cette évolution, l’expropriation financière des villes au détriment des habitants est l’un des moteurs invisibles de la survie du capitalisme et de son emprise.
En effet, à contre-courant des opinions sur la ville, un mouvement mondial balaie, sous nos yeux, toutes les vieilleries sur l’opposition grandes villes et ruralité. Le capitalisme mondialisé s’organise désormais en s’appuyant sur les métropoles qui absorbent bon gré, mal gré, toute ville ou village dans leur sillon.
« En 1950, 750 millions de personnes vivaient dans les villes. En 2050, ce nombre sera vraisemblablement de 6,6 milliards, c’est-à-dire 70 % de la population mondiale. »
Quelques éléments chiffrés sont utiles pour clarifier les choses. En 1950, 750 millions de personnes vivaient dans les villes. En 2050, ce nombre sera vraisemblablement de 6,6 milliards, c’est-à-dire 70 % de la population mondiale. Les quelques grandes métropoles concentrent trois quarts du PIB mondial.
En France le fait métropolitain se présente comme une toile reliant à moins de trois heures de TGV, la région capitale aux autres centres dans un maillage impressionnant qui progresse rapidement. La carte intercommunale de 2025, c’est 22 métropoles, 14 communautés urbaines, 230 communautés d’agglomération et 989 communautés de communes. La presque totalité des communes est en intercommunalités, soit 98 % de la population. Le fait métropolitain français est une étoile à 22 branches ou une pieuvre à 22 tentacules.
Le capitalisme exproprie les habitants des communes
La concentration de la population, des richesses, des pouvoirs et des savoirs dans ces immenses centres est un progrès certain. Mais elle charrie, à un niveau rarement atteint, les problèmes du mal habiter, du mal travailler, du mal soigner, du mal manger, bref du mal-être et du mal-vivre. Ce n’est pas le fait urbain en soi qui est cause de cette situation. Ce fait s’accompagne d’un immense et brutal mouvement d’expropriation des villes et des campagnes par le capitalisme et la finance à des fins purement économiques de rentabilité.
En droit, les habitants sont collectivement propriétaires des villes. Ils sont propriétaires parce qu’ils sont citoyens et qu’ils votent, mais aussi parce qu’ils sont contribuables et paient des impôts, et enfin parce qu’ils y produisent des biens et des services dont ils sont aussi les usagers et les consommateurs. Les habitants au titre de citoyens, contribuables, consommateurs et producteurs (CCCP) sont collectivement copropriétaires des villes.
Il s’agit d’un droit de copropriété naturel car historiquement les villes ont été bâties pour assurer une meilleure qualité de vie à l’humanité (accès à la sécurité, au travail, aux richesses matérielles, humaines et culturelles, etc.). Or toutes les études d’opinion montrent qu’à rebours de la raison d’être des villes on s’y sent en insécurité, en précarité et seul.
« Chaque fois que nous défendons la vie et l’habitabilité ainsi que la copropriété citoyenne des villes dans les politiques publiques nous faisons reculer la finance. »
Nous disons que ce sentiment d’aliénation correspond à une aliénation économique brutale : par des procédés financiers, le droit de copropriété des habitants sur la ville est systématiquement transféré vers des actionnaires et rentiers capitalistes avec des effets terribles en matière d’inégalités sociales et de destructions écologiques. Ce mouvement est au cœur du fonctionnement du capitalisme mondial.
Voici comment. En France, comme ailleurs, le même processus est en jeu dans les métropoles : un investissement massif et spéculatif dans les cœurs de métropole avec la constitution de zones d'où sont chassées les populations, et qui obéissent en terme urbanistique à un seul paramètre, celui de la performance financière. En vérité, les métropoles sont rapidement devenues les coffres-forts des ultra-riches et des fonds de pension qui investissent d’un côté dans l’immobilier, et de l’autre dans les grandes infrastructures de services (eau, assainissement, énergie, déchets, etc.). Ainsi, leurs profits peuvent se transformer en rente, c’est-à-dire en revenu sécurisé, et en patrimoine plus ou moins durable. Tout cela avec la complicité active de l’appareil d’État qui, non seulement prive les communes de leurs moyens mais les contraint par des règles de fusion et de transfert de compétences qui favorisent la privatisation financière.
Cette évolution est relativement récente. L’immobilier, notamment de bureaux, est devenu le premier métier des banques et des fonds de pension à partir des années 1990, et il ne cesse de fructifier. Car les profits éphémères réalisés par le capital dans son fonctionnement quotidien y trouvent un investissement qui les préserve, tout en les faisant grossir grâce à des outils empruntés à la finance. Selon le géographe marxiste David Harvey, l’immobilier constitue « une solution spatiale aux crises de suraccumulation du capital : en se déployant dans de nouveaux espaces, le capital en excès évite le risque de dévalorisation ».
L’usage financier des villes est absolument contradictoire avec son usage d’habitation. Les effets désastreux de la financiarisation métropolitaine sont immenses : les constructions sont conçues pour leur valeur marchande et non pour la durabilité et la robustesse vitale indispensables à leur habitabilité. Les transports et les services sont organisés pour des objectifs de rentabilité à court terme. Par la hausse spéculative des prix, les populations sont repoussées à la périphérie en raison de leur niveau de revenu.
« Les constructions sont conçues pour leur valeur marchande et non pour la durabilité et la robustesse vitale indispensables à leur habitabilité. »
Au vrai, soit on habite une ville, soit on spécule dessus. Si on spécule, on ne peut tolérer une occupation humaine des biens qu’on a transformés en coffre-fort. Si on habite une ville, on ne peut tolérer que des gens dorment dehors, devant des immeubles vides ou dans des conditions indignes. Ainsi, en 2024, on compte en Île-de-France 1,3 million de personnes mal logées et 5,6 millions de mètres carrés de bureaux vides.
Si on cherche la rentabilité financière, les services publics des villes sont des charges inutiles. Au contraire, ils sont indispensables à la vie des gens, aussi bien pour se protéger que pour habiter, se soigner, s’éduquer, etc. Pour les spéculateurs, le sort des hommes et des autres vivants, est un paramètre économique comme un autre alors que pour les habitants il y va des conditions élémentaires d’existence.
Les communes, une échelle pertinente du rapport de force révolutionnaire
Il est donc fondamental pour les communistes de s’intéresser au sort des villes d’un point de vue révolutionnaire. Ce n’est pas une question électoraliste dont nous parlons mais de la constitution du rapport de force révolutionnaire contre le capital. Notre parti, organisé par sections et fédérations, est particulièrement adapté pour mener cette bataille. Celle-ci est décisive pour notre parti, pour des raisons politiques, idéologiques et économiques.
Que faire ? D’abord prenons conscience que beaucoup est fait par les élus communistes à travers leurs actions dans les municipalités. Chaque fois que nous défendons la vie et l’habitabilité, ainsi que la copropriété citoyenne des villes dans les politiques publiques nous faisons reculer la finance. Nous lui résistons. Car la logique financière veut des villes économiquement prévisibles pour être corvéables à merci. La vie est un principe d’imprévisibilité qui, pour le moins, les gêne.
« Les métropoles sont rapidement devenues les coffres-forts des ultra-riches et des fonds de pension qui investissent d’un côté dans l’immobilier, et de l’autre dans les grandes infrastructures de services (eau, assainissement, énergie, déchets…). »
Trois principes peuvent irriguer la réappropriation des communes :
- Organiser le non-consentement citoyen à l’appropriation financière en utilisant les droits inscrits dans la loi chaque fois que cela est nécessaire.
- S’appuyer sur le sens de la copropriété des habitants dans tous les domaines concernant la vie de la ville, comme le suggère notre titre.
- Rappeler les interdépendances et les solidarités entre les habitants des différents territoires (régions, départements, intercommunalités, entre villes et ruralité, etc.) car contrairement à l’opinion reçue on ne peut défendre les intérêts des habitants d’une ville en concurrence avec ceux des autres territoires mais seulement en faisant vivre le principe de solidarité et des coopérations vivantes. De ce fait, la dimension intercommunale prendra en 2026 une importance particulière. À nous de l’investir pour faire vivre nos projets.
Pour nous inspirer, des exemples de politiques ambitieuses et innovantes existent, notamment dans les villes où agissent les élus communistes, malgré toutes les difficultés :
- Introduire des espaces verts et de vie, des équipements dans tout le tissu urbain ainsi que du logement social en tant que mesure anti spéculative contre le marché de l’immobilier, exemple à Paris.
- Développer les centres de santé, véritables marqueurs des politiques municipales communistes, et des mutuelles communales : c’est le cas dans beaucoup de nos villes, comme à Échirolles.
- Multiplier les coopérations voire, les jumelages, entre les villes et les communes de la périphérie ou de la ruralité dans les domaines alimentaire et artisanal, de culture et de politique, de loisirs et de tourisme, tel que l'a fait, par exemple, la ville de Villejuif avec l’acquisition d’une ferme pour alimenter les écoles. On peut mentionner la coopération de villes pour les cantines scolaires dans le cadre du syndicat intercommunal Table commune dirigé par le maire d’Ivry-sur-Seine.
- Étendre la maîtrise foncière et économique sur les projets industriels, comme le font un grand nombre de villes communistes, ainsi Bonneuil-sur-Marne avec un projet de port multimodal.
- Prendre des initiatives pour la protection de la diversité du vivant dans les villes, ainsi que le fait, entre autres, la ville de Montreuil.
- À l’égard du monde économique, assumer en tant qu’élus, de façon sourcilleuse, le rôle de représentants des habitants, vrais propriétaires des services publics, quels que puissent être leurs modes de gestion (public, semi-public ou privé). Affirmer avec force le principe de maîtrise publique, comme le font, sur la question de l’eau, les territoires d’Est Ensemble, de Grand Orly Seine Bièvre sous présidence communistes ou de Grand Paris Sud sous l’impulsion du maire de Grigny.
- Obtenir des solutions d’accessibilité démocratique aux transports publics (la gratuité par exemple) ainsi que l’ont fait les élus communistes de Clermont-Ferrand ou de Montpellier.
- Réorienter, ainsi que nous le proposons, les fonds régionaux pour la formation et l’emploi vers des investissements efficaces dans les territoires.
C’est une bataille enthousiasmante qui s’engage pour 2026. Les constructions politiques de rassemblement à gauche, pour prendre le pouvoir, trouveront sans doute un sens renouvelé dans cet immense effort de réappropriation citoyenne, telle qu’elle a toujours été au cœur du projet communiste.
Cultiver ainsi la vie dans les communes, c’est ce qu’on a pu appeler le « communisme municipal ».
Taylan Coskun est membre du comité exécutif national du PCF.
* P.S. Je remercie les maires, les parlementaires et les dirigeants de notre parti ainsi que mes amies et amis qui ont contribué par leurs précieuses remarques à ce texte. Elles et ils se reconnaîtront.
Cause commune n° 45 • septembre/octobre 2025