Cela peut sembler un truisme de dire que la visée du Parti communiste est le communisme. D’aucuns en concluent que parler de socialisme est un dévoiement, voire une trahison de cet objectif. Cela constitue néanmoins une fausse évidence : on passerait directement de la société capitaliste, patriarcale, raciste, etc., à la société sans classe, sans exploitation, sans domination, celle répondant au principe « De chacun selon ses capacités, à chacun selon ses besoins », celle où l’État a dépéri.
Penser le socialisme pour rompre avec la pensée magique dans le Grand soir
Cette pensée magique repose sur une autre fausse évidence : l’opposition entre réforme et révolution. Croire au « grand soir » abolissant le capitalisme par décret relève d’une pensée magique. Le passage au communisme exige une phase intermédiaire, le socialisme, où se franchissent des seuils quantitatifs et qualitatifs.
Marx, dans la Critique du programme de Gotha, distingue la « première phase de la société communiste, telle qu’elle vient de sortir de la société capitaliste après un long et douloureux enfantement » de sa phase supérieure, où « la société pourra écrire sur ses drapeaux : “De chacun selon ses capacités, à chacun selon ses besoins ! ». Un tel principe nécessite une tout autre culture dans les relations entre les êtres humains que celle façonnée par des générations d’acculturation au capitalisme et à sa logique marchande pour que « le travail ne soit pas seulement un moyen de vivre, mais devienne lui-même le premier besoin vital ». Il nécessite aussi un très haut niveau de développement des forces productives afin que « disparaissent l’asservissante subordination des individus à la division du travail et, avec elle, l’opposition entre le travail intellectuel et le travail manuel ».
« Le passage au communisme exige une phase intermédiaire, le socialisme, où se franchissent des seuils quantitatifs et qualitatifs. »
Le passage à un tel degré de développement sans transition est illusoire. Rien que l’état de déliquescence de l’appareil productif français et son inadéquation aux besoins sociaux réels la rendent impossible. Le développement de celles-ci dans le sens des nécessités sociales et environnementales qu’esquisse notre plan Climat nécessite une action volontariste et l’engagement de toutes les forces de la classe travailleuse.
Le socialisme comme communisme tout juste sorti du capitalisme monopoliste d’État
Le communisme naît des contradictions du capitalisme. C’est en ce sens qu’il est le « mouvement réel qui abolit l’état actuel » dont parle Marx. La concentration du capital et la baisse tendancielle du taux de profit le rendent dépendant de l’État. À son stade terminal, le capitalisme devient un « -capitalisme monopoliste d’État », où les monopoles privés sont abondés par la puissance publique. Les 211 milliards distribués chaque année par l’État en aides publiques aux entreprises peuvent être vus comme une forme de socialisation de la reproduction du capital.
Poussé jusqu’au bout, ce système est « l’antichambre du socialisme », selon l’expression de Lénine. Il cesse d’être du capitalisme monopoliste d’État et devient du socialisme « si l’on est en régime démocratique révolutionnaire », c’est-à-dire si l’État est aux mains des travailleurs. Comme le formule là encore Lénine : « Le socialisme n’est autre chose que le monopole capitaliste d’État mis au service du peuple entier. »
« Sans disparition des capitalistes en tant que classe, l’exploitation perdure ; sans dépassement du marché capitaliste, l’auto-exploitation guette. Les nouveaux pouvoirs sont nécessaires, mais insuffisants. »
Penser ainsi le rôle de l’État (et de sa prise) évite l’écueil de la « foi du charbonnier » : croire qu’il suffira d’étendre de proche en proche des « îlots de communisme » (coopératives, Sécurité sociale, etc.). Or, comme l’a montré Rosa Luxemburg, pour les coopératives, ces conquêtes sont soumises à une « tendance à la dégénérescence » dans le capitalisme : sans remise en cause du capitalisme dans son ensemble, la concurrence les force à s’aligner sur les entreprises capitalistes pour survivre. De même, sans remise en cause du rôle régulateur du taux de profit, la Sécurité sociale est soumise à la pression austéritaire : répondre aux besoins croissants revient à attenter au taux de profit. Sans transformation globale des règles du jeu, la logique du profit reprend toujours le dessus.
Le socialisme comme boussole stratégique et tactique
Dans notre faiblesse actuelle, face au danger d’extrême droite, un projet comme la sécurité d’emploi et de formation (SEF) telle que figurant dans la proposition de loi Chassaigne constitue un programme minimal pour limiter le rôle régulateur du taux de profit.
Dès maintenant, la classe travailleuse doit peser sur les décisions stratégiques (droit de veto suspensif, droit de tirage, etc.). Gardons-nous d’un optimisme béat : sans disparition des capitalistes en tant que classe, l’exploitation perdure ; sans dépassement du marché capitaliste, l’auto-exploitation guette. Les nouveaux pouvoirs sont nécessaires mais insuffisants.
« Dans notre faiblesse actuelle, face au danger d’extrême droite, un projet comme la Sécurité d’emploi et de formation (SEF) telle que figurant dans la proposition de loi Chassaigne constitue un programme minimal pour limiter le rôle régulateur du taux de profit. »
Le projet de SEF développé par Paul Boccara dépasse largement la loi Chassaigne. C’est l’une des difficultés du débat qui est obscurci par nos camarades de la commission économique quand ils soulignent – à raison ! – que la SEF doit être bien plus qu’une nouvelle branche de la Sécurité sociale. Pour prendre tout son sens (socialiste), il faut dépasser les quatre marchés (travail, capital, marchandises, international). La SEF stricto sensu, telle que dans sa forme parlementaire, les limite sans les dépasser. Aller plus loin exige la prise du pouvoir d’État, une planification démocratique complète, la suppression des capitalistes comme classe, la socialisation de l’ensemble des entreprises.
La crise climatique, fruit de la prédation capitaliste, exige cette rupture. Atteindre la neutralité carbone d’ici 2050 (GIEC) impose une planification écologique, rejoignant Lénine : « Un pas vers la réglementation de toute la vie économique d’après un certain plan d’ensemble, un pas vers l’économie du travail national afin de prévenir son gaspillage insensé par le capitalisme. »
Kevin Guillas-Cavan est économiste, animateur du blog Histoire et matérialisme.
Cause commune n° 47 • janvier/février 2026