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Les syndicats, surtout dans l’enseignement et la recherche, défendent non seulement les droits matériels, mais aussi la liberté académique et l’intégrité des sciences face aux pressions politiques et économiques. Leur presse, comme La Vie de la recherche scientifique, alerte sur les menaces croissantes : censure, désinformation et soumission des savoirs aux intérêts du pouvoir. Un combat essentiel pour préserver l’autonomie de la pensée.

 

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Bien entendu, la première tâche des syndicats consiste à se préoccuper des intérêts des salariés qu’ils représentent. Ce sont, pour commencer, les conditions matérielles d’existence et de travail (salaires, sécurité d’emploi, hygiène et sécurité, pénibilité, horaires, retraite). Dans l’enseignement, on a souvent résumé ce constat par le fameux « Des crédits, des locaux, des maîtres ». Mais cela n’a jamais empêché les syndicats non strictement corporatistes de prendre un peu de recul par rapport à ces revendications et d’intervenir sur les questions sociales en général, sur la solidarité internationale, et aussi sur les contenus et les objectifs du travail.

Ainsi, les syndicats d’enseignants se sont-ils souvent interrogés sur les programmes, sur les orientations de ce qui était transmis aux enfants et adolescents, sur la latitude dans les interprétations du professeur, sur les liens avec le monde extérieur (de la culture, de l’entreprise, du sport). Ce souci général est même une nécessité dans l’enseignement supérieur et dans la recherche, puisqu’il ne s’agit plus là essentiellement de transmettre des connaissances acquises, mais d’en créer de nouvelles.

« Les fonctions d’enseignement et de recherche non seulement permettent, mais demandent, dans l’intérêt même du service, que la libre expression et l’indépendance du personnel soient garanties par les dispositions qui leur sont applicables. » Décision du Conseil constitutionnel, 20 janvier 1984.

On ne s’étonnera donc pas que les syndicats d’enseignants-chercheurs et de chercheurs publient des revues sur la politique de recherche, ses orientations scientifiques, idéologiques ou humaines, sur le rôle des sciences dans la société, sur la liberté académique, sur les liens avec l’argent et les pouvoirs. Il n’y a là aucune entorse à la fameuse « charte d’Amiens » qui a consacré, d’une certaine façon, en France, l’indépendance des syndicats vis-à-vis des partis politiques. Le Syndicat national des chercheurs scientifiques (SNCS), créé en 1956, et alors adhérent à la FEN (Fédération de l’Éducation nationale, qui avait refusé la scission entre CGT et FO au lendemain de la guerre), a presque immédiatement publié une revue en ce sens : La Vie de la recherche scientifique (VRS). Aujourd’hui, celle-ci est l’organe commun du SNCS et du Syndicat national de l’enseignement supérieur (SNESup), tous deux membres de la FSU (Fédération syndicale unitaire), créée au début des années 1990, en réponse à la crise de la FEN. La VRS, qui est trimestrielle, en est à son numéro 441. Nous nous proposons ici de rendre compte des deux derniers numéros (2025), d’ailleurs liés entre eux, qui traitent de « la liberté académique » (n° 440) et des « attaques contre les sciences » (n° 441). Il ne s’agit évidemment pas d’un « jugement » du PCF sur la presse syndicale, mais d’une présentation des contenus de celle-ci, montrant l’intérêt de la lire et de l’étudier de près.

 

Des tâches nouvelles pour les syndicats

Si, comme nous venons de le dire, les syndicats de chercheurs ont toujours pris un certain recul théorique par rapport aux métiers de la recherche et de l’Université, cette réflexion est maintenant devenue bien plus indispensable. Au XXe siècle, les sciences dites « de la nature » et celles dites « humaines et sociales » jouissaient d’une large liberté, les crédits alloués (certes en général insuffisants) étaient répartis assez équitablement dans les laboratoires, les chercheurs jugés par leurs pairs et les orientations laissées à la conscience des intéressés. Il ne s’agit pas de verser dans une vision idyllique et nostalgique du passé, tout n’était pas rose, mais un changement progressif, parfois brutal, s’est substitué à cette situation : ce furent d’abord les tentatives de « pilotage par l’aval » (lire par le patronat) à la fin du septennat de Giscard d'Estaing (1974-1981), puis des cascades de réformes structurelles, de plus en plus autoritaires, dépossédant les chercheurs de leur autonomie concernant les budgets, les sujets traités, la manière de les aborder, les rendant plus précaires et plus soumis aux pouvoirs en place. Que nous disent les deux derniers numéros de VRS à cet égard ? Tous les numéros sont en ligne : https://sncs.fr/portfolio_category/magazine-vrs/

 

La liberté académique

Le numéro 440 a pour titre : « Liberté académique : résister à la délégitimation du savoir ». Contrairement à ce qu’on croit quelquefois, les chercheurs, jouissant d’un statut dérogatoire de la fonction publique, ne sont pas soumis à un « devoir de réserve » (expression d’ailleurs trop souvent assimilée à une obligation de servilité vis-à-vis des pouvoirs établis). La décision du Conseil constitutionnel du 20 janvier 1984 est formelle à cet égard : « Les fonctions d’enseignement et de recherche non seulement permettent, mais demandent, dans l’intérêt même du service, que la libre expression et l’indépendance du personnel soient garanties par les dispositions qui leur sont applicables. » Cela est confirmé par la loi du 27 décembre 2020 et le code de l’éducation. Réfléchissons un instant : c’est une évidence, la recherche a pour objectif des faits, des théories, des expériences, des résultats nouveaux, ceux-ci sont naturellement, au moins en partie, en rupture avec les idées admises. Nier la liberté, c’est nier la recherche même : imaginons ce que serait la philosophie si Kant, Hegel ou Nietzsche avaient été contraints de ne reproduire que les théories dominantes de leur temps.

Il ne s’agit pas uniquement du dénigrement des sciences humaines et sociales actuelles, sur les questions de races, de genre, de colonies ; cela concerne aussi directement la biodiversité, les pollutions, le climat.

Malheureusement, tel n’est pas le raisonnement des autorités politiques et économiques, pour lesquelles la recherche doit accompagner leurs intérêts ou leur permettre de nouveaux profits, bref, devenir « une industrie de services ». Le dossier de la VRS décrit la multiplicité des attaques, depuis quelques décennies, contre les libertés universitaires, en France, en Amérique du Nord et même dans les pays nordiques d’Europe. L’accélération brutale de leur prolifération ne se limite pas au pays de Trump, Musk et Vance. En sciences humaines et sociales, elles prennent en général la forme d’un dénigrement étatique face aux prétendus « wokisme », « islamo-gauchisme » et « théorie du genre », sous prétexte de défense des « valeurs de la République ».

La caricature emblématique des Trump et des Milei ne doit pas occulter un mouvement plus fondamental propulsé dans le monde entier par une phase nouvelle du capitalisme financier.

Mais il y a plus sournois : le remplacement des titulaires par des précaires, la répartition des crédits par des agences dont les membres sont nommés par le gouvernement, la réduction du financement public, la hausse des frais de scolarité, tout cela limite de fait la liberté de choix des sujets de recherche et augmente la peur de subir une répression larvée. Ces restrictions aux libertés de recherche, d’enseignement, d’expression sont en cohérence avec ce que vit le monde de la culture au sens large du terme. Là où réside l’espoir aujourd’hui, c’est dans la prise de conscience : des associations se créent, les syndicats mettent ces questions à l’ordre du jour, même l’ONU adopte une attitude de défense des libertés.

 

Les attaques contre les sciences

Le numéro 441, intitulé « Quand les sciences sont attaquées : désinformation, dénigrement, obstruction, invisibilisation », peut être vu comme un prolongement du précédent. En effet, si l’on veut soumettre les sciences, il faut attaquer celles qui existent. Ce dossier montre qu’il ne s’agit pas d’une mode superficielle liée aux émotions du moment, mais bien d’une action d’ampleur organisée dans la durée. Par exemple, l’article « Multinationales pétrolières et sciences du climat : répertoires d’obstruction », inspiré des recherches de Christophe Bonneuil, expose clairement que ces multinationales, dès le milieu du XXsiècle, en savaient bien plus que le public et même que les chercheurs d’alors sur l’impact climatique à moyen et long terme de leurs activités ; il décrit comment elles ont su étouffer les vérités, minimiser les conséquences, diffuser leurs obstructions au moyen d’une coordination internationale efficace. La promotion de l’ignorance est construite, « créée, entretenue, utilisée », comme le montre Mathias Girel. Il ne s’agit pas uniquement des campagnes lancées par les grands médias possédés par quelques milliardaires ; il ne s’agit pas non plus uniquement de la diffamation des sciences humaines et sociales actuelles, sur les questions de races, de genre, de colonialisme ; cela concerne aussi directement la biodiversité, les pollutions, le climat, avec le fameux greenbacklash, ou retour de bâton écologique. Deux grandes méthodes sont à l’œuvre : d’un côté les « stratégies de dissimulation, de désinformation, de déni », de l’autre la science « non faite », les sujets non traités, invisibilisés. Quand les agences d’État elles-mêmes, « indépendantes », comme l’ADEME (transition écologique), ou l’ANSES (sécurité sanitaire de l’alimentation) sont menacées de suppression ou de mise au pas au nom de la « simplification » (ce que prétend aujourd’hui la loi Duplomb, laquelle a été votée après la clôture de ce dossier), on voit bien que c’est une politique délibérée qui est mise en place. Les résultats produits par les scientifiques sont alors présentés comme de « simples opinions » dictées par des « idéologies ». La caricature emblématique des Trump et des Milei ne doit pas occulter un mouvement plus fondamental propulsé dans le monde entier par une phase nouvelle du capitalisme financier.

La promotion de l’ignorance est construite, « créée, entretenue, utilisée ».

Une petite conclusion de cet article pourrait être la suivante. La presse syndicale ne se réduit pas à des revendications « bassement » matérielles, elle aborde aussi de grandes questions de fond, elle donne la parole non seulement aux dirigeants syndicaux forts de leur expérience, mais aussi à des chercheurs de toutes disciplines, ainsi qu’à des personnes « ordinaires » dont les savoirs sont parfois nécessaires et originaux. Cela est particulièrement vrai pour les syndicats explicitement combatifs, comme la CGT, la FSU, SUD ou la Confédération paysanne, actifs notamment dans l’Alliance écologique et sociale (AES). Toutefois, la presse des syndicats dits « modérés », voire des mutuelles et autres structures à objectif habituellement considéré comme limité, est, elle aussi, souvent instructive. Les partis politiques et les laboratoires de sciences humaines et sociales n’ont pas le monopole de la réflexion sur l’avenir de la société.

 

*Pierre Crépel est membre du comité de rédaction de Cause commune.

Cause commune n° 45 • septembre/octobre 2025