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Différents auteurs ont analysé les échanges possibles entre cultures. Néanmoins, pour les marxistes, ce sont les classes sociales, les rapports sociaux et économiques qui produisent sous des formes très diverses des expressions culturelles nouvelles.

L’héritage toujours présent de Johann Gottfried von Herder

Herder considérait les cultures comme des sphères autonomes et homogènes. Cette conception sous-tend la nécessité proclamée de l’acculturation et de l’assimilation. Elle est en arrière-fond de discours sur une identité française qu’il s’agirait de glorifier et de protéger contre des menaces extérieures et/ou des acteurs intérieurs. De manière plus inattendue, c’est le cas du multiculturalisme, défini comme la coexistence de cultures « différentes » dans un même espace politique, ainsi que de l’approche interculturelle qui se traduit par un dialogue entre entités culturelles préconstituées ; le philosophe Wolfgang Welsch l’explique de cette façon : « Le problème est qu’avec les concepts sphériques de la culture contenus dans l’interculturalité et le multiculturalisme toute communication véritable est logiquement impossible.

Si un individu est étroitement lié à sa culture, il en va de même de ses possibilités de compréhension. Les membres d’une culture ne peuvent percevoir ou comprendre l’autre culture que de leur propre point de vue, mais les points de vue seront aussi divers que les cultures elles-mêmes ; il ne peut jamais y avoir une réelle compréhension de l’autre. Le dialogue interculturel se répète et échoue. Précisément à cause du principe de l’interculturalité : une fois que les cultures ont été érigées en sphères hétérogènes, tout effort visant à se comprendre véritablement est voué à l’échec.

Ceci s’applique aussi bien au monde universitaire qu’au monde politique. La plupart des dialogues universitaires conduisent uniquement à la reconnaissance de leur échec, puis à une autre tentative de dialogue – avec de nouvelles demandes de financement, des colloques, des actes de conférence. Et, sur le plan politique, les podiums sur lesquels les représentants de différentes cultures font leur apparition échouent encore plus radicalement. L’erreur fondamentale est que les cultures sont d’emblée créées en tant qu’entités autonomes et peuvent toujours être représentées par quelqu’un qui agit alors inévitablement en serrant les “vis” des particularités au lieu de les desserrer. Au lieu de partir des points communs, on part des différences – et l’on est donc sur la mauvaise voie dès le départ. »

L’ensemble de ces concepts ne permet donc pas d’une part de rendre compte de la réalité et favorise au mieux des impasses, au pire des fractures et des violences.

 

L’approche matérialiste de Fernando Ortiz

Conscient de la faiblesse d’une considération sphérique des cultures, le Cubain Fernando Ortiz sera à l’origine d’un nouveau concept qu’il appliquera à l’histoire de son pays, dans son livre Controverse cubaine entre le tabac et le sucre (Mémoire dencrier, 2011) de 1940. Il s’agit de la « transculturation ». Comme l’écrit Bronislaw Malinowski dans la préface de cet ouvrage : « Tout changement de culture, toute transculturation, est un processus dans lequel on donne toujours quelque chose en échange de ce que l’on reçoit ; c’est comme le dit l’expression du “donnant, donnant”. C’est un processus dans lequel les deux parties de l’équation sont modifiées. Un processus duquel émerge une nouvelle réalité, composite et complexe ; une réalité qui n’est pas un amalgame mécanique de caractères, ni même une mosaïque, plutôt un phénomène nouveau, original et indépendant. Pour décrire un tel processus, le terme aux racines latines “transculturation” met bien en perspective un vocable qui ne contient pas la nécessité pour une culture donnée de tendre vers une autre, mais bien une transition entre deux cultures, toutes les deux actives, toutes les deux contribuant par autant d’apports, et toutes deux coopérant à l’avènement d’une nouvelle réalité de civilisation. »

"Le principe de l’interculturalité : une fois que les cultures ont été érigées en sphères hétérogènes, tout effort visant à se comprendre véritablement est voué à l’échec."

Fernando Ortiz introduit ainsi la transculturation comme un phénomène universel tout en analysant dans son livre le contexte matériel de sa mise en place à Cuba, comme l’explique Malinowski : « Il y eut un échange de facteurs importants : une “transculturation” dont les forces déterminantes principales furent aussi bien le nouvel habitat que les vieilles caractéristiques des deux cultures, ainsi que le jeu des facteurs économiques particuliers au nouveau monde comme une nouvelle réorganisation sociale du travail, du capital et de l’entreprise. » Ainsi Fernando Ortiz intègre l’analyse économique et de classe dans son analyse de la transculturation.

 

Créolisation : La tendance idéaliste de Glissant et de ses adeptes politiques

Il en est tout autrement d’Édouard Glissant. Au début, le terme de créolisation qu’il conçoit est à la fois ancré dans la réalité historique et linguistique des Antilles, dans la genèse des sociétés issues de la traite et de l’esclavage, mais plus tard il affirmera que la créolisation est avant tout un concept poétique et relationnel plutôt que directement relié à des structures économiques ou des rapports de classe. Il insiste sur l’imprévisibilité des contacts culturels et leur puissance de transformation. Selon lui la créolisation est un précédent historique, qui annonce ce que vit le « Tout Monde » (expression de Glissant) sous la mondialisation. Cela peut être séduisant du point de vue littéraire et poétique mais la primauté accordée par Édouard Glissant à l’idée sur la structure matérielle est problématique d’un point de vue matérialiste et quand il s’agit de l’utiliser dans le champ politique.

"Déployée avant tout dans un contexte caribéen marqué par l’insularité, la colonisation et l’esclavage, [la notion de créolisation] a été soumise à des interrogations sur ses contours concrets et sur la validité de son universalisation." Roger Martelli

S’il ne parle pas des problèmes que cela pose du point de vue matérialiste, l’historien Roger Martelli exprime des inquiétudes quant à l’utilisation du terme « créolisation » dans le champ politique : « La notion de créolisation ne fait pas l’unanimité et n’est pas acceptée partout sans nuance. Déployée avant tout dans un contexte caribéen marqué par l’insularité, la colonisation et l’esclavage, elle a été soumise à des interrogations sur ses contours concrets et sur la validité de son universalisation. » Il relève l’utilisation très personnelle effectuée par Jean-Luc Mélenchon de ce concept quand ce dernier affirme que « dans notre pays, une personne sur quatre a un grand-parent étranger. 40 % de la population parle au moins deux langues. Nous sommes voués à être une nation créole et tant mieux ! Que la jeune génération fasse le grand remplacement de l’ancienne génération ». Un peu plus loin Roger Martelli critique cette approche d’un nouveau « grand remplacement » en soulignant que « toute exaltation d’un segment des catégories populaires qui serait censé incarner la modernité, au détriment d’un autre persuadé d’avoir perdu un monde qui n’est plus le sien, produit la division d’un univers populaire dont le point commun évident est pourtant d’appartenir à la cohorte des dominés ».

 

Welsch : une « départicularisation » utile mais sans contenu de classe

Quant à Wolfgang Welsch, plutôt que de suivre le point de vue d’Édouard Glissant énonçant que la créolisation précède ce que le monde devient aujourd’hui, il met l’accent sur la dimension ouverte, hybride, relationnelle de toute culture – pas seulement celle issue des Caraïbes. Il insiste sur le fait que toute culture humaine est le produit de contacts, d’échanges et de confrontations depuis la Préhistoire, « départicularisant » ainsi la transculturation contrairement à Glissant et dans la suite logique d’Ortiz.

Le mérite de Welsch est de rappeler ainsi que la transculturation décrit un processus en cours partout dans le monde et lui confère un caractère anthropologique universel. Mais si la transculturation est un processus universel, il est aussi chaque fois décliné de manière différenciée selon les enjeux de classe et les rapports de pouvoir, ce qu’analyse peu Welsch. Pourtant il y gagnerait beaucoup, car un concept anthropologique est d’autant plus puissant analytiquement qu’on le restitue dans les conditions matérielles et sociales où il s’applique. Migrations, échanges marchands, colonialisme, conquêtes territoriales et coopérations, etc., engendrent des transculturations mais dans des contextes très différents.

"Le terme « transculturation » met bien en perspective un vocable qui ne contient pas la nécessité pour une culture donnée de tendre vers une autre, mais bien une transition entre deux cultures." Fernando Ortiz

Parmi d’innombrables exemples, citons en France, outre la transculturation bien connue dans les colonies aux Antilles, celle résultant de l’expansion impériale romaine produisant la civilisation gallo-romaine. À l’heure de la féodalité et des croisades, il y a l’intégration dans la cuisine médiévale française de la cannelle, du gingembre, du safran ; plus fondamentalement, l’université de Paris a été le relais notamment des savoirs gréco-arabes. Il y a aussi dans le cadre du capitalisme industriel du XIXe  siècle, les migrations rurales, internes et étrangères qui produisent des cuisines et des dialectes hybrides. La prédation de la colonisation produit aussi par la diffusion de la langue française, en particulier dans certaines élites, l’émergence d’une nouvelle branche de la littérature. En ce qui concerne l’Asie, outre les transculturations issues de la route de la soie passée et actuelle, parlons également de Mao et de Ho Chi Minh qui, tout en reconnaissant le caractère universel du marxisme, vont le « transculturer » en vue d’une application concrète, avec des succès et des échecs. En Afrique, la culture swahili est le produit d’échanges économiques entre agriculteurs bantous de l’intérieur et marchands indiens et arabes de la côte. Toujours en Afrique, dans le cadre féodal des empires du Sahel notamment, l’islam a connu également une transculturation avec des éléments de culture locale. La liste est infinie et chaque fois la transculturation est le résultat d’un contexte modelé par un mode de production ainsi que par les rapports sociaux qui le structurent.

 

Transculturation : un outil important du matérialisme historique

Un marxiste doit restituer chaque transculturation dans ses rapports historiques et de classe pour ne tomber ni dans la naturalisation, ni dans l’idéalisation des processus de contacts culturels et, au contraire, souligner leur ancrage dans des structures matérielles et les luttes sociales. La critique politique d’une utilisation impropre dans le débat public d’une forme historique de la transculturalité (la créolisation) est nécessaire mais ne suffit pas. Il faut une fois pour toutes réaffirmer que les cultures en mouvement ne fusionnent pas naturellement mais que ce sont les classes sociales, les rapports sociaux et économiques qui produisent sous des formes très diverses des expressions culturelles nouvelles décrites par la transculturation afin de ramener le débat sur le terrain des conditions de vie concrètes et du changement de mode de production nécessaire, perspective historique à maintenir pour qu’enfin la maxime « De chacun selon ses capacités, à chacun selon ses besoins » devienne réalité progressivement.

Christof Sandlar est assistant parlementaire de Marianne Margaté, sénatrice (PCF) de Seine-et-Marne.

Cause commune46 • novembre/décembre 2025