Par

Le voile tient une place importante dans le débat public. Dominique Josse nous a adressé cette contribution qui constitue un apport argumenté à la réflexion sans que cela engage pour autant la rédaction de Cause commune. Le débat est loin d’être clos.

 

Le voile trouve son origine dans certaines sociétés pré­féodales et féodales où il sert d’outil de l’ordre patriarcal propre à des sociétés de classes fondées sur le li­gnage, la propriété, l’honneur, etc. Il symbolise alors le contrôle des femmes par les membres masculins de la famille et manifeste les hiérarchies de statuts (les femmes honorables se voilent contrairement aux esclaves et aux prostituées).

 

Le voile islamique symbole de foi, outil de contrôle, de protection ?

Dans la société française contempo­raine, le voile est l’un des signes les plus évidents de la pratique de l’islam. La présence de cette religion est liée aux vagues successives d’immigration de travail depuis les années 1960. Si la question du voile doit faire l’objet d’une analyse matérialiste, c’est parce qu’il peut être recyclé dans certaines sociétés capitalistes, dans des fractions de la société en vue à la fois de diviser les travailleurs, renforcer l’acceptabilité des emplois précaires et participer, parmi d’autres facteurs, le plus possible à l’externalisation de la reproduction sociale (entretien du ­foyer, éducation des enfants, prise en charge des anciens, etc.). Il sert chez diverses couches masculines de la société comme un outil symbolique pour réaffirmer un contrôle sur les ­femmes.

Le voile islamique est bien sûr un symbole de foi. Il est un ­moyen d’assumer et de revendiquer son appartenance religieuse. Mais il n’est pas que cela. Parallèlement, il apparaît chez certaines femmes à la fois comme un outil de protection pour d’une part se conformer à la domination masculine et en même temps se protéger contre les effets les plus violents de celle-ci, ce qui rejoint la ségrégation sociale évoquée plus haut. Mais aussi de se protéger contre les effets du racisme, le voile apparaissant comme un moyen paradoxal de s’en protéger, d’inverser la crainte vers ceux qui précisément, dans notre société encore imprégnée de relents colo­nialistes et racistes, sont entretenus dans l’ignorance, la géné­ralisation et le rejet antimusulman.

Force est de constater que le voile est vu aussi chez certaines femmes comme un produit en réaction à une société qui marchandise le corps féminin, et se veut par conséquent « fémi­niste » tout en basculant dans une autre forme d’aliénation. Dans sa version masculiniste comme dans sa version « féministe », le voile, parmi d’autres facteurs, peut s’inscrire dans l’éventail des compensations psychologiques, morales ou symboliques face à la perte de pouvoir réel dans le capitalisme tardif, et/ou à une humiliation sociale.

 

Sondage IFOP

Le sondage récent de l’IFOP (18 novembre 2025) confirme une tendance au repli identitaire chez nombre de jeunes musulmans. Et d’une imprégnation de l’islam politique, avec par exemple 33 % des musulmans interrogés qui éprouveraient de la sympathie pour une des mouvances islamistes (à rapprocher d’ailleurs des scores de proportions similaires de l’extrême droite politique lors des élections françaises, ce qui tendrait à montrer que cette dérive réactionnaire est à l’image de ce qui frappe l’ensemble de notre société).

Le sondage montre également que le port du voile régresse chez les plus âgées, mais progresse chez les plus ­jeunes. Autre élément très intéressant, seulement 2 % d’entre elles disent que ce choix résulte d’une pression de proches (famille, voisin, conjoint) alors qu’elles sont 59 % à utiliser le voile pour échapper à une pression sociale ou sexuelle (44 % pour ne pas attirer le regard des hommes, 15 % pour ne pas être perçue comme une femme impudique ou indécente). 42 % disent le porter pour se sentir en sécurité.

« L’État et les collectivités territoriales devraient massivement se donner les moyens pour que s’effectue une éducation populaire féministe, laïque, matérialiste et critique, dès l’école, dans les lieux de vie et de travail. »

À l’étranger, et notamment dans certains États capitalistes alliés aux Occidentaux, le voile parmi d’autres reliques symboliques du mode de production féodal et préféodal, est utilisé par eux pour renforcer la légitimité de leurs pouvoirs et les distinguer d’autres États capitalistes du Nord, tout en servant avec efficacité la reproduction d’un ordre social compatible avec les besoins du capital global.

 

Dépasser les aliénations

Le piège est de tomber soit dans une hostilité culturaliste au voile, soit dans sa sanctuarisation comme acte libérateur universel ou plus fréquemment un relativisme culturel. Comme un remake du débat des années 2000, ce piège est tendu par les forces réactionnaires, qu’elles soient islamistes ou de droite – et aujourd’hui au-delà. Il se solde par l’ancrage, dans les ­esprits, de l’équation simpliste, et finalement basée sur l’interprétation d’un dogme : musulman = voile. L’instrumentalisation et l’hystérisation du débat empêchent toute autre approche. Dans ce processus, les grands gagnants sont les extrêmes droites, qu’elles soient politiques (RN, Reconquête, etc.) ou religieuses (frères musulmans, salafistes). Les uns se nourrissant en permanence de la stratégie des autres. Le racisme et les propos antimusulmans nourrissent les replis, et inversement.

Pour sortir de l’impasse, il s’agit au contraire de mettre en place les conditions en faveur de l’émancipation collective et concrète des femmes au sein de rapports sociaux transformés pour tous. Comme l’avait dit la féministe améri­caine Marie Shear : Feminism is the radical idea that women are people ! [le féminisme est l’idée radicale selon laquelle les femmes sont le peuple]. Le port du voile ne saurait être ni interdit, ni promu et l’État doit garantir la liberté de conscience, y compris de pratiquer une religion, mais pas seulement, dans les limites de l’ordre public, c’est-à-dire tant que cela ne nuit pas à l’égalité ni ne sert des forces réactionnaires. C’est ce dosage qu’il est le plus difficile à trouver. Par ailleurs, maintenir la neutralité stricte des institutions (pas de voile pour les fonctionnaires, enseignants, juges…) ne peut en aucun cas servir de prétexte à une exclusion sociale et démocratique des femmes voilées.

L’État et les collectivités territoriales devraient massivement se donner les moyens pour que s’effectue une éducation populaire féministe, laïque, matérialiste et critique, dès l’école, dans les lieux de vie et de travail. Garantir l’emploi, le logement, les services publics comme les crèches, un vrai accès à la santé reproductive (avortement, contraception, etc.), et lutter sans relâche contre tous les racismes.

Enfin, le renforcement des collectifs de travail compte au moins autant que l’éducation populaire comme creuset permettant de dépasser les aliénations et les divisions. Toutes choses qui induiront l’assèchement des bases sociales de l’utilisation des reliques du féodalisme, sans provoquer de rejet ou de rupture brutale. C’est plus difficile à faire qu’à dire, mais il s’agit d’une perspective à tracer. 

Dominique Josse est ancien responsable du collectif Afrique du PCF.

 

Cause commune47 • janvier/février 2026