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La lecture de l’ouvrage Habiter en oiseau (Vinciane Despret, Actes Sud, 2019) est l’occasion de se demander si interpeller le peuple sur la nécessité de se mettre à l’affût du chant des oiseaux relève de l’éthique environnementale. L’actualité ornithologique étant marquée par une énième extinction massive et à l’heure où les oiseaux sont toujours plus nombreux à carboniser dans les feux de forêt, se contenter de les écouter peut-il relever d’un projet écologique fondé ?

 

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Entre un rythme de publication remarquable et des chroniques régulières à la radio, Vinciane Despret compte parmi les autrices à franc succès, et elle est présentée comme la philosophe incontournable dans le domaine de la pensée du vivant, s’intéressant aux « intelligences animales ». À l’heure où tous les signaux du dérèglement climatique sont au rouge, forçant même la plus modeste formation politique à afficher un souci de l’avenir écologique, on peut se réjouir que des écrits dits philosophiques fleurissent dans les librairies et qu’ils soient autant cueillis par les lecteurs venus se fournir dans les rayons philosophie et écologie politique.

En décembre 2024, Vinciane Despret était invitée de « La terre au carré », émission animée par Mathieu Vidard sur France Inter. Elle se présente comme une autrice à la croisée des disciplines : philosophie, éthologie, mais aussi psychologie. Interrogée sur le but actuel de la philosophie, elle réagit en reprenant une idée largement répandue à gauche : « le nouveau régime climatique bouleverse tout ce qu’on a imaginé du point de vue de la justice sociale, de notre rapport à la terre, tout doit être reconfiguré ». Dans la présentation de son livre Habiter en oiseau, la page de l’émission rapporte le propos de l’autrice : « Écrire sur les oiseaux c’est ma façon de faire bouger les choses ». Elle distingue « les humains » d’un côté (ceux qui s’enferrent dans des idéaux de modernité et de progrès), et « les terrestres » de l’autre (ceux dont elle fait partie, et qui défendent qu’il faut réapprendre à habiter l’espace avant que celui-ci ne devienne inhabitable). Dès lors, on ne saurait douter de la portée, du moins, de l’intention politique de son œuvre, à la faveur d’une réflexion qui permettrait, à qui s’en saisit, d’y lire des éléments non seulement pour penser, mais aussi pour agir. Dans une interview pour Le courrier de l’Unesco, Vinciane Despret déclare « Comme l’a très bien montré le philosophe et sociologue Bruno Latour, ce qui manque à la nouvelle classe écologique, ce sont les affects. Historiquement, la gauche s’est appuyée sur des affects d’émancipation, de justice, de progrès qui ont été autant de vecteurs de mobilisation. La droite a aussi su développer des affects liés aux idées de valeurs, de grandeur ». La classe écologique semble donc nécessiter des affects qui transcendent le clivage gauche-droite.

Ce qui nous intéresse ici, c’est de tenter de saisir ce qui fonde un tel succès de librairie, et comment ce dernier illustre les divergences quant aux solutions envisagées en matière d’écologie politique.

 

Une certaine image de la philosophie

C’est d’abord comme philosophe que Vinciane Despret est identifiée. Habiter en oiseau s’ouvre sur la narration d’une expérience individuelle, ensuite mise en images à la manière des romans graphiques pour représenter la rencontre entre l’autrice et un merle. Le merle lui demande : « Te souviens-tu à quel âge tu as arrêté de penser que les animaux pensaient ? » Réponse de l’autrice : « Non, mais c’est peut-être le jour où j’ai décidé de devenir philosophe ». Pourtant, la question des rapports entre l’homme et l’animal ne fait-elle justement pas l’objet d’une recherche constante dont l’histoire est aussi longue et fournie que celle de la philosophie ? Cet échange ne nourrit-il pas une caricature de la philosophie comme domaine déconnecté du réel, alors même qu’elle essaie depuis plus de deux mille ans de l’interroger, espérant le décrire ou plus modestement, de formuler des hypothèses probantes pour le rendre intelligible ? N’y a-t-il pas une philosophie de la biologie ?

Tout se passe comme si les défis écologiques allaient être relevés par addition d’actions individuelles non coordonnées.

Au chapitre III, il est précisé : « J’allais oublier, la philosophie n’a pas pour tâche d’informer mais celle de ralentir, de désaccorder, d’hésiter. Se désaccorder pour trouver d’autres accords. Faire bifurquer quand cela va trop droit. » Sans que ne soit explicité ce que « trop droit » a de problématique.

Dans le même chapitre, le but de l’ouvrage est ainsi explicité : « de part en part ce livre veut faire penser […], en me laissant guider non par des mots mais par des gestes, des rythmes, des ruptures, des bégaiements, des hoquets, par des affects ».

 

Une fresque éthologique impressionniste aux accents fictionnels et anthropomorphistes

Dans Autobiographie d’un poulpe, paru en 2021, lui aussi succès de librairie, un glossaire précède le premier chapitre, exposant notamment la « thérolinguistique » (dont l’autrice nous dit que ce terme apparaît en 1974, sous la plume d’une autrice de fiction, Ursula K. Le Guin) « Il désigne la branche de la linguistique qui s’est attachée à étudier et à traduire les productions écrites par des animaux (et ultérieurement par des plantes), que ce soit sous la forme littéraire du roman, celle de la poésie, de l’épopée, du pamphlet, ou encore de l’archive… Apparaîtront, au fur et à mesure que cette science explorera le monde dit sauvage, d’autres formes expressives qui débordent des catégories littéraires humaines (et qui relèveront alors d’un autre domaine de spécialisation, celui des sciences cosmophoniques et paralinguistiques) ». Ainsi présenté, on pourrait alors penser qu’il y a, si ce n’est continuité entre littérature de fiction et littérature scientifique, du moins porosité. En effet, le sous-titre d’Autobiographie d’un poulpe est explicite : « et autres récits d’anticipation ».

Le chapitre II d’Autobiographie d’un poulpe s’intitule « La cosmologie fécale chez le wombat commun et le wombat à nez poilu ». L’autrice semble céder à la tentation de l’anthropomorphisme : « Qui aurait pu imaginer [...] que ces murs fécaux, en apparence si prosaïques, allaient donner à nos travaux ultérieurs une impulsion décisive pour la découverte des fonctions poétiques, littéraires et symboliques insoupçonnées de très nombreuses constructions animales ? » peut-on lire, ces mots étant insérés dans un récit présenté comme le discours de la présidente de l’Association de théroarchitecture.

De telles lectures semblent promettre au lecteur bien des enchantements scatologiques, réveillant nos souvenirs des éditions analogues à celles de l’École des loisirs où des castors édifient un village anthropomorphe dans la forêt sous la bienveillance de tous les habitants de celle-ci, qui leur prêtent main-forte en leur confectionnant des sandwichs au beurre de cacahuète. Mais qu’en est-il de comprendre, d’avoir des outils pour penser son environnement, celui-là même qui voit des milliers d’hectares de forêts brûler chaque été ? Et avons-nous besoin de montrer que certains non-humains ont des attributs et pratiques comparables aux nôtres pour prendre conscience de la nécessité de revoir nos ambitions de nous rendre maître et possesseur de la nature ?

À la lecture d’Habiter en oiseau, paru en 2019, on est régulièrement saisi par le style poétique, lyrique avec lequel les comportements sont décrits : à propos du merle, « c’est une parole, mais en tension de beauté et dont chaque mot importe ».

N’est-ce pas entretenir à peu de frais l’impression que notre action individuelle suffit à œuvrer à la justice sociale que le bouleversement climatique nous enjoint de repenser ?

On se demande souvent : que sommes-nous en train de lire ? Une histoire pour apprendre aux enfants à respecter la nature ? Une réécriture de l’article « Bêtes » du Dictionnaire philosophique de Voltaire ? Une synthèse des controverses en éthologie ? Une certaine confusion s’installe alors chez le lecteur. Sa première intention en se saisissant de ce livre rangé dans un rayon d’écologie politique n’est-elle pas de comprendre, s’informer et réfléchir ? L’autrice se livre à un usage impressionniste des propos scientifiques. Quantité de noms d’éthologues, ornithologues, zoologues et d’extraits de leurs travaux sont cités, souvent pour faire état des controverses auxquels ceux-ci ont donné lieu, mais sans que le fond de ces mêmes travaux ne soit exposé, et que l’autrice nous dise finalement avec qui elle est d’accord. Ainsi ce sont régulièrement les options les plus anthropomorphes qui l’emportent et qui, dans les descriptions comportementales, présupposent des états mentaux subjectifs chez les oiseaux, sans qu’il n’en soit rendu compte. Pourtant, la question de la conscience chez l’animal est toujours l’objet de recherche et de controverses ; on peut dès lors s’étonner que la question de la nature consciente de l’animal, celle de la qualification de ses états mentaux, ne soit pas abordée de manière plus nuancée. On peut aussi regretter de ne pas trouver à côté des ouvrages de Vinciane Despret celui de Thomas Nagel, dont l’article fameux « Qu’est-ce que ça fait d’être une chauve-souris ? Et autres questions sur la subjectivité dans la nature » a fait l’objet d’une récente traduction et d’une réédition par Agone en 2025 (collection Bancs d’essai).

On est bien aise de découvrir les mâles bigames de Seattle, les foulques macroules, les lagopèdes d’Écosse ou les carouges de Californie, mais qu’en retenir puisque l’attention scientifique dont ils ont fait l’objet n’est jamais qu’évoquée. On peut également lire que le biologiste Karl Lorenz « a tort de dire que le territoire est causé par l’agressivité » mais il aurait été intéressant de comprendre pourquoi, de se voir exposer des arguments, des raisons d’adhérer à telle lecture du comportement plutôt que telle autre.

L’autrice prête une attention singulière au concept de territoire. Ce sont les controverses en ornithologie qu’elle souhaite commenter, en tout cas certains usages terminologiques de « conflits, combats, contestations, défenses territoriales ». Le lecteur se réjouit alors des précisions qui pourraient suivre. Las. Le territoire chez les mammifères est « une présence évoquée », celui des oiseaux est à envisager comme « un lieu de spectacularisation », « une scène pour ses chants et ses exhibitions ». Soit. « Le terme “appropriation” prend un autre sens, il s’agit alors de transformer l’espace non en tant que “sien” mais en “soi” ». Notre lecteur est d’ores et déjà victime d’un effet puits mais ne se décourage pas pour autant et poursuit sa lecture (l’effet puits est l’impression vertigineuse ressentie par un individu qui n’est pas expert dans un domaine, à la lecture d’un texte ou d’un discours constellé de mots chargés affectivement, mais dont l’accumulation donne au texte ou au propos une facture séduisante, alors que l’analyse du propos révèle une difficulté, voire une impossibilité à lui trouver un sens).

Le concept de territoire est consolidé, ce sont « des compositions et accords mélodiques ». Dès lors, à quoi tient l’extinction de certaines espèces ? Une attention insuffisante aux chants des oiseaux ? Et si nous voulons agir, que faire ?…

 

« Inviter à d’autres modes d’attention » : une réponse politique à l’urgence climatique ?

Que faire ? À cette question, il semble que Vinciane Despret donne une réponse qui ne semble pas passer par la mise en place d’une politique qui serait décidée par des institutions mais plutôt une réponse centrée sur l’action individuelle. Et qui sait, par addition d’individus qui la mettraient en œuvre, cette réponse aurait-elle des vertus politiques collectives… par ruissellement ?

On ne peut que se réjouir que les oiseaux chantent encore, faire du chant des oiseaux le moyen de l’occultation des grondements et grincements du reste du monde ne revient-il pas à « faire l’autruche » ?

Tout se passe donc comme si les défis écologiques allaient être relevés par addition d’actions individuelles non coordonnées. Agir face à l’urgence climatique semble finalement assez facile. Ainsi exposé, on aurait presque l’impression d’une écologie romantique, échevelée mais enchanteresse. Peut-être tient-on là l’une des causes de l’engouement massif à l’égard de ce type d’écrit qui prescrit des comportements individuels aux accents merveilleux comme peut l’être la littérature jeunesse anthropomorphe ?

 

Une écologie minoritaire ?

L’idée du livre est ainsi synthétisée : « inviter à d’autres modes d’attention », « qu’on entende d’autres choses (des silences, des accords), qu’on sente d’autres choses (des affects, des rythmes, des puissances, des flux de vie, des moments de calme) ».

Le lecteur enthousiaste, n’est-ce pas celui-là même qui mange local, roule à vélo électrique, redécouvre les joies du camping, trie soigneusement ses déchets et fait du compost (puisqu’il a un jardin). Qui a le temps, ne faudrait-il pas dire, le loisir, d’observer les oiseaux ? N’est-ce pas entretenir à peu de frais l’impression que notre action individuelle suffit à œuvrer à la justice sociale que le bouleversement climatique nous enjoint de repenser ? Est-ce là la révolution écologique que revendiquent de diffuser les librairies qui se disent « indépendantes »? Écouter les oiseaux, ne pas les tuer et se demander « qu’est-ce qu’on décide de rendre remarquable dans ce qu’on observe ? ». Voilà pour la réponse au lecteur venu chercher au rayon écologie politique de quoi comprendre et agir. La question n’est-elle pas plutôt, beaucoup moins romantique mais plus classiquement politique : « qu’est-ce qu’on décide de rendre modifiable dans ce qu’on pollue ? ».

Si écouter les oiseaux peut se révéler tout à fait instructif pour parfaire nos connaissances en ornithologie, peut-on le présenter comme un acte militant ? Et surtout, significatif politiquement dans un monde où l’accélération du réchauffement climatique et tout ce qui l’accompagne semble demander plus que la réintroduction d’une connivence avec « la nature »?

Si écouter les oiseaux peut se révéler tout à fait instructif pour parfaire nos connaissances en ornithologie, peut-on le présenter comme un acte militant ?

À aucun moment le livre n’aborde la dimension inévitablement restreinte du public pour lequel son discours n’est audible, et pour tout dire, plaisant, voire complaisant. C’est un lieu commun que de rappeler que notre comportement est nécessairement marqué par notre appartenance socio-économique. Autant on peut sans peine concevoir un lecteur enchanté par ce livre qui confirme que c’est en étant plus attentif à ce qui se passe dans son cerisier qu’il fera encore mieux pour la planète. Celui qui trie ses déchets avait oublié d’écouter les oiseaux ? Ceux qui vivent dans des immeubles où rien n’est fait en matière d’isolation, qui frôlent le malaise à chaque instant en cas de vague de chaleur, comment peuvent-ils recevoir ce conseil de prêter une attention différenciée et patiente aux oiseaux ? Les préconisations de l’autrice ne seraient-elles par plutôt le moyen de conforter celui qui se dit qu’il fait ce qu’il peut à son échelle en achetant local et/ou bio, en fabriquant un nichoir à oiseaux pour son jardin, en faisant son potager et en roulant en voiture hybride ?

Et l’autrice de conclure, « si la terre gronde et grince, elle chante également » (page 185). Si on ne peut que se réjouir que les oiseaux chantent encore, faire du chant des oiseaux le moyen de l’occultation des grondements et grincements du reste du monde ne revient-il pas à « faire l’autruche » ?

 

Olivia Falquet est philosophe.

Cause commune45 • septembre/octobre 2025