La laïcité en France a « fêté ses cent vingt ans » en 2025, pouvait-on lire dans la presse. Cette affirmation est pourtant factuellement fausse mais traduit une confusion répandue entre la très sacralisée (ce qui n’est pas le moindre des combles) loi Briand de 1905, dite de « séparation des Églises et de l’État », et la laïcité – concept plus large et très antérieur à l’année 1905. Un imbroglio d’autant plus problématique qu’il s’accompagne d’autres quiproquos aux odeurs de falsification, voire de manipulation volontaire malintentionnée. Oui, plus que jamais la laïcité semble faire débat, notamment dans les rangs de la gauche, et l’on comprend aisément pourquoi. Les invocations systématiques ces dernières années pour justifier toutes les politiques réactionnaires ont fait perdre du sens à ce concept et plus spécifiquement à sa nature fondamentalement progressiste. La laïcité est devenue une arme communicationnelle, un chiffon rouge – et pas celui qu’on aime ! – agité sournoisement pour hystériser les passions et s’éviter pour le pouvoir les débats structurants qui les mettraient en péril. Une tactique qui s’est révélée redoutable pour ce qui concerne l’école et l’université : alors que ces deux services publics sont en piteux état du fait des politiques libérales, une bonne polémique sur une laïcité dévoyée permet de détourner les consciences de ces enjeux. La ruse de l’histoire est parfois cruelle, puisque ce sont ses adversaires historiques, l’extrême droite, qui la mobilisent massivement dans l’unique but d’assouvir leurs politiques racistes, et plus spécifiquement contre les musulmans. Les ennemis de la laïcité sauront l’affaiblir à condition de se faire passer pour « laïcistes ».
Qu’est-ce que la laïcité en France ?
Un bref retour historique est nécessaire, même s’il peut sembler élémentaire. Durant les débuts de la Révolution française, la France s’est heurtée à l’hostilité du pouvoir pontifical en raison de la volonté de restructurer le clergé catholique. De cette défiance est né le phénomène de sécularisation de la société et le culte romain perdit de son pouvoir sur le peuple à mesure que des lois antiecclésiastiques furent adoptées. Bien que sur le plan légal le Concordat napoléonien voulût maintenir un compromis dans le temps, le processus de sécularisation continua tout au long du XIXe siècle. De son côté, l’Église se raidit par une animosité envers le pouvoir civil, notamment avec le syllabus du pape Pie IX en 1864.
La laïcité est devenue une arme communicationnelle, un chiffon rouge – et pas celui qu’on aime ! – agité sournoisement pour hystériser les passions et s’éviter pour le pouvoir les débats structurants qui les mettraient en péril.
Lors de la fondation de la IIIe République, les hostilités reprennent sur les bases de la célèbre formule de Léon Gambetta prononcée en 1877 : « Le cléricalisme, voilà l’ennemi ! » Les lois de laïcisation de l’enseignement en 1882 et 1886, mais surtout la loi de 1904 interdisant les congrégations religieuses jettent la stupeur dans le camp de la droite catholique et du pouvoir pontifical. Cependant, les radicaux n’osent pas franchir le Rubicon de la séparation définitive. C’est le socialiste Aristide Briand qui institua « la commission des trente-trois » en 1903, avant de permettre l’adoption de la loi de 1905. Cette dernière a une philosophie relativement modérée puisqu’elle cherche à organiser un divorce à l’amiable où la liberté de culte serait garantie par un transfert des biens, tout en s’assurant que le pouvoir symbolique de ces cultes serait au maximum restreint à l’intérieur des chapelles. Mais son application n’est pas aussi aisée que souhaitée. Lors des inventaires des biens à transférer vers les associations cultuelles, près de cinq mille incidents éclatent en 1906 de la part de fidèles qui refusent de voir des gendarmes entrer dans leurs lieux « saints ». Certains tournent à l’émeute ; des blessés et des morts sont à déplorer, comme ce fut le cas à Montregard (Haute-Loire) et à Boeschepe (Nord), provoquant la chute du deuxième gouvernement Rouvier.
Nous le voyons, la laïcité n’est pas arrivée rapidement et pacifiquement en France. Elle est le résultat d’une lutte longue et a pour moteurs la sécularisation et l’anticléricalisme. Pour les contemporains une question se pose : plus d’un siècle plus tard, pouvons-nous considérer que 1905 sonne la fin de l’histoire ? Cette interrogation est encore plus importante pour les communistes. Il faut bien avouer que la formule « Toute la loi de 1905 et rien que la loi de 1905 » sied mal à un mouvement révolutionnaire. Car il ne faut pas être naïf : entre ce que proclame le droit et la réalité sociale, un contraste demeure et peut même s’accentuer avec le temps. Si le pouvoir temporel et le pouvoir spirituel sont officiellement séparés, les cultes continuent de faire de la politique et le politique s’occupe des cultes (avec plus ou moins de complaisance ou de véhémence selon les religions). Les exemples récents ne manquent pas, que ce soit lors du mouvement d’opposition au mariage homosexuel (largement financé par l’Église) ou lors du scandale de Bétharram (largement couvert par l’État en la personne du Premier ministre François Bayrou).
La loi de 1905 est un compromis
Mais nous n’aspirons pas au compromis ; nous voulons l’émancipation totale. La loi 1905 est un progrès qui en appelle d’autres, afin de répondre aux enjeux de notre temps. Les édifices religieux historiques sont majoritairement financés par l’État pour le seul profit des cultes dont le public de fidèles rétrécit pourtant d’année en année. De nouvelles religions sont apparues, dont des sectes aux pratiques rétrogrades et dangereuses. Elles peuvent librement se développer par une exploitation pernicieuse de la liberté de culte, comme la scientologie qui a ouvert son immense siège à Saint-Denis (Seine-Saint-Denis) en 2024.
Les invocations systématiques ces dernières années pour justifier toutes les politiques réactionnaires ont fait perdre du sens au concept de laïcité et plus spécifiquement à sa nature fondamentalement progressiste.
Enfin, il y a le scandale permanent que représente l’enseignement privé confessionnel, financé à près de 75 % par l’État, qui diffuse trop souvent des valeurs réactionnaires, qui ne subit pas l’austérité et les politiques libérales grâce à sa grande collusion avec les forces politiques au pouvoir et qui est surtout un véritable outil séparatiste de la bourgeoisie. Les communistes n’esquivent pas ces problématiques et affirment qu’il est nécessaire d’adopter de nouvelles législations. C’est aussi par ce moyen que nous ferons taire définitivement l’hypocrisie de l’extrême droite et que nous ne lui permettrons plus de manipuler la laïcité comme rhétorique raciste contre nos compatriotes qui pratiquent une religion qui ne leur plaît pas. Il faut faire vivre la loi de 1905, à condition de vouloir la dépasser vers son débouché émancipateur ultime.
Baptiste Giron est membre du comité de rédaction de Cause commune
Cause commune n° 46 • novembre/décembre 2025