Les campagnes bruissent dans la perspective des municipales… C’est l’heure des alliances, des bilans à défendre et des citoyens à convaincre. En ruralité, un ennemi est dans les têtes : l’extrême droite, adversaire particulièrement doué pour infiltrer les allées des marchés et les fêtes de village en s’y présentant comme le candidat du peuple des campagnes.

Alors, pour faire front, justement, sur qui s’appuyer ? Où sont cachés, dans les ruralités, les alliés potentiels ? Derrière ces trois lettres peut-être : ESS. Économie sociale et solidaire.
Le terme est souvent au mieux mal connu, au pire assimilé à de douces utopies. On parle pourtant de 14 % de l’emploi privé en France, générant 10 % du PIB. L’ESS, c’est l’économie du dernier kilomètre : celle du lien, du social, de la santé, des agriculteurs, de l’éducation populaire… Associations, coopératives, mutuelles (non lucratives), fondations… les structures de l’ESS offrent une alternative concrète à la voie capitaliste. Les sociétés coopératives ont un taux de pérennité à cinq ans de 79 %, contre 61 % pour les entreprises « classiques » (chiffres URSCOP, Union régionale des sociétés coopératives, septembre 2025). Faut-il encore faire ses preuves ?
L’économie sociale et solidaire, c’est un mode d’entreprendre qui part des besoins et des utilisateurs : par le « pilier » de la gouvernance démocratique, et même si les statuts ne font hélas pas toujours la vertu, elle laisse l’opportunité à chacun de s’exprimer et de contribuer avec ses compétences et connaissances propres. Elle écoute toutes les voix sans sélection au prorata des actions détenues, créant ainsi des espaces où peut s’exercer « vraiment » la citoyenneté, au service des intérêts communs : une façon de recréer du lien par et pour les habitants des zones rurales.
La vie associative
Qui fait battre le cœur des centres-bourgs, propose des activités sportives et culturelles aux enfants des campagnes ? Ce sont les associations, du club de football local à l’école de musique, gérées bénévolement. Si les communes ne peuvent, parfois, les soutenir financièrement, la mise à leur disposition de locaux adaptés et pérennes est une piste répondant aux besoins de ces collectifs pour continuer à exercer sereinement leurs activités.
Sans s’impliquer nécessairement dans les instances démocratiques, ce qui pourrait remettre en question la liberté associative, les élus peuvent, a minima, être présents aux temps forts tels que les assemblées générales : c’est une façon de reconnaître le travail effectué, un gage de confiance, et le moyen de s’assurer que personne ne détourne le fonctionnement associatif à son bénéfice individuel, ce qui, malheureusement, peut arriver, faute de connaissances et de ressources bénévoles disponibles.
« En exerçant sa citoyenneté dans le cadre associatif, on récupère son pouvoir d’agir au sein de la communauté. »
On connaît également la situation difficile des associations employeuses (elles sont 140 000 en France, soit presque 9 % de l’emploi privé) : gestion de l’équilibre bénévoles/salariés, vision court-termiste car dépendante des appels à projets répétitifs qui mettent en concurrence les structures entre elles, réduction année après année des budgets alloués aux associations à l’échelle nationale et désormais européenne. Dans ce paysage, il existe un véritable besoin d’accompagnement des structures : bonne nouvelle, il existe en France plus de deux cents structures spécialisées pour cet accompagnement. Les chambres régionales de l’économie sociale et solidaire sont là pour permettre d’orienter selon les besoins spécifiques. En cas de « trou » dans la raquette du maillage territorial, les mairies peuvent elles-mêmes se former, en postulant par exemple, au dispositif « Guid’asso », du réseau national d’appui à la vie associative porté par le ministère de la Jeunesse et des Sports, afin d’offrir un service d’accueil gratuit aux associations de leur territoire.
Nombre de ces collectifs ne conscientisent même pas leur précieuse contribution au « vivre ensemble » qui fait pourtant quelquefois cruellement défaut dans notre société contemporaine : ce rôle est à mettre en lumière. En exerçant sa citoyenneté dans le cadre associatif, on récupère son pouvoir d’agir au sein de la communauté, et c’est là un enjeu qui ne saurait être négligé, pour les jeunes tout particulièrement.
L’ESS historiquement au cœur des pratiques agricoles
En regardant du côté de nos agriculteurs, on constate rapidement l’intérêt de mutualiser : des risques météorologiques aux moyens de production, les structures collectives CUMA (coopératives d’utilisation du matériel agricole en commun), coopératives de production – viticoles entre autres -, AMAP (associations pour le maintien de l’agriculture paysanne) sont depuis longtemps des maillons indispensables. Une des premières structures ESS de France, d’ailleurs, est une fruitière (ou coopérative de production laitière) du Jura. Elle date du… XIIIe siècle. Pour affronter l’ensemble des crises que traverse actuellement l’agriculture française, pourquoi ne pas s’appuyer sur ce tissu existant ? En favorisant les installations par la mise à disposition de foncier public géré par des collectifs de citoyens ou en facilitant un accès collectif à la propriété, par exemple.
Pour favoriser l’accès à une alimentation saine et durable pour tous, les communes et intercommunalités ont une vraie carte à jouer dans la facilitation d’une gestion citoyenne de ces questions : inventaire des producteurs et contractualisation, identification précise des besoins, en restauration collective notamment, gestion des stocks selon la saisonnalité pour limiter le gaspillage alimentaire, prêt de matériel et formation des habitants qui souhaitent développer leur autoproduction… Les pistes sont nombreuses, les exemples locaux parlent, cela fonctionne.
L’entreprise à la campagne : l’indispensable modèle coopératif
Comment vont les très petites entreprises (TPE) et les petites et moyennes entreprises (PME) du territoire ? Beaucoup de ces entreprises doivent faire face à un moment critique : celui de la transmission. C’est l’occasion, quand l’âge de la retraite approche pour un patron, de former les salariés à la gestion coopérative et de permettre à celles et ceux qui font « tourner la machine », souvent depuis de longues années, d’en devenir les gestionnaires tout en conservant leur emploi. Le PCF réclame l’instauration du droit de préemption (cela a d’ailleurs été incorporé au programme du NFP) pour faciliter la reprise des entreprises par ceux-là mêmes qui y créent de la valeur : les salariés. Mais ceci ne saurait s’exercer sans un accompagnement des travailleurs, s’appuyant, quand c'est possible sur les syndicats, ou encore sur l’Union régionale des SCOP (URSCOP), qui peut également proposer des aides financières, pour aider à prendre des décisions éclairées. L’entreprise doit redevenir un espace de démocratie citoyenne comme les autres.
« Le PCF réclame l’instauration du droit de préemption (cela a d’ailleurs été incorporé au programme du NFP) pour faciliter la reprise des entreprises par ceux-là mêmes qui y créent de la valeur : les salariés.»
Les collectivités locales pourraient être des créateurs de liens entre entreprises de leur territoire, pour une gestion collective de problématiques transversales, comme la mobilité, le logement, la restauration collective… Ouvrir le dialogue, c’est favoriser l’émergence des coopérations qui peuvent s’incarner, dans les cas les plus avancés, sous forme de pôles territoriaux de coopération économique (PTCE). L’un des plus anciens en France, celui de Seignanx (Landes), a montré son efficacité et son agilité à gérer la question de l’emploi dans un bassin en pleine reconversion industrielle à la fin des années 1980.
Prendre soin
Voilà bien un sujet qui préoccupe tous les habitants de la ruralité. Entre pénurie de médecins et problèmes de mobilité, se faire soigner (bien, de préférence), à tout âge, est devenu un parcours du combattant et la revendication justifiée d’un grand nombre de nos concitoyens. L’économie sociale et solidaire, depuis la loi sur l’action sociale de 1975, est actrice de premier plan : elle n’est ni plus ni moins que le premier employeur de France en matière d’action sociale (60 % des emplois de l’ESS sont concentrés dans ce secteur).
Si ce volet devait, idéalement, relever entièrement du service public, l’ESS, en attendant, offre des réponses territoriales développées par et pour les habitants : ici des maisons de santé où les citoyens sont impliqués dans la gestion, là une association permettant l’accompagnement « paramédical » des patientes atteintes de cancer au plus près de leur domicile… Comme pour les associations, la mise à disposition de locaux adaptés peut paraître une évidence, mais reste aujourd’hui largement insuffisante. Offrir aux médecins, jeunes notamment, plus de sérénité en les allégeant des tâches administratives par un salariat, par exemple en coopérative d’activité et d’emploi (les entrepreneurs individuels y sont salariés, ayant ainsi accès à l’ensemble des dispositifs de protection sociale, et pouvant mutualiser notamment la comptabilité et l’administratif) ou en leur offrant un logement, pourrait faciliter leur recrutement dans les zones où ils manquent cruellement.
« Les collectivités locales pourraient être des créateurs de liens entre entreprises de leur territoire, pour une gestion collective de problématiques transversales, comme la mobilité, le logement, la restauration collective…»
S’impliquer dans les associations rurales de services à la personne est également indispensable : les salariés y sont rarement reconnus et rémunérés à leur juste valeur. Des emplois du temps morcelés et beaucoup de kilomètres parcourus, voilà souvent le quotidien de celles et ceux qui prennent soin des personnes dépendantes.
Le développement des contrats locaux de santé (CLS) est l’occasion de gagner en transparence et d’impliquer les citoyens : repenser la santé avec les usagers, c’est aussi la possibilité de faire le point sur les besoins, et donc de passer d’une logique curative à une démarche préventive…
En conclusion
L’économie sociale et solidaire, grâce à ses bénévoles et à ses salariés, habituée à agir chaque jour avec des moyens qui se réduisent comme peau de chagrin, remet pourtant, toujours avec agilité, le lien humain au centre du village. L’économie des jours heureux, c’est elle… Ainsi le labo de l’ESS est l’héritage que nous a laissé Claude Alphandéry. N’attendons pas que les associations et autres structures de l’ESS meurent pour les connaître et les reconnaître : c’est maintenant qu’il faut s’engager à leurs côtés, et afin qu'elles s’engagent à nos côtés ; il convient de les soutenir face aux tentatives de mise au pas ou de récupération de la part des capitalistes et de leur gouvernement.
Aurélie Degoul est coordinatrice associative et formatrice.
Ce texte est issu de son intervention à l’université d’été du PCF.
Cause commune n° 45 • septembre/octobre 2025