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Un constat maintes fois fait : à partir de la fin des années 1980, les organisations politiques et syndicales du monde ouvrier refluent. Ce reflux s’est accompagné, en bonne logique matérialiste, d’un recul massif du marxisme dans la sphère universitaire, dans le monde militant et dans la société. On peut apprécier diversement ce grand bouleversement idéologique.

Un bouleversement idéologique

On peut le juger positif : il a permis de remettre sur le chantier quantité de notions que l’on n’utilisait plus que par réflexe. Il a permis de libérer un espace pour en inventer de nouvelles peut-être plus adaptées à notre époque. Prenons un seul exemple, important en France et en Amérique latine. Profitant de l’effondrement de l’Union soviétique et du déclin des grands récits émancipateurs, des penseurs postmarxistes, parmi lesquels Ernesto Laclau et Chantal Mouffe, ont cherché à refonder un projet de gauche en évacuant les catégories du marxisme traditionnel –  « révolution », « lutte des classes », « libérations », etc. –, considérées comme désuètes et réduites au rang de « signifiants vides ». Selon eux, les revendications nées des nouveaux mouvements sociaux (autour du genre, des droits civiques, de la « race », de l’écologie) ont définitivement sup­planté la lutte des classes comme paradigme de mobilisation. Ils appellent alors à articuler ces « identités fragmentées » (femmes, Noirs, queers…) en un « nous » (le peuple) contre un « eux » (l’oligarchie, les élites). L’espace social est dès lors appréhendé comme un espace discursif et de combat pour l’hégémonie culturelle. L’objectif n’est plus la révolution socialiste ou communiste, mais l’extension radicale de la démocratie libérale par la recomposition des frontières du politique. Ce projet opère un tournant à 180° avec la pensée matérialiste. Là où l’analyse de Marx partait des rapports de production (l’infrastructure) pour en déduire la stratégie politique, Laclau et Mouffe font de la superstructure le terrain premier et décisif de la lutte. L’agrégation des différentes luttes suppose le plus souvent de reprendre leurs slogans et leur analyse sans jamais vraiment les intégrer à un ensemble cohérent.

Ce lexique nonexhaustif est une boîte à outils critique pour se repérer dans le champ lexical de la gauche aujourd’hui : il s’agit d’interroger ces nouveaux mots d’ordre militants, comprendre leur intérêt, leurs limites, leurs apports ou leurs impasses.

On peut aussi estimer, à l’inverse, que ce bouleversement idéologique a davantage désorienté la gauche qu’il ne l’a renouvelée, en morcelant le langage de l’émancipation. Chaque mouvement (écologiste, féministe, antiraciste) a développé son propre lexique, parfois imperméable aux autres. Comment, dès lors, construire une conscience de classe quand des catégories telles que « hommes blancs cisgenres hétérosexuels » sont indistinctement perçues comme « privilégiées », sans que soit jamais différenciée leur place réelle dans les rapports de production ? La pratique du cancel ou call-out, de la dénonciation publique et punitive au sein même des rangs progressistes participe à substituer un tribunal moral à l’analyse stratégique.

Cette pratique tend à sacraliser les identités fragmentées, à détourner des problématiques structurelles réelles et à rendre impossible la construction de larges alliances pour les dépasser. Elle signale un profond désarroi : à défaut de savoir comment s’unir pour vaincre, on se rassure en sachant qui exclure pour rester purs. En l’absence d’un cadre d’analyse structurel – le matérialisme dialectique –, la compréhension du monde tend ainsi à se réduire à une somme de faits divers dramatiques ou à des réactions émotionnelles.

 

Le poids des mots

On pourrait s’attarder également sur les mots qui ont été marginalisés à l’occasion de l’offensive idéologique néolibérale ou qui ont tout simplement disparu du débat public. On parlait naguère de « travailleurs immigrés » ou de « main-d’œuvre immigrée ». Il n’en est plus question… Y a-t-on gagné ?

On parlait aussi d’impérialisme… Puis on annonça la « fin de l’histoire », un monde enfin délivré des guerres, communiant dans la démocratie et le commerce. Les conflits allaient désormais se régler de façon civilisée par la discussion et le consensus. Il y aurait sans doute quelques barbares récalcitrants dans des États voyous, mais ils ne compteraient plus pour beaucoup. Et l’on voit aujourd’hui à quel point ce concept nous manque alors que semble s’ouvrir une nouvelle ère des empires.

Des anciens mots ont donc disparu. D’autres ont fait leur apparition. C’est autour de ceux-là que nous avons décidé de construire ce petit lexique. Que faut-il penser de cette floraison de mots, de slogans, de concepts ? Augmentent-ils notre capacité à décrypter le monde social pour saisir ses tendances et ses contradictions ou introduisent-ils de la confusion et de l’obscurité ? Nous aident-ils à construire des rapports de force victorieux, ou faut-il penser que leur apparente radicalité explique la progressive marginalisation de la gauche dans l’opinion ?

Il faut dépasser ici la tentation commode : prendre ou laisser. Il faudra peut-être beaucoup laisser, mais peut-être pas tout, et donc prendre, mais quoi ? Et pour quoi faire ? Méfions-nous aussi d’un syncrétisme mollasson qui consiste à adopter tous les nouveaux termes sans les critiquer, aboutissant à une soupe théorique inopérante. Ce lexique non exhaustif est une boîte à outils critique pour se repérer dans le champ lexical de la gauche aujourd’hui : il s’agit d’interroger ces nouveaux mots d’ordre militants, comprendre leur intérêt, leurs limites, leurs apports ou leurs impasses.

Ce dossier a été rédigé en grande majorité par des membres du comité de rédaction de la revue Cause commune. Chaque entrée propose une analyse personnelle de son auteur qui entre parfois en contradiction avec le point de vue d’un autre contributeur (cf. articles sur « Intersectionnalité »). Nous avons délibérément choisi de ne pas privilégier un point de vue sur un autre pour laisser aux lecteurs de la matière à penser. Plutôt que clore la question, ce dossier cherche ainsi à alimenter la réflexion théorique et stratégique, en invitant les militantes et les militants à ouvrir le débat sur l’opérabilité des concepts qu’ils et elles utilisent, et ce, à chaque échelon de leurs organisations, syndicales, associatives et politiques.

Baptiste Giron, Florian Gulli, Élodie Lebeau-Fernandez sont membres du comité de rédaction de Cause commune. Ils ont coordonné ce dossier

Cause commune46 • novembre/décembre 2025