Depuis quelques décennies, en politique, on parle beaucoup d’intersectionnalité et on considère en général qu’il s’agit là d’un concept nouveau, dû à Kimberlé Williams Crenshaw, et introduit à propos des violences subies par les Afro-Américaines : « Cartographie des marges, intersectionnalité, politique de l’identité et violences contre les femmes de couleur », Cahiers du Genre, n° 39/2005 (version française). Comme son résumé l’indique, l’article traite de « l’intersection de la race et du genre » et il insiste sur les différences qualitatives qui existent entre les violences à l’encontre des « femmes blanches » et celles à l’encontre des « femmes de couleur ». Il argumente sur le fait que les luttes seulement féministes ou seulement antiracistes passent à côté d’un (voire du) problème essentiel. Cette conclusion est assez raisonnable ; mais il serait bon de souligner aussi les différences qui existent à propos des violences commises envers les femmes de la bonne société et de celles du bas de l’échelle sociale, indépendamment de leur « couleur ».
Cet apport au sein des sciences politiques constitue-t-il une nouveauté radicale ? Des phénomènes du même type font partie depuis longtemps du bien commun acquis dans toutes les sciences.
Commençons par la physique. Cela évoque tout de suite la résonance, phénomène bien étudié et même mis en équations, notamment par Joseph Fourier il y a deux siècles. Deux oscillations indépendantes peuvent s’ignorer mais elles peuvent aussi interagir très fortement et être à l’origine de résultats qualitativement sans commune mesure. On connaît la catastrophe du pont d’Angers (1850), où le pas cadencé des soldats est entré en résonance avec les oscillations propres du pont suspendu, qui s’est écroulé.
En chimie, tout le monde sait la différence entre un mélange et une réaction. Dans le mélange, les molécules restent identiques et se placent les unes à côté des autres, soit harmonieusement comme l’oxygène et l’azote dans l’air, ou bien le sucre et l’eau, soit en s’ignorant (plus ou moins) comme l’eau et l’huile. Dans une réaction, en revanche, les molécules sont transformées : ainsi, lorsqu’on met ensemble de l’acide chlorhydrique (HCl) et de la soude (NaOH) dans les bonnes proportions, obtient-on de l’eau (H2O) et du sel (NaCl). Si vous avalez successivement l’acide et la soude, je ne réponds pas de votre estomac ; mais si vous avalez le produit de la réaction, vous n’aurez que le désagrément d’une eau trop salée. D’autre part, l’ordre d’une manipulation est fondamental, cela donne un résultat très différent de mettre l’eau dans l’acide sulfurique ou l’acide sulfurique dans l’eau.
Dans toutes les sciences, on retrouve des phénomènes d’intersectionnalité
Passons à la médecine. Il y a bien entendu des maladies plus sérieuses que d’autres, mais souvent pour une maladie assez grave on dispose de traitements. Or, si l’on souffre également d’autres pathologies, tel traitement efficace peut ne plus être possible. Donc être cancéreux, cardiaque et diabétique n’est pas forcément un simple cumul de ces trois maladies et Fernand Raynaud ajoutait, il y a soixante ans : « Mieux vaut être riche et bien portant que malade et sans le sou. »
Les mathématiciens de toutes spécialités sont confrontés en permanence à des cas analogues. Prenons le calcul des probabilités. On a l’habitude de dire, au lycée, que les erreurs systématiques s’ajoutent et que celles aléatoires se compensent (plus ou moins). Ainsi donc, lorsqu’on se livre à des observations astronomiques, considérées comme indépendantes, prend-on la moyenne des mesures, les erreurs cumulées étant distribuées suivant une courbe en cloche. C’est en rester aux mathématiques de 1820, mais en deux siècles la théorie des probabilités s’est révolutionnée : on sait traiter toutes sortes de variables aléatoires dépendantes et en interaction, on a compris la statistique des extrêmes, les grandes déviations et divers paradoxes qui désarçonnaient autrefois.
Ces quelques exemples pourraient être multipliés. On en voit déjà la diversité ; dans les sciences de la nature, tous les phénomènes d’interactions ne se traitent pas à partir d’un modèle unique : un précipité en chimie n’est pas exactement une résonance de vibrations. Il en est de même, à plus forte raison dans les sciences humaines et sociales. Les méthodes des unes pourraient plus souvent servir d’inspiration aux autres, mais sans pour autant devoir être copiées sans esprit critique, il faut respecter l’autonomie de chaque discipline. Il reste que la notion d’intersectionnalité n’est pas si nouvelle ; et d’ailleurs en politique, si le mot n’y était pas, l’idée s’y trouvait depuis longtemps à certains égards, en particulier dans les nombreuses réflexions autour de la dialectique dans les luttes.
Pierre Crépel est membre du comité de rédaction de Cause commune.
Cause commune n° 46 • novembre/décembre 2025