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Rarement un concept de sciences humaines et sociales aura autant fait réagir que celui de l’intersectionnalité et ceci en dehors même du champ académique. En quelques mots de quoi parle-t-on ? Il s’agit d’un outil pour comprendre (décrire et analyser) les rapports sociaux de domination à l’œuvre, ensemble. Un être humain ne relevant jamais d’une seule identité parce qu’elle est toujours contextuelle, travailler la question des inégalités, des discriminations et donc des régimes politiques de domination implique qu’elles sont indissociables les unes des autres et irréductibles.

Le mot « intersectionnalité » est celui proposé par Kimberlé Crenshaw, juriste étatsunienne. Elle analyse l’affaire DeGraffenreid contre General Motors en 1964. Des femmes noires portent plainte pour discrimination à l’embauche fondée à la fois sur la race et sur le sexe. La loi étatsunienne ne prévoit de réparation que pour l’une ou l’autre des discriminations. Le sexisme n’est pas retenu parce que des femmes blanches ont été recrutées durant toute la période où aucune femme noire ne l’a été. Le racisme n’est pas reconnu non plus puisque des hommes noirs ont été employés. Comme souvent, la dimension de classe, elle, n’est même pas envisagée. Cette affaire met en lumière la manière dont les rapports de domination se croisent et se renforcent mutuellement : il ne s’agit pas d’une addition de discriminations, les rapports de pouvoir ne se cumulent pas mais interagissent contextuellement, sans hiérarchie a priori.

L’intersectionnalité n’est pas un mot-valise, encore moins une injonction morale. C’est une méthode critique, dynamique, qui oblige à ne pas isoler les dominations mais à les penser comme un système.

Avant Crenshaw, d’autres autrices avaient déjà pensé cette articulation : Angela Davis, à travers le lien entre race, classe et genre dans les luttes révolutionnaires et féministes, le Combahee River Collective ; bell kooks, en analysant la reproduction du patriarcat blanc dans la culture populaire ; ou, dans une perspective marxiste, Iris Marion Young, Sirma Bilge. En France, Danièle Kergoat introduit dès les années 1970 la notion de « consubstantialité » des rapports sociaux d’abord en articulant genre et classe puis la race, tandis que, plus récemment, Sarah Mazouz et Éléonore Lépinard ont prolongé ces réflexions en montrant comment le droit, les politiques publiques et les pratiques militantes s’en emparent et invite à penser un « universalisme concret ».

Penser de manière intersectionnelle, c’est donc situer ces mécanismes dans des contextes : reconnaître des processus historiques, des configurations locales, des héritages institutionnels. Ce n’est pas un mot-valise, encore moins une injonction morale. C’est une méthode critique, dynamique, qui oblige à ne pas isoler les dominations mais à les penser comme un système.

Or c’est précisément ce caractère systémique qui dérange. Depuis quelques années, le terme d’« intersectionnalité » est l’objet d’attaques virulentes, instrumentalisé comme repoussoir politique par certains discours médiatiques ou institutionnels. On y voit un danger pour l’« universalisme républicain », un soupçon de communautarisme ou encore une importation « américaine ». Mais ces critiques confondent souvent le concept et sa caricature. Ce que pointe l’intersectionnalité, ce n’est pas la fragmentation du corps social, mais au contraire la possibilité de repenser la solidarité sur des bases plus justes, plus lucides sur les inégalités réelles.

Penser ensemble genre, race, classe, c’est retrouver ce que les luttes ont souvent su faire dans l’expérience : reconnaître la pluralité des dominations sans hiérarchiser les causes, construire des alliances à partir de positions situées. En cela, l’intersectionnalité ne divise pas : elle relie. Elle invite à sortir de la neutralité trompeuse pour mieux voir où se jouent le pouvoir, les marges et les résistances.

Il ne s’agit pas de multiplier les catégories, mais de refuser qu’une seule prétende résumer le réel. C’est peut-être là que réside la portée politique de ce concept : rappeler que la complexité du monde social n’est pas un obstacle à sa transformation, mais sa condition.

Le problème de l’intersectionnalité aujourd’hui, ce n’est pas le concept en lui-même, ce n’est pas de vouloir visibiliser les apports économiques et sociaux des subalternes dans un système patriarcal et capitaliste qui s’est construit précisément grâce au travail gratuit, exploité. Son principal problème, c’est d’une part le refus de s’en emparer par celles et ceux pour qui cela aurait dû être philosophiquement naturel et d’autre part, mais c’est concomitant, son absorption et sa dépolitisation par un néolibéralisme coutumier du tour de passe-passe qui coupe ses origines ancrées dans les luttes anticoloniales et anti-impérialistes plus généralement.

Corinne Luxembourg est professeuse des universités en géographie et aménagement

Cause commune46 • novembre/décembre 2025