Le terme « intersectionnalité » possède de multiples définitions, qui plus est évolutives. Il a pour origine un article de la juriste étatsunienne Kimberlé Crenshaw paru en 1989 (« Mapping the Margins : Intersectionnality, Identity Politics and Violence Against Women of Color » [Cartographie des marges, intersectionnalité, politique de l’identité et violences contre les femmes de couleur], Cahiers du genre, n° 39/2005).
Analysant les discriminations auxquelles sont confrontées les femmes noires aux États-Unis, cette spécialiste de la « théorie critique de la race » montre que ces dernières subissent une situation d’oppression spécifique qui ne se réduit pas à une simple addition « toutes choses égales par ailleurs » du racisme subi par les hommes noirs et du sexisme subi par les femmes blanches. L’approche intersectionnelle appelle donc à tenir compte du caractère situé et complexe de chaque situation de discrimination pour pouvoir la comprendre et la combattre.
Ainsi résumée, l’approche intersectionnelle semble frappée au coin du bon sens et ouvrir des pistes fécondes pour la compréhension du monde social et sa transformation. C’est cette évidence que nous souhaiterions interroger.
La complexité des réalités sociales
Il faut commencer par rappeler que Kimberlé Crenshaw n’a pas « découvert » la complexité des réalités sociales. L’interpénétration des rapports de classe, de sexe, ethniques, géographiques… a été mise en évidence très tôt : on retrouve des considérations de cet ordre dès les analyses pionnières de Marx et d’Engels (pour une synthèse et des développements originaux à partir d’une telle perspective, on consultera Domenico Losurdo, La Lutte des classes, Delga, 2013). La mise en avant de l’intersectionnalité au détriment d’autres approches tend ainsi à occulter toute une tradition de pensée (notamment marxiste) ayant tenté de penser les rapports sociaux dans leur complexité (cf. travaux de Losurdo). On oublie aussi un peu vite que la notion de « consubstantialité des rapports sociaux », proposée par la théoricienne féministe Danièle Kergoat, est à la fois antérieure à celle de Kimberley Crenshaw (elle apparaît en 1978 dans son article « Ouvriers = ouvrières ? Propositions pour une articulation théorique des deux variables : sexe et classes sociales » Critiques de l’économie politique), et plus développée et opérationnelle pour la recherche – à tel point que les définitions de l’intersectionnalité mises en avant dans les recherches récentes en sociologie tendent à s’aligner sur cette dernière.
Si la prétention affichée de l’approche intersectionnelle était de tenir compte de réalités complexes et multidimensionnelles, les variables économiques et de classe ont été progressivement escamotées dans nombre de travaux dits « intersectionnels ».
Si la prétention affichée de l’approche intersectionnelle était de tenir compte de réalités complexes et multidimensionnelles, les variables économiques et de classe ont été progressivement escamotées dans nombre de travaux dits « intersectionnels ». Une grande partie de ces analyses se limitent au genre et à la « race », éventuellement associées à d’autres sources de discrimination (orientation sexuelle, handicap, apparence physique…). Ce faisant, l’intersectionnalité, loin de contribuer à un approfondissement de notre compréhension du social, occulte les mécanismes inégalitaires engendrés par les rapports capitalistes, y compris certains mécanismes producteurs de racisme dont l’origine se situe dans la sphère économique. La focalisation sur les « oppressions » se substitue aux analyses de l’exploitation et de la concurrence opposant les travailleurs entre eux, au lieu de venir les compléter. Les fortes porosités entre les pensées intersectionnelle et postmoderne (remise en cause des « grands récits » et de l’objectivité scientifique en général au profit de la subjectivité et de l’étude des discours) contribuent aussi à saper la prétention de ces courants à produire une théorie cohérente, à même de rendre compte de la réalité sociale objective.
Prédominance des bases raciales
Enfin, on peut critiquer les stratégies politiques des mouvements et des militants qui se revendiquent de l’intersectionnalité. Théoriquement, l’intersectionnalité justifie la multiplication à l’infini d’organisations spécialisées dans la lutte contre les « oppressions spécifiques », contredisant l’entreprise d’unification d’un sujet politique transformateur regroupant les travailleurs au-delà de leurs particularités. En pratique, l’occultation des rapports de classe et la focalisation sur des variables ethniques poussent simplement à la constitution d’organisations sur des bases « raciales », ou justifient la mise en place de dispositifs ségrégatifs de type ethnique au sein d’organisations ou de mouvements jusqu’alors habitués à fonctionner avec des militants d’origines différentes. Chez Kimberlé Crenshaw, c’est bien la « race » qu’il s’agit de faire exister comme sujet politique mobilisé, l’analyse intersectionnelle servant à identifier les lignes de clivage internes à la communauté noire de manière à pouvoir les dépasser.
L’intersectionnalité, loin de contribuer à un approfondissement de notre compréhension du social, occulte les mécanismes inégalitaires engendrés par les rapports capitalistes.
En réhabilitant le concept de « race », et en appelant à créer des organisations sur des bases « raciales », l’intersectionnalité participe d’un travail de construction de la « race » comme groupe mobilisé nuisible aux intérêts des travailleurs, régressif et parfaitement concordant avec les intérêts de la droite et du patronat, pour qui le « diviser pour mieux régner » reste un principe qui a fait ses preuves.
Pour conclure, on peut dire que si les penseurs de l’intersectionnalité ont raison de pointer la complexité des réalités sociales, ils ne sont ni les premiers à le faire ni les plus à même de la penser. Sur le plan stratégique, les solutions qu’ils proposent sont particulièrement délétères puisqu’elles bloquent la constitution d’un sujet politique collectif en proposant une balkanisation des organisations et des luttes.
Constantin Lopez est membre du comité de rédaction de Cause commune.
Cause commune n° 46 • novembre/décembre 2025