L’impasse actuelle des politiques identitaires
Quand on énonce « identités » aujourd’hui, on a tendance à penser « divisions ». L’impasse actuelle des politiques identitaires, qu’elles soient de droite ou de gauche, n’est pas étrangère à ce constat. D’un côté, une droite identitaire et réactionnaire instrumentalise la défense de supposées « identités blanches », « chrétiennes » ou « nationales » menacées, pour détourner la colère sociale vers des boucs émissaires et perpétuer un ordre économique inégalitaire. De l’autre, une gauche libérale bien-pensante tend à réduire l’identité à une question de reconnaissance symbolique et de diversité représentative, vidant les luttes de leur contenu matériel et de leur potentiel de confrontation avec le capital. À l’inverse, certains mouvements d’extrême gauche, en essentialisant les rapports de domination, risquent de paralyser l’unité dans la lutte révolutionnaire. Ces trois cas participent au désarmement théorique et pratique des classes populaires en empêchant la construction d’un projet commun d’émancipation, et renforcent parallèlement l’ordre capitaliste qui peut habilement instrumentaliser ces fractures.
Pour dépasser ces impasses, il convient plutôt de se poser la question : qu’est-il souhaitable de faire avec ce sentiment d’appartenance ou d’existence qu’englobe le concept d’« identité(s) » ? Au-delà d’une préoccupation strictement ontologique, nous nous attacherons à en penser son usage politique, culturel et social, dans une perspective de dialectique des luttes.
L’approche marxiste
L’approche marxiste offre un point de départ crucial pour dépasser la fragmentation sociale induite par les rapports de production et d’aliénation capitalistes : forger une identité de classe dans et par la lutte pour renverser l’état actuel. Il ne s’agit pas d’un état donné, mais d’un processus, le passage de la « classe en soi » – une catégorie socioéconomique – à la « classe pour soi » – un collectif conscient de ses intérêts et de sa capacité d’action historique, dans et au-delà des frontières nationales. Toutefois, la conscientisation de classe ne peut se faire en dehors des traditions et des pratiques culturelles existantes, comme l’ont démontré Antonio Gramsci, Georg Lukács, Raymond Williams ou Edward Palmer Thompson qui s’est révolté contre le « marxisme antihumaniste » de Louis Althusser.
La conscientisation de classe ne peut se faire en dehors des traditions et des pratiques culturelles existantes.
L’histoire et la littérature nous rappellent que l’identité est une expérience intime qui peut devenir un foyer de création et de résistance. Le « déchirement » intime vécu par des auteurs comme Walter Benjamin, Joseph Roth ou Franz Kafka – tiraillés entre leur appartenance à la tradition juive et leur immersion dans la culture allemande moderne – était le produit direct de sociétés profondément antisémites, où les politiques raciales enfermaient les individus dans des catégories stigmatisantes (« juif », « judéo-bolchévique ») pour mieux les exclure. Loin de n’être qu’un obstacle, cette tension ontologique entre des dimensions apparemment inconciliables a nourri le sentiment de partager un destin commun avec « les vaincus de l’Histoire », pour reprendre la formule de Walter Benjamin, et une pensée critique d’une richesse exceptionnelle, capable de penser à plusieurs niveaux sans s’enfermer dans un système unique.
La revendication identitaire, facteur de conscientisation de soi
Dans un contexte de résistance à une hégémonie, la revendication identitaire peut donc être un puissant facteur de conscientisation de soi et de refus de disparaître. Dans Peau noire, masques blancs, ou encore Les Damnés de la terre, Frantz Fanon analyse de manière phénoménologique et psychologique l’aliénation identitaire sous le colonialisme. Il montre comment le racisme, qui s’articule avec l’exploitation capitaliste, produit une identité fragmentée puisqu’elle se conçoit à travers les mots du « Blanc ». La revendication identitaire, qui se manifeste dans la lutte de libération nationale, notamment en Algérie, devient alors un acte de guérison, un moment essentiel de la décolonisation des esprits.
D’une manière comparable, l’Occitanie – aire linguistico-culturelle décrétée par Antonin Perbosc vers 1897 – ne prend conscience d’elle-même, dans la seconde moitié du XIXe siècle, qu’en rapport défensif face à un unitarisme français qui écrase dans la violence les langues et les cultures populaires tout en imposant un « roman national » forgé par des élites politiques et universitaires principalement parisiennes (cf. École de la Troisième République). L’un de ses représentants, Félix-Marcel Castan, qui fut également un communiste, animateur de l’Institut de recherches marxistes, défend une identité ouverte et en mouvement constant. Pour lui, l’identité n’est pas un patrimoine figé, un folklore à conserver sous cloche, ni une essence pure qu’il faudrait défendre via des revendications nationalistes. Être occitan, selon lui, c’est au contraire participer à une culture féconde et vivante, non tant par son ancienneté que par sa puissance créatrice et sa capacité d’échange avec les autres cultures.
L’impasse actuelle des politiques identitaires, qu’elles soient de droite ou de gauche, n’est pas étrangère à un certain désarmement théorique et pratique des classes populaires.
C’est aussi le sens que porte Édouard Glissant au concept de « créolisation », processus irréversible de rencontres propre au « Tout-monde » dans lequel nous vivons. D’abord attitude poétique puis philosophie dialectique, il invite à être ancré dans son lieu et son histoire, c’est-à-dire conscient de qui on est, tout en étant disponible à la rencontre avec d’autres cultures, êtres et imaginaires, autrement dit avec l’imprévisible et l’inconnu, malgré l’inconfort que cela peut parfois produire.
Identités et conscience de classe
Dans son article « Penser les identités dans la lutte des classes » (Silomag, n° 17, sept. 2023), Guilhem Mevel invite à penser les identités dans leurs « intrications » avec la classe, non comme une simple addition d’oppressions vécues par l’individu, mais comme des rapports sociaux dialectiquement intégrés à la totalité du processus d’accumulation capitaliste, et donc à la domination de classe. Le défi n’est donc pas de choisir entre une analyse qui réduit tout à la classe ou une autre qui absolutise l’identité. Il est de penser leur enchevêtrement dialectique : comprendre comment les rapports d’exploitation économique se doublent et se renforcent par des oppressions identitaires spécifiques, et comment, en retour, les résistances qui naissent de ces dominations peuvent féconder une conscience de classe plus large et plus radicale.
Contre les politiques identitaires, essentialistes et différentialistes, il s’agit ainsi de forger, en tant que communistes, une conscience de classe originale qui reconnaisse ces identités plurielles et fluctuantes (classe, genre, cultures…). C’est à cette condition que nous pourrons construire un projet politique émancipateur pour toutes et tous.
Élodie Lebeau-Fernández est membre du comité de rédaction de Cause commune
Cause commune n° 46 • novembre/décembre 2025