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Une méprise

Depuis des dizaines d’années court l’idée à gauche que le marxisme serait porteur d’une « hiérarchie des luttes » au nom de la centralité des classes. « L’histoire de toute société jusqu’à nos jours n’a été que l’histoire de luttes de classes » (Marx & Engels, Manifeste du Parti communiste, 1848) est une assertion qui donne en effet un rôle central à la contradiction économique entre les groupes sociaux, et en fait la structure profonde des conflits dans le temps. De là, des interprétations avancent l’idée qu’il y aurait dans le marx­isme « supériorité » de certaines luttes sur d’autres. Par exemple, dans un entretien paru en 2004 dans la revue Mouvements, la théoricienne féministe Christine Delphy explique : « J’essayais de fonder en théorie qu’il n’y avait pas de hiérarchie des luttes. Cela ne pouvait pas être entendu en dehors des mouvements féministes. L’extrême gauche française a mis très longtemps à admettre cette idée. À ce moment-là, le paradigme marxiste était tout puissant. » Aux États-Unis, la situation est telle que Kristen Ghodsee écrit (dans Pourquoi les femmes ont une meilleure vie sexuelle sous le socialisme) : « À gauche, les marxistes orthodoxes obsédés par la position de classe sont souvent taxés de brocialists (néologisme issu de la contraction de brother et socialist) parce qu’en faisant primer la solidarité entre travailleurs, ils négligeraient les questions de race et de genre. Ce à quoi ils répondent qu’à trop miser sur une “politique de l’identité” on risque de diviser la classe ouvrière et ainsi de saper la base des mouvements de transformation sociale ».

Fermons le ban ! Aux marxistes la préhistoire hiérarchisant les luttes, aux « nouveaux mouvements sociaux » (féminisme, antiracisme, écologisme...) l’égalité de tous les combats revendicatifs.

 

Qu’a écrit Marx ?

Pourtant, Marx n’a jamais écrit que les luttes nationales ou les oppressions non économiques seraient moins légitimes, et il a toujours avancé l’idée que lutte économique et lutte pour la reconnaissance étaient à articuler. Dans le même ordre d’idées, le texte d’orientation du 39e congrès du PCF affirme son refus d’une hiérarchie entre les dominations, mais précise néanmoins la nécessité d’articuler les luttes à la bataille de classe contre l’exploitation. Cet engagement reste cohérent avec la volonté de faire disparaître les injustices sous quelque forme qu’elles se présentent et avec la revendication d’égale dignité de tous les individus. Ce refus de la hiérarchie des luttes s’inscrit donc dans l’ADN politique d’un parti marxiste.

Des groupes souffrent à la fois de l’exploitation et de discriminations, et peuvent combiner plusieurs oppressions.

Mais égale dignité des luttes n’est pas synonyme d’égale priorité. Dans la pratique, dans l’action qui porte cet objectif, les individus à son service doivent s’organiser. C’est l’exigence organisationnelle de l’action politique qui rend alors nécessaire la formulation de priorités d’action à partir d’une analyse concrète, les ressources humaines pour l’accomplir étant limitées, tout comme les moyens matériels. Prioriser les actions est une stratégie politique du moindre mal. Cette stratégie a parfois pu être interprétée comme une hiérarchisation des luttes. Mais prioriser et ordonner l’action ne signifie pas hiérarchiser, si par hiérarchiser on entend que certaines luttes seraient supérieures à d’autres.

 

Prioriser l’action ?

Si, théoriquement, on peut souhaiter que toutes les luttes aboutissent, en pratique, il paraît difficile de résoudre tous les problèmes d’un coup. Ce n’est pas seulement vrai en politique, cela s’applique à la vie pratique. Ainsi, les causes du naufrage du Titanic (belle métaphore du capitalisme !) sont multiples et auraient nécessité que nombre d’actions et de décisions fussent prises pour l’éviter. Néanmoins, au moment du naufrage, il a bien fal­lu prioriser (sauver le plus de gens possible de la noyade) sans que cela signifiât, dans un même mouvement, renoncer à comprendre les causes funestes qui menèrent à la catastrophe, pour éviter de la réitérer. La logique qui a alors prévalu est celle du moindre mal pour le plus grand nombre.

Aujourd’hui, quel est le moindre mal pour le plus grand nombre ? avoir accès à la nourriture ? voir ses droits humains respectés ? vivre dans un environnement protégé ? pouvoir travailler ? parler une langue minoritaire ? avoir un logement ? des droits humains respectés ? La liste est longue mais toutes les réponses possibles ne supposent-elles pas, pour être mises en œuvre, des conditions matérielles d’existence décentes ? En système capitaliste, l’opposition à des politiques d’austérité qui ruinent les conditions de survie physique des individus semble davantage matériellement vitale (et non supérieure politiquement) que, par exemple, la visibilité des minorités dans les médias.Avec Nancy Fraser, il est ainsi possible de distinguer luttes pour la reconnaissance symbolique (celles des questions de diversité) et luttes pour la redistribution matérielle (celles des questions de classe), en sachant que des groupes souffrent à la fois de l’exploitation et de discriminations, et peuvent combiner plusieurs oppressions. On peut donc imaginer, comme le font nombre de communistes, un féminisme et un antiracisme conséquents car toujours reliés à la lutte des classes. De même, Daniel Bernabé dans Le Piège identitaire propose de revenir à la question sociale sans renoncer aux politiques de représentation, car il soutient que le conflit de classe est une ligne horizontale qui traverse toutes les autres luttes, qui seraient des verticales, comme un « réseau complexe dont la classe sociale formerait la trame, exerçant ainsi une influence décisive sur tout le reste ».

Prioriser et ordonner l’action ne signifie pas hiérarchiser, si par hiérarchiser on entend que certaines luttes seraient supérieures à d’autres.

Si toutes les luttes contre l’injustice méritent d’être menées, défendre qu’elles se valent toutes ne présente-t-il pas le même écueil que le relativisme ? Ce dernier a ceci de confortable qu’il semble faire droit à toutes les opinions. Défendre que toutes les luttes se valent pourrait nous amener à penser que c’est être certain de ne fâcher personne. Ce n’est pas si sûr, car dire que toutes les luttes se valent, est-ce vraiment se donner les moyens concrets de les mener ? Les mécanismes d’exploitation sont subis de manière universelle quelle qu’en soit la forme. Dès lors, ne faut-il pas prioriser l’action en direction de ces structures d’exploitation ? Prioriser est une conséquence logique d’une approche qui se veut méthodique et analytique.

 

Une impasse stratégique

Enfin, derrière la proclamation d’une apparente absence de priorité des luttes peut aussi apparaître l’acceptation tragique de la segmentation et de la sectorisation des combats sociaux. Le politiste Guilhem Mevel, interrogé en 2024 à l’occasion de la Fête de l’Humanité, critique ainsi Chantal Mouffe et Ernesto Laclau, théoriciens du populisme de gauche, et leur rejet des rapports objectifs : « Mouffe et Laclau ne lisent plus l’exploitation dans les structures objectives et les rap­ports de production, mais dans ce qui apparaît subjectivement conflictuel pour les gens. Cela produit une sectorisation des luttes. Les luttes féministes, antiracistes, écologistes, qui ont toujours fait partie de l’histoire de la gauche, se trouvent d’elles-mêmes séparées. Il faudrait donc trouver du lien d’une manière ou d’une autre. Il en découle plusieurs impasses politiques. Si c’est seulement le conflit qui entretient la lutte et non pas les intérêts objectifs matériels (le droit à un travail digne, par exemple), celle-ci ne vaut plus que pour elle-même. Elle ne permet plus de penser l’avenir, le dépassement concret du capitalisme. Et cela pose un problème à la gauche de rapport avec sa propre histoire. Apparaît aussi une impasse stratégique d’efficacité des luttes sociales et politiques. Si c’est le discours qui pose les antagonismes et non la production, on risque d’essentialiser, de sanctifier une lutte par rapport à une autre. »

Hoël Le Moal est membre du comité de rédaction de Cause commune.

Cause commune46 • novembre/décembre 2025