La thématisation de la diversité date, en Europe, de la fin des années 2000. D’aucuns parlent même alors d’un tournant diversitariste – la diversité s’élevant au rang de concept. Un concept, à la vérité, non stabilisé, évoluant dans la tension entre lutte contre les inégalités et reconnaissance des différences. Le plus clair du temps, on désigne toutefois par là la promotion d’individus à raison de leur appartenance à des groupes discriminés, sous-représentés dans les élites – que celles-ci soient économiques, politiques, médiatiques ou culturelles. Une intention a priori louable dont l’effectuation pose, cependant, bien des questions.
Énumérons-en quelques-unes.
Quels critères considérera-t-on ? la couleur de peau et l’origine nationale ? la culture ? l’éventuelle religion ? la classe sociale ? le quartier de résidence ? le sexe et l’orientation sexuelle ? l’âge ? la corpulence (on pense, ici, à la grossophobie) ? l’éventuelle situation de handicap, etc. Convient-il de prendre tous ces critères en compte ? De prendre en compte leur combinaison, leur éventuelle intersection ? Et selon quelle pondération ? Condescendra-t-on, par ailleurs, à établir des statistiques ethniques, relatives à l’orientation sexuelle, religieuse, etc., pour évaluer les progrès de la diversité ? Autant de questions sensibles…
Un concept, à la vérité, non stabilisé, évoluant dans la tension entre lutte contre les inégalités et reconnaissance des différences.
Deuxième inquiétude : n’a-t-on pas le plus souvent affaire à une logique symbolique de casting, à de la communication (ce que les anglophones appellent le « tokénisme ») ?
Le terme de « diversité » n’effraie pas fondamentalement le monde de l’entreprise et la bourgeoisie : la notion étant floue, elle permet une adhésion à géométrie variable et – se présentant ordinairement sous forme de soft law (c’est-à-dire sous la forme de « charte » ou de « label ») – elle ne revêt pas l’aspect contraignant de la loi. La promotion de la diversité donne ainsi l’illusion de prendre un problème social et politique à bras-le-corps, mais elle est dépolitisante, gomme les rapports de pouvoir entre groupes majoritaires et minoritaires, et masque, donc, la reproduction structurelle des inégalités.
Pour le littérateur états-unien Walter Benn Michaels (La Diversité contre l’égalité, Raison d’agir, 2009), il ne s’agit pas d’instaurer l’égalité, mais de gérer les inégalités. Nombre d’autrices et d’auteurs observent ce glissement idéologique menant d’une approche structurelle attentive à lutter contre les discriminations systémiques à l’accomplissement du principe d’égalité inconditionnée vers une approche par l’individu et le mérite.
La promotion de la diversité donne l’illusion de prendre un problème social et politique à bras-le-corps, mais elle gomme les rapports de pouvoir entre groupes majoritaires et minoritaires et masque, donc, la reproduction structurelle des inégalités.
Troisièmement, la promotion diversitaire humilierait parfois les personnes mêmes qu’elle entend servir. De fait, chaque individu ne souhaite pas toujours être reconnu pour une différence pointée de l’extérieur, pour une identité singulière assignée. En outre, comme le soulignent les féministes matérialistes (Colette Guillaumin, Danièle Kergoat, etc.) et les théoriciennes et militantes du Black feminism (Angela Davis), les politiques de la diversité sont souvent aveugles à l’hétérogénéité intragroupe.
À leur corps défendant, les introducteurs du concept de racialisation auraient contribué à essentialiser des groupes qui n’ont généralement d’autre existence que celle que leur prêtent les bâtisseurs de catégories. Gare, donc, à ne pas réifier la culture, à ne pas la naturaliser ! Certaines dichotomies figent les individus mêmes qu’il s’agit de « libérer » et finissent, dans les faits, par compliquer la lutte des classes et l’émancipation sociale.
Relisons le point de vue du psychiatre et révolutionnaire Frantz Fanon : « Je suis un Homme, et c’est tout le passé du monde que j’ai à reprendre. […] Chaque fois qu’un Homme a fait triompher la dignité de l’esprit, chaque fois qu’un Homme a dit non à une tentative d’asservissement de son semblable, je me suis senti solidaire de son acte. […] Ce n’est pas le monde noir qui me dicte ma conduite. Ma peau noire n’est pas dépositaire de valeurs spécifiques » (Peau noire, masques blancs, Seuil, 1952).
Les réflexions « diversitaires » (ou encore « sociétales ») adoubées par l’idéologie libérale entendent ainsi donner à penser que les discriminations, le caractère cuisant de certaines différences émanent avant tout de difficultés individuelles voire interindividuelles là où les communistes pointent – « en dernière instance » – un effet du « social », une conséquence seconde de l’organisation générale de la société.
Mathieu Menghini est membre du comité de rédaction de Cause commune.
Cause commune n° 46 • novembre/décembre 2025