Par

guillaume-edito.jpg

Ce dimanche 19 juin 2022, à 20h, les mines étaient mi-surprises mi-effondrées dans les rangs de la macronie. Les ralliés par opportunisme, marcheurs par les places alléchés, étaient sans doute les plus inquiets ; les fidèles, le premier cercle de l’Église, les plus incrédules face à ce réel se refusant décidément à correspondre aux prédictions de Raspoutine-Kohler (secrétaire général de l’Élysée).
Quelque chose de la macronie se lit sans doute dans ces regards perdus. Le macronisme, c’est le refus fondamental de la politique : pas d’idéologie ! pas de politique ! De la technique, des paramètres à configurer, des leviers à actionner et tout ira pour le mieux. « Macron est un algorithme » dit avec raison l’ancienne députée LREM Frédérique Dumas. Et puis vient le réel… « Le réel, c’est quand on se cogne » selon la formule de Lacan ou, si on préfère la métaphore informatique, voici qu’un insecte imprévu s’introduit dans la belle machine et c’est le bug transformant nos somnambules satisfaits en marcheurs hagards, brutalement sortis du monde des rêves par ce peuple incompréhensible et tout de même bien ingrat…
Après les gilets jaunes – spasme inaugural terrifiant mais semblant surmonté –, les mobilisations contre la réforme des retraites – solides mais stoppées net par la Covid –, la colère des hauts fonctionnaires en cours de liquidation sur l’autel du tout-marché et du copinage, celle des personnels de santé et d’autres secteurs du monde du travail, les élections législatives viennent clore pour de bon le temps des rêves en macronie. Sonne l’heure des demi-rêves.

« Et si ces singuliers résultats électoraux ouvraient l’ère du compromis général ? Si cette expérience d’assemblée sans majorité sonnait enfin l’heure des élections sans risques ? »

Quittons le petit monde de Jupiter et reconnaissons que ce même soir, les mines partagées n’étaient pas l’apanage des seuls « renaissants » (« renés » ?) – comment nommer ces étranges acteurs politiques soudain passés de Yohann Diniz (champion du monde de marche à pied) à Raphaël, de LREM à Renaissance ? Certains libéraux avaient bien l’air abattu, compatissant pour leur champion défait, mais une flamme brillait dans leur œil. Et si ces singuliers résultats électoraux ouvraient l’ère du compromis général ? Si cette expérience d’assemblée sans majorité sonnait enfin l’heure des élections sans risques ? Mais oui, regardez le nouveau paysage parlementaire : LREM dispose du principal contingent de députés mais, pour trouver une majorité absolue, doit solliciter pour chaque texte le concours d’autres libéraux. Ça peut paraître triste mais si ça pouvait faire grandir cette fameuse « culture du compromis » à laquelle notre pays, évidemment « archaïque » avec sa funeste « passion » de l’égalité et ses « mythes » de lutte des classes, a toujours été si rétif... Le tout, sans compromis aucun pour les intérêts du capital, bien sûr ! Et maintenant, imaginez que ce ne soit que le premier acte d’une pièce destinée à se poursuivre. Élections suivantes : voici LR en tête mais sans davantage de majorité absolue et devant à son tour solliciter le concours de marcheurs (renés ou noms d’autre farine forgés d’ici là par quelque publicitaire et/ou cabinet de conseil). Nouveau scrutin : voici premiers des libéraux affublés d’une étiquette revendiquant la tradition social-démocrate mais pareillement condamnés à une coalition… N’est-ce pas ce fou rêve entraperçu qui mit des étoiles dans les yeux de nos libéraux tout de même un peu peinés de la contre-performance de leur poulain ? Chaque force est protégée devant ses électeurs, peut protester de sa bonne foi : si j’avais eu davantage de députés…, mais il a fallu faire un compromis, alors vous comprenez bien... Derrière ce petit vaudeville, voilà les intérêts de la bourgeoisie plus sûrement servis qu’avec un texte constitutionnel forgé tout exprès. Alternent les majorités relatives mais demeure l’arc central libéral assurant des compromis qui tombent toujours du même côté.

« Ça peut paraître triste mais si ça pouvait faire grandir cette fameuse « culture du compromis » à laquelle notre pays, évidemment « archaïque » avec sa funeste « passion » de l’égalité et ses « mythes » de lutte des classes, a toujours été si rétif... »

À tout prendre, ce scénario est encore meilleur que celui de la réalisation du parti unique libéral entrepris par Macron. Chacun sait qu’il est imprudent de placer tous ses œufs dans le même panier, surtout quand celui-ci peut être renversé par quelques personnages peu recommandables avec lesquels on joue fort… Le grand rêve n’est pas certain mais il prend un début de consistance potentielle : demi-rêve, vous dis-je…
Une troisième famille politique semblait, elle aussi, ce soir-là, entrer dans la ronde des demi-rêves : c’est celle de l’extrême droite. Défaite, elle l’a pourtant été nettement, tant à l’élection présidentielle qu’aux élections législatives : pas de quoi faire de 2022 le rêve ultime du premier skinhead venu. Mais, doit-on ajouter aussitôt, moins défaite que jamais depuis 1944. N’ayons pas d’illusions : il y a désormais, dans notre pays, plusieurs millions de personnes qui espèrent une victoire prochaine de l’extrême droite, et des dizaines de milliers qui y travaillent ardemment, depuis ces militants de moins en moins discrets jusqu’à un certain nombre de grands patrons contribuant – notamment – à donner une fragrance particulière à notre pauvre air du temps médiatique, en passant, on l’a vu, par certaines figures de l’intelligentsia ou des hautes sphères de l’État, depuis une partie du bassin minier du Nord-Pas-de-Calais jusqu’à, désormais, plus d’un beau quartier. On n’en est pas encore à Neuilly-sur-Seine comme à Fréjus ou Nœux-les-Mines (dans les deux cas, plus de 50 % au premier tour pour la triade Le Pen-Zemmour-Dupont-Aignan) mais voyez l’évolution dans la commune de l’ouest parisien  parmi les plus riches de notre pays : Le Pen (père) faisait 11 % seul en 1988 (14,5 % à l’échelle nationale) ; additionné à De Villiers, c’est 10 % en 1995 (contre 20 % pour l’ensemble du territoire) ; idem pour Le Pen et Mégret additionnés en 2002 (contre 19 %). 2007 voyait même les attelages bruns (Le Pen et De Villiers) tomber à moins de 5 % (contre 12 %) ; même disette en 2012 avec Le Pen (fille) et Dupont-Aignan (contre 20 %) comme en 2017 (contre 27 %) avec les mêmes et Asselineau : 5 %. Résumons. Neuilly, à chaque fois, votait beaucoup moins pour l’extrême droite que le reste du pays : 2 fois moins dans les années 1990 et au début des années 2000 ; 4 à 5 fois moins depuis lors. Examinons 2022 à présent : Le Pen reste dans des eaux médiocres avec 5 % mais Reconquête a entraîné près de 19 % des électeurs neuilléens, soit près de trois fois le score national obtenu par Éric Zemmour. Si on additionne les deux en y ajoutant Nicolas Dupont-Aignan, on obtient plus de 25 %, soit un quintuplement ! Neuilly reste, certes, en net retrait par rapport à la moyenne nationale (32 %) mais on est vraiment très loin des proportions observées depuis plusieurs décennies. Bien sûr, le devenir de Zemmour et de son parti demeurent fort incertains ; bien sûr, la capacité des électeurs de Reconquête à donner leur voix au Rassemblement national (ou à quelque coalition d'extrême droite à créer) n’est pas, à ce stade, unanimement acquise mais avouez qu’il y a de quoi commencer à y croire et sabler quelques bouteilles de champagne Taittinger dans toute cette galaxie brune. D’autant que Hénin-Beaumont, ça faisait quand même loin pour une bonne partie du personnel d’encadrement de ces mouvements… Bref, oui, on est un peu sur un petit nuage à l’extrême droite : demi-rêve, pour le moins…

« Derrière ce petit vaudeville, voilà les intérêts de la bourgeoisie plus sûrement servis qu’avec un texte constitutionnel forgé tout exprès. Alternent les majorités relatives mais demeure l’arc central libéral assurant des compromis qui tombent toujours du même côté. »

Et nous, dans tout cela ? L’heure n’est ni aux rêves ni aux cauchemars mais à la réflexion et à l’action. Les convulsions d’un capitalisme incapable de répondre aux grands défis de l’humanité, écrasant sous sa botte bien des vies humaines qui pourraient être sauves et belles, ont clairement mis fin à la claironnée « fin de l’histoire ». L’Histoire reprend sa marche. À nous d’œuvrer à ce que ce soit pour le meilleur.l

Guillaume Roubaud-Quashie, directeur de Cause commune.