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Qui le premier a parlé de convergence des luttes ? Un journaliste de France Inter, récemment, faisait remonter l’histoire au Front populaire. Mouais… L’expression est plutôt la version contemporaine d’une revendication ancienne, baptisée un temps « grève générale » (Jaurès en appelait en juillet 1914 à une « grève générale ouvrière simultanément et internationalement organisée » pour empêcher la guerre…) ou chantée sur l’air du « tous ensemble ». 
L’idée de « convergence des luttes » est dans l’air lors du mouvement social de l’automne 1995, un mouvement entamé le 22 septembre où sept fédérations de fonctionnaires (et largement porté par les cheminots) décidèrent ensemble et pour la première fois depuis 1977 d’une grève générale de vingt-quatre heures. Plusieurs mois durant, des grèves, associant secteur public, entreprises privées et monde étudiant (les plus importantes depuis mai 1968) contraignirent Alain Juppé à retirer son plan sur les retraites et la Sécurité sociale.

On retrouve cette expression sur une banderole, le 18 avril 1986, lors d’une manifestation. On en parle aussi beaucoup lors du mouvement contre la loi travail, particulièrement lors de la séquence de « Nuit debout » (2016).     
Cette expression va prospérer sous les quinquennats de Macron, comme si ce président, qui a l’art de diviser et de créer la confusion, suscitait en même temps, par réaction, une envie précisément de convergence des luttes. Le terme, en effet, s’impose désormais dans le vocabulaire politique à partir des années 2018-2020 et le mouvement des gilets jaunes. On en parlait encore beaucoup lors des défilés du 10 septembre 2025 puis ceux de l’Intersyndicale à l’automne contre les annonces budgétaires du gouvernement.           

Les luttes rassemblent si elles s’affrontent aux mêmes logiques, aux mêmes adversaires de classe, si elles traduisent en définitive des besoins communs

La formule plaît car ces mots sont simples et clairs. Mais elle a aussi ses limites. À sa manière le mouvement des gilets jaunes, tout au moins dans ses débuts, marque une convergence de lut­tes sur un point rassembleur : le rejet du président Macron, un rejet radical, viscéral, total. Mais derrière, se retrouvent des motivations extrêmement diverses, contradictoires souvent ; et c’est cette confusion (entre autres choses) qui provoquera l’affaissement du mouvement.

Suffit-il de lutter pour converger ? Et qu’y a-t-il de commun entre des luttes contre les « méga bassines » par exemple et celle pour les retraites, entre les luttes pour la fin du mois et celles contre la fin du monde ? Et quid de toutes celles, de tous ceux qui aujourd’hui ne luttent pas, pour mille et une raisons ?

Bref, comment faire prendre conscience que les luttes diverses – luttes sociales, luttes des femmes, des jeunes, des étrangers, des sans-papiers, luttes écologiques, luttes pour l’emploi ou pour la paix – convergent ? Sans doute en montrant, par l’action et par l’argumentation, que si toutes ces luttes rassemblent, c’est parce qu’elles s’affrontent aux mêmes logiques, aux mêmes adversaires de classe, qu’elles traduisent en définitive des besoins communs : des services publics de qualité, le droit de vivre et travailler au pays, une protection sociale de haut niveau, une sécurité d’emploi et de formation... Autant d’objectifs où s’articulent lutte de classes et lutte contre toutes les dominations.

Gérard Streiff est rédacteur en chef de Cause commune

Cause commune46 • novembre/décembre 2025